EXPOSITION — FIROZ GHANTY : L’heure du bilan…

Khronos, « le temps » en grec. Ce titre choisi par Firoz Ghanty pour son expo en cours à la Galerie Agartha (ex-consulat de France), rue Saint-Georges, Port-Louis, renvoie à ses travaux depuis ses débuts, dans les années 70’. Une expo-bilan en quelque sorte occasionnée par une proposition de Pierre Martin, qu’il considère un peu comme un « mécène » et qui a souhaité faire connaître ses œuvres à des contacts séjournant à Maurice. Hormis cinq nouvelles pièces, on retrouve ainsi une sélection de travaux réalisés depuis ces dix dernières années. L’occasion pour le public de découvrir l’évolution esthétique et intellectuelle de l’artiste…

« Des hommes ne naissent pas humains. Certains le deviennent », écrit Firoz Ghanty sur une des pièces exposées. Au bas de la peinture, on devine le visage enturbanné d’une femme ne laissant apparaître que ses yeux. Sur une autre toile, on lit ces mots : « Certains meurent pour des idées, d’autres pour la foi. Ils sont tous fanatiques de quelque chose. La seule vérité est que l’homme s’obstine à croire, entre la naissance et le décès, pour s’occuper, pour être seul et pour avoir moins peur ! La seule certitude, c’est la mort ! L’ultime vérité, c’est la mort ! »
On retrouve là cette idée omniprésente dans les œuvres de l’artiste : l’absurdité de l’homme qui occupe son temps en attendant sa mort. Un peu à la manière des personnages de Beckett dans En attendant Godot, où ceux-ci passent leur vie à attendre une personne nommée Godot mais qui ne vient jamais. Tout au long de leur attente, il y a l’incertitude quant à la venue ou non de Godot. La seule chose certaine : la mort. Un peu aussi à la manière du Sisyphe de Camus, qui ne cesse de redescendre de la montagne pour repousser sa roche vers le sommet. À l’image de Sisyphe, l’homme travaille, meuble son temps, pour apaiser les angoisses de l’existence. Angoisses engendrées par l’incertitude de son sort. Or, le seul moyen de devenir maître de son existence serait d’accepter son sort : la mort. Camus écrivait : « Il faut imaginer Sisyphe heureux. » Selon l’écrivain, lorsque Sisyphe prend conscience de l’absence d’intérêt de son travail et de son sort, il arrive à accepter l’absurdité de sa situation. Il n’est plus en quelque sorte tourmenté par l’incertitude de sa destinée.
Pour Firoz Ghanty, il ne s’agit pas tant d’un regard négatif sur l’homme que de dire une vérité : « L’homme n’est rien de plus qu’un des éléments de la nature. Marx disait que l’homme est l’élément le plus avancé de la nature. Moi, je dis que l’homme est comme les animaux. Tout ce qui existe naît et meurt. La vie se résume à s’occuper entre ces deux moments. Ce n’est pas nécessairement négatif, mais c’est s’appréhender en tant que ce qu’on est, c’est ramener les choses à leur réalité. La vie n’a pas plus de sens pour un homme que pour un chien sauf que l’homme donne du sens à sa vie. Je ne crois pas que cela altère profondément la marche de l’univers. En donnant un sens à la vie, l’homme construit une vie après la vie. Il fait des enfants. Il est obsédé par lui-même. Mais l’immortalité n’est pas accessible même si la science évolue. » Élaborant davantage sa pensée, l’artiste poursuit : « Toutes les philosophies, religions, grandes déclarations humanistes nous donnent une vue faussée de l’homme. Il nous faut reprendre l’homme pour ce qu’il est. L’homme est un prédateur. Mettons un jouet entre deux enfants. Les deux se battront pour obtenir le jouet. Les lois régissent la violence de l’homme, mais l’homme est de nature violent. »
Ce thème de la condition de l’homme est une constante dans les pièces de Firoz Ghanty et c’est ce qui explique aussi peut-être les oxymores apportés par l’association fréquente d’images sans lien entre elles dans ses travaux. Des collages de photos dépourvus de logique qui renvoient à cette idée d’absurde, un monde dénué de sens. L’homme pense construire sa vie et apporter du sens dans ce qu’il fait alors que tout n’est que futile et éphémère. Ainsi, sur une autre des pièces de Firoz Ghanty, on lit : « Je me souviens. C’était une après-midi du mois d’août. C’était l’hiver. Il faisait froid. J’allais connaître ma mère de l’extérieur… Il pleuvait (…) miserere. » Alors que la naissance est associée à la joie, ici, la naissance semble être dénuée de sens puisque tout homme est appelé à mourir. Une naissance où on est appelé à meubler son temps jusqu’à la mort.
Dressant un bilan de son parcours d’artiste, Firoz Ghanty observe que contrairement à autrefois où il était un artiste engagé, aujourd’hui, “« j’arrive à concilier mon discours avec un vocabulaire esthétique ». S’il fait aussi son autocritique, il dit être « serein et en paix, peu importe ce qu’on peut penser », poursuivant : « Je considère que mon travail s’est bonifié au fil du temps et que je suis parvenu à devenir vraiment l’artisan derrière l’artiste. Mes premiers travaux relevaient davantage de l’Arte Povera, des déchireurs d’affiches et du Pop Art. C’était plus spontané. Aujourd’hui, j’arrive à penser davantage mes travaux. Il y a donc en amont un travail extrêmement long, d’analyse et de recherche avant d’arriver à la création elle-même. »
Firoz Ghanty regrette qu’au niveau du public demandeur de visiter des expos, il n’y ait pas eu d’évolution. « Comme il n’y a pas d’éducation culturelle et quand on voit le niveau intellectuel des politiciens, ce n’est pas étonnant… Mais je ne m’en plains pas. J’ai fait un choix et j’assume les conséquences. Ma seule tristesse, c’est quand je regarde tous les travaux que les intellectuels ont accomplis depuis la Deuxième Guerre mondiale et qui n’ont servi à rien. Les choses n’ont pas changé. La situation de Maurice, éthiquement, intellectuellement, socialement et politiquement est pire qu’avant l’indépendance. Les gens ont peut-être plus de confort, mais nous n’avons pas progressé intellectuellement. Nous avons un pays qui est en train de mourir lentement. »  
L’expo Khronos est visible les jours de semaine de 9h à 16h jusqu’à la fin du mois. Firoz Ghanty prépare une nouvelle expo de portraits d’ici fin octobre, début novembre à Imaaya, Phoenix.