EZRA JUBHOO, deputé travailliste : “À Maurice, la démocratie a cédé la place à la médiocratie”

Notre invité de ce dimanche est  Ezra Jhuboo, un des députés de la circonscription de Savanne/Rivière-Noire. Dans cette interview réalisée vendredi matin, le député travailliste, qui en est à son premier mandat, explique sa conception, assez particulière dans le contexte mauricien, de la politique. Il fait également une analyse du système mauricien, qu’il qualifie de médiocre, qui doit être remis en question et propose quelques idées pour le faire dont une qui va provoquer énormément de réactions dans les milieux politiques : une nouvelle alliance PTr/MMM pour sortir Maurice de la médiocratie !
 
Il y a un an, quand je vous ai sollicité pour une interview, vous m’avez demandé de vous donner le temps d’apprendre à être un parlementaire. Est-ce que le temps de cet apprentissage est aujourd’hui terminé ?
—  Dans chaque chose de la vie, il faut savoir prendre son temps. Tout ce que j’ai fait dans ma vie, je l’ai fait avec patience car je crois qu’il faut être capable de mesurer ses possibilités, d’écouter le bruit de sa propre ignorance avant de se positionner. J’ai pris le temps d’apprendre comment faire le métier de parlementaire, de le faire bien avant d’en parler. C’est un métier compliqué qui implique beaucoup de choses. Quand je prends une position, quand j’exprime une opinion ou que je pose une question sur un projet de loi proposé au Parlement, je le fais après avoir fait des recherches, avoir réfléchi et maîtrisé le sujet autant que possible. Il a fallu apprendre à le faire.
Au vu des comptes-rendus de la presse, vous n’avez pas fait des interventions fulgurantes ou posé des questions suscitant la controverse faisant taire le gouvernement et suscitant la couverture médiatique. Vous n’avez pas beaucoup communiqué sur votre travail de parlementaire.
—  Ne pas communiquer est aussi une forme de communication. Savoir communiquer est un art et il faut savoir le faire au bon moment. Ça ne sert à rien d’essayer de faire taire le nouveau gouvernement du jour quand on vient d’une formation politique qui a été au pouvoir au cours des deux derniers mandats et, surtout, après la raclée électorale de 2014. La meilleure stratégie pour mieux travailler était de prendre le temps, de laisser le nouveau gouvernement s’installer et d’être consensuel et constructif au Parlement au lieu d’être seulement agressif ou de tenter de marquer des points médiatiques. Par ailleurs, j’ai fait pas mal d’interventions sur les projets de loi, posé des questions sur divers sujets dont sur ma circonscription et pense avoir fait mon travail de parlementaire correctement. Je veux gérer la circonscription comme j’ai géré le village dont j’ai été un des conseillers élus, sur le terrain, avec les habitants.
Pourquoi êtes-vous entré en politique, Ezra Jubhoo : pour faire comme votre père qui avait été député de la même circonscription ?
—  Dans ma famille, le concept que le fils doit continuer ce que son père a fait n’existe pas. D’ailleurs, je n’ai jamais rien fait comme mon père, même au niveau professionnel : il était médecin, je suis entrepreneur. J’ai repris l’entreprise familiale constitué de biens mobiliers non productifs que j’ai transformés en bien productifs de l’hôtellerie à l’immobilier en passant par l’école, les centre de sports et l’agroalimentaire. Je suis entré dans la politique après avoir fait mon apprentissage pendant dix anscomme conseiller de village et de conseil de district, et comme membre de plusieurs conseils d’administration à Maurice et ailleurs pour contribuer au développement de ma région avec mon expérience. Certains considèrent la politique comme un moyen d’ascension sociale, ce n’est pas mon cas.
Vos adversaires ont dit que vous étiez entré en politique au niveau de la députation pour faire avancer les dossiers de l’entreprise familiale, obtenir des permis de développement pour vos projets…
—  On peut vérifierque tous nos permis de développement ont été obtenus surtout quand le PTr n’était pas au gouvernement. Taxer les gens d’affairisme et d’opportunisme est facile, mais quand on fait les choses bien, dans la transparence, qu’on ne brade pas les terrains de l’État et qu’on expose son capital, ce n’est pas la même chose. Je mets au défi de prouver que nous avons, mes frères et moi, bénéficié de faveurs pour monter nos projets. Nos projets ont demandé du temps, beaucoup de travail, des sacrifices et des prises de risques financiers qui donnent des résultats aujourd’hui. Mon père m’a toujours dit : “Pour entrer en politique, il faut être financièrement indépendant.”J’ai suivi son conseil et je mets mon expérience au service de la circonscription. J’espère que mesmandants apprécient mon travail et s’ils me proposent un nouveau mandat, j’y réfléchirai.
Vous ne pensez pas faire une longue carrière en politique ?
—  On dit que dès sa première élection, un politicien commence déjà à penser à son deuxième mandat. Ce n’est pas mon cas. Si on me propose un deuxième mandat, je me poserai la question de savoir si cela vaut le coup de le faire.
Quand vous vous êtes présenté aux élections de 2014, vous faisiez partie de l’alliance PTr/MMM. Après la défaite cinglante, le MMM a rompu l’alliance et vous vous êtes retrouvé avec deux collistiers anciens alliés devenus adversaires politiques. Puis, les deux anciens alliés ont quitté le MMM pour constituer le MP que Joe Lejongard vient de quitter. Quelles sont vos relations avec vos deux colistiers, désormais adversaires acharnés ?
—  J’ai beaucoup d’amitié et de respect pour Alan Ganoo qui a un lien extraordinaire avec la circonscription No 14 qui l’élit depuis des années. J’ai beaucoup d’amitié pour Joe Lejongard mais je ne veuxen aucune façon m’ingérer dans leur situation politique un peu compliquée, pour dire le moins. Ceci étant, nous avons des actions communes pour réaliser des projets au sein de la circonscription, mais chacun gère ses activités politiques comme il l’entend.
Quelle est votre analyse de la situation politique actuelle de Maurice ?
—  Nous vivons à Maurice dans un monde où la démocratie a cédé la place à la médiocratie. Tout ce que l’on fait est moyen, il n’y a pas d’excellence. Les gens nommés dans les institutions font les choses d’une manière médiocre et le Mauricien s’en contente. Par exemple, le Mauricien se contente de cette manière de vivre médiocre, d’aller à l’hôpital où on ne le traite pas comme un client, mais comme un assisté. C’est la faute du système qui a mis les politiciens que l’on a au sommet de l’État et des institutions, et on est en train de récolter les fruits. Et ce, alors qu’il y a des Mauriciens ailleurs dans le monde et ici qui sont exceptionnels, ont été formés, ont de l’expérience et qui auraient apporté leur contribution mais que l’on ne sollicite pas. Au lieu de faire appel à l’excellence, on se contente d’une moyenne qui est souvent médiocre.
Est-ce que cette médiocratie est le fait de l’actuel gouvernement ou existait déjà avant 2014 ?
—  L’actuel gouvernement est exceptionnellement médiocre, mais il faut reconnaître que la médiocratie est un système qui perdure depuis de nombreuses années à Maurice et ailleurs. Ce système traditionnel est usé, dépassé, ce qui explique les résultats des élections qui se sont tenues en Grèce, en Grande-Bretagne, aux États-Unis et bientôt en France. L’île Maurice est un pays où l’on réclame le changement mais où on continue à élire les mêmes comme dirigeants. Et pourtant, il y a aux élections descandidats qui proposent une vision différente de la société comme Lalit ou Résistans ek Alternativ – dont je ne partage pas les positions politiques – qui ont des programmes et des idées qui peuvent faire avancer la discussion. Malheureusement, ils ne disposent que de quelques voix aux élections, les Mauriciens préférant voter pour les grands partis.
Avez-vous le sentiment que la grande vague contre l’establishment politique, qui est en train de balayer le monde, va arriver à Maurice ?
—  C’est une vague inéluctable. Pour y résister, il faudra que les politiciens et les partis politiques mauriciens se rendent compte de cette évidence : le monde est en train de changer, de nouvelles attentes sont nées et il faut être capable de les comprendre et de les satisfaire. Au niveau du Parti travailliste, cette prise de conscience existe déjà.
Avant d’arriver à la vague mondiale, est-ce que le PTr et sa direction ont tiré les leçons de sa défaite cuisante aux dernières élections générales ?
—  J’ai avec le Dr Navin Ramgoolam des discussions sur ces thèmes. Mais comme ce sont des discussions privées, tenues entre les quatre murs de son bureau de la rue Desforges, je ne vous en dirai pas plus.
 Je ne vous demande pas de trahir le secret de vos discussions avec votre leader, mais de me dire si vous croyez que votre parti a tiré les leçons des élections de 2014.
—  C’est une question de survie politique. Si le parti veut perdurer, il doit absolument se remettre en question et apprendre de ses erreurs. Le PTr est un grand parti qui, comme les autres, a dévié de ses objectifs de départ en cours de route. Il est temps de se remettre en cause, de se retrouver, d’assimiler et de comprendre qu’il faut à un certain moment regarder dans le rétroviseur, admettre ses erreurs et modifier sa ligne de conduite.
C’est en maintenant en place le même leader et les mêmes dirigeants qui l’ont mené à la catastrophe électorale que le PTr va se reconstruire et se moderniser ?
—  Les choses vont automatiquement changer parce que, je vous le répète, c’est une question de survie politique. Je suis persuadé que le Dr Navin Ramgoolam saura trouver la bonne équation pour les prochaines élections générales. Je suis convaincu qu’il a encore quelque chose à apporter au pays, plus dans un rôle dementor, en laissant la place à des jeunes qui sauront gérer, donner des résultats et faire la synthèse de ce dont Maurice a besoin. Nous sommes à la croisée des chemins. Il faut faire table rase de certaines choses du passé et travailler selon des normes modernes pour le développement du pays en visant beaucoup plus haut, à tous les points de vue, que la moyenne dont on se contente depuis quelques années.
Laissons l’avenir pour revenir au présent, plus précisément à ce qui vient de se passer à la direction d’Air Mauritius…
—  Cette affaire est l’illustration de cette médiocratie dont je vous parlais. Le système rejette quelqu’un qui a été nommé pour mettre de l’ordre, pour revoir le fonctionnement de la compagnie et la ramener à la profitabilité. Pour des raisons aussi farfelues qu’obscures, on a limogé ce CEO qui prenait des décisions et avait un plan d’action. Nous nageons à contre courant. Les jeunes ne réagissent plus comme leurs parents et leur nombre est en train d’augmenter. En 2019/2020, il y auraun corps électoral composé principalement de jeunes qui ne croient plus dans les discours et les promesses mais veulent des résultats concrets. Ils veulent des hommes et des femmes qui sauront gérer de manière efficace l’État comme on gère les entreprises. Ils ne veulent plus du confort des choses acquises, du statu quo, mais de la remise en cause des situations, des idées et des concepts qui permettent d’aller plus loin. Ils savent que dans le monde d’aujourd’hui, si on ne se remet pas en cause, si on ne s’ouvre pas, si on n’attire pas les meilleurs, on ne progresse pas, on stagne.
Est-ce que votre réflexion est discutée au sein du PTr ?
—  Je sais que le Dr Ramgoolam le fait.
Mais dans ses déclarations publiques, il met surtout l’accent sur le fait qu’il va tirer les Jugnauth du pouvoir pour prendre leur place. C’est un discours et des thèmes qui font partie de la médiocratie politique que vous dénoncez.
—  Écoutez, je suis convaincu que la prise de conscience et la remise en question sont nécessaires pour progresser. C’est, je vous le répète, une question fondamentale pour la survie qu’on ne peut pas ignorer. En tout cas moi, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour que ces questions soient discutées. Si les choses ne changent pas, je prendrai ladécision qui s’impose.
Est-ce que vous pourriez, comme Zouberr Joomaye, claquer la porte de votre parti pour aller siéger en indépendant au Parlement?
—  Non. Je pense que la bataille doit se gagner de l’intérieur. Si je la gagne pas, j’aurai au moins eu le mérite d’avoir essayé. Mais j’exprimerai mes opinions de manière forte, mais respectueuse, parce que j’ai envie de faire bouger et avancer mon pays, dont je veux le bien.
L’électeur mauricien est habitué à avoir un député à qui il demande de s’occuper de lui, d’aller provoquer ses adversaires au Parlement et dans les meetings. Qu’est-ce que vous dites à vos mandants qui vous demandent d’utiliser vos contacts pour que leur enfant soit employé à Air Mauritius ou dans un autre corps para étatique ?
—  Je reçois mes mandants tous les jours et j’ai toujours été franc avec eux. Je leur répète que pour gagner plus, il faut travailler plus et que c’est le modèle que j’applique à mon entreprise. Sinon, nous allons retrouver dans nos institutionset compagnies, aussi bien à la tête qu’au bas de l’échelle, des gens non qualifiés qui prendront les mauvaises décisions. Et beaucoup de mauvaises décisions ont été déjà prises. Pour faire la différence entre ce propose l’État et le privé, il suffit de semettre sous la statue de Mahé de Labourdonnais et de regarder le port. À gauche, on a le Caudan, géré par le privé, et à droite le Waterfront géré par l’État. On ne peut pas continuer à alimenter le système de la médiocratie, à traire la vache jusqu’à la quintessence. En ce faisant, on hypothèque les générations à venir et en tant que politicien responsable, je crois qu’il faut être capable à un moment de dire non. Et je dis à ceux qui viennent me demander des recommandations que pour faire avancer le pays, pour sortir de la moyenne et progresser, il faut que tous les postes dans les corps para étatiques soient occupés par des gens qualifiés.
Ce discours est accepté par vos mandants ?
—  En apparence, oui. On verra pour les prochaines élections, si je suis candidat. Mais comme je vous le disais précédemment, j’aurais au moins eu le mérité d’avoir essayé, d’être cohérent avec ce que je pense et ce que je fais.
Être réélu aux prochaines élections n’est pas une priorité pour vous ?
—  Non.
Attention! L’appétit politique vient en mangeant. Le politicien débutant est, comme vous, plein d’enthousiasme et d’idées nouvelles, mais bien vite il entre dans le système et commence à penser – ou à travailler – pour sa réélection…
—  Cela dépend à quel point on est attaché à ce poste de député. J’ai suivi le conseil de mon père et attendu d’être financièrement indépendant pour entrer en politique. Je ne suis pas entré en politique pour avoir un statut, pour être visible, voyager en business class, avoir droit à une pension et aux avantages du poste. Je suis financièrement indépendant et je suis donc libre de pensée, de tout attachement. Un homme prisonnier ne peut pas faire avancer les choses parce qu’il a les mains et les pieds liés. Moi, je suis un homme libre qui peut exprimer sa pensée.
Même en dehors des positions de son parti ? Vérifions : le ministre des Finances vient de ressortir son projet de ciblage de la pension de vieillesse qui avait suscité une énorme controverse dans le passé. Quelle est votre position sur cette question ?
—  Le PTr s’est toujours opposé au ciblage, mais je crois qu’il faut avoir une approche différente sur cette question. Il m’arrive quand je me blesse d’aller faire une piqûre anti tétanos au dispensaire. En ce faisant, j’ajoute un poids aux dépenses du ministère de la Santé alors que j’ai les moyens d’aller faire le vaccin dans le privé. Je crois qu’il faut revoir le système afin qu’il profite a ceux qui en ont vraiment besoin. Il faut mettre en place certains paramètres pour que les meilleures ressources soient données à ceux qui en ont le plus besoin.
Restons avec Pravind Jugnauth. Que pensez-vous de sa succession annoncée au poste de Premier ministre ?
—  Si j’étais à la place de Pravind Jugnauth, je n’aurais jamais accepté d’accéder au poste de Premier ministre cédé par mon père. Arriver au pouvoir de cette façon aurait une tare que j’aurais eu beaucoup de mal à porter. Ce n’est pas l’image de moi que j’aurais souhaité laisser à la postérité. Par respect pour les Mauriciens, j’aurais conseillé à Pravind Jugnauth d’avoir recours à un référendum pour qu’il ne reste pas d’histoire comme un fils à papa qui est arrivé au pouvoir de manière dynastique.
Une des règles non écrites, mais scrupuleusement respectées de la politique mauricienne, affirme que seule une alliance peut remporter les élections. Est-ce que  le PTr va respecter cette règle ou aller seul  aux prochaines élections générales?
—  Avec le travail que je fais dans ma circonscription, je n’ai aucun problème si le PTr va seul aux prochaines élections. Mais ceci étant et ce que je vais dire n’engage que moi : le MMM et le PTr ont partagé le même ventre, viennent de la même lutte, ont la même histoire, la même philosophie. Malheureusement, ce qu’on a fait en 2014 était une alliance entre Navin et Paul. Je crois qu’une grande alliance entre le PTr et le MMM avec les rôles de tout un chacun bien précisés, avec une équipe rajeunie, avec des femmes et des hommes compétents, est capable de gérer Maurice pour les prochaines années. Cedont Maurice aura besoin au cours des dix prochaines années c’est plus de gestion saine, pratiquée dans la transparence, respectant la méritocratie, que de politique. Pour que Maurice ait un développement pérenne, il va falloir arriver à un moment où il faudra se réinventer, sinon nous allons nous scléroser et à terme périr. L’histoire le prouve : toutes les nations qui n’ont pas su se remettre en question et s’oxygéner ont disparu ou sont passées dans l’oubli. Nous sommes à la croisée des chemins du développement, nous ne pouvons pas prendre la mauvaise direction. Nous  ne pouvons plus continuer à nous amarrer dans nos petites querelles intestines, nos grandes susceptibilités, nos égos surdimensionnés pour rien. Pour faire tout cela, il faut un élément fédérateur qui fera s’emboîter toutes les pièces du puzzle. Pour moi, une alliance PTr/MMM peut être l’élément fédérateur pour sortir Maurice de la médiocratie dont je vous ai parlée.
Est-ce que vous avez partagé le sentiment que vous venez d’exprimer avec le leader du PTr, lors de vos discussions entre quatre murs ?
—  Non, mais comme je vous l’ai déjà dit : cette position, cette réflexion, cette conclusion n’engagent que moi. Les pièces du puzzle sont là, il ne manque que la volonté politique de les assembler.
Que souhaitez-vous dire pour conclure cette première interview ?
—  Qu’il faut rester positif dans tout ce qu’on fait. On est happé, pollué par beaucoup de choses. Il faut être positif, prendre un moment pour s’arrêter, faire son introspection, son auto-critique et être honnête avec soi-même pour pouvoir avancer. Il faut également le faire pour le pays.
Il y a un an, quand je vous ai sollicité pour une interview, vous m’avez demandé de vous donner le temps d’apprendre à être un parlementaire. Est-ce que le temps de cet apprentissage est aujourd’hui terminé ?
—  Dans chaque chose de la vie, il faut savoir prendre son temps. Tout ce que j’ai fait dans ma vie, je l’ai fait avec patience car je crois qu’il faut être capable de mesurer ses possibilités, d’écouter le bruit de sa propre ignorance avant de se positionner. J’ai pris le temps d’apprendre comment faire le métier de parlementaire, de le faire bien avant d’en parler. C’est un métier compliqué qui implique beaucoup de choses. Quand je prends une position, quand j’exprime une opinion ou que je pose une question sur un projet de loi proposé au Parlement, je le fais après avoir fait des recherches, avoir réfléchi et maîtrisé le sujet autant que possible. Il a fallu apprendre à le faire.
Au vu des comptes-rendus de la presse, vous n’avez pas fait des interventions fulgurantes ou posé des questions suscitant la controverse faisant taire le gouvernement et suscitant la couverture médiatique. Vous n’avez pas beaucoup communiqué sur votre travail de parlementaire.
—  Ne pas communiquer est aussi une forme de communication. Savoir communiquer est un art et il faut savoir le faire au bon moment. Ça ne sert à rien d’essayer de faire taire le nouveau gouvernement du jour quand on vient d’une formation politique qui a été au pouvoir au cours des deux derniers mandats et, surtout, après la raclée électorale de 2014. La meilleure stratégie pour mieux travailler était de prendre le temps, de laisser le nouveau gouvernement s’installer et d’être consensuel et constructif au Parlement au lieu d’être seulement agressif ou de tenter de marquer des points médiatiques. Par ailleurs, j’ai fait pas mal d’interventions sur les projets de loi, posé des questions sur divers sujets dont sur ma circonscription et pense avoir fait mon travail de parlementaire correctement. Je veux gérer la circonscription comme j’ai géré le village dont j’ai été un des conseillers élus, sur le terrain, avec les habitants.
Pourquoi êtes-vous entré en politique, Ezra Jubhoo : pour faire comme votre père qui avait été député de la même circonscription ?
—  Dans ma famille, le concept que le fils doit continuer ce que son père a fait n’existe pas. D’ailleurs, je n’ai jamais rien fait comme mon père, même au niveau professionnel : il était médecin, je suis entrepreneur. J’ai repris l’entreprise familiale constitué de biens mobiliers non productifs que j’ai transformés en bien productifs de l’hôtellerie à l’immobilier en passant par l’école, les centre de sports et l’agroalimentaire. Je suis entré dans la politique après avoir fait mon apprentissage pendant dix anscomme conseiller de village et de conseil de district, et comme membre de plusieurs conseils d’administration à Maurice et ailleurs pour contribuer au développement de ma région avec mon expérience. Certains considèrent la politique comme un moyen d’ascension sociale, ce n’est pas mon cas.
Vos adversaires ont dit que vous étiez entré en politique au niveau de la députation pour faire avancer les dossiers de l’entreprise familiale, obtenir des permis de développement pour vos projets…
—  On peut vérifierque tous nos permis de développement ont été obtenus surtout quand le PTr n’était pas au gouvernement. Taxer les gens d’affairisme et d’opportunisme est facile, mais quand on fait les choses bien, dans la transparence, qu’on ne brade pas les terrains de l’État et qu’on expose son capital, ce n’est pas la même chose. Je mets au défi de prouver que nous avons, mes frères et moi, bénéficié de faveurs pour monter nos projets. Nos projets ont demandé du temps, beaucoup de travail, des sacrifices et des prises de risques financiers qui donnent des résultats aujourd’hui. Mon père m’a toujours dit : “Pour entrer en politique, il faut être financièrement indépendant.”J’ai suivi son conseil et je mets mon expérience au service de la circonscription. J’espère que mesmandants apprécient mon travail et s’ils me proposent un nouveau mandat, j’y réfléchirai.
Vous ne pensez pas faire une longue carrière en politique ?
—  On dit que dès sa première élection, un politicien commence déjà à penser à son deuxième mandat. Ce n’est pas mon cas. Si on me propose un deuxième mandat, je me poserai la question de savoir si cela vaut le coup de le faire.
Quand vous vous êtes présenté aux élections de 2014, vous faisiez partie de l’alliance PTr/MMM. Après la défaite cinglante, le MMM a rompu l’alliance et vous vous êtes retrouvé avec deux collistiers anciens alliés devenus adversaires politiques. Puis, les deux anciens alliés ont quitté le MMM pour constituer le MP que Joe Lejongard vient de quitter. Quelles sont vos relations avec vos deux colistiers, désormais adversaires acharnés ?
—  J’ai beaucoup d’amitié et de respect pour Alan Ganoo qui a un lien extraordinaire avec la circonscription No 14 qui l’élit depuis des années. J’ai beaucoup d’amitié pour Joe Lejongard mais je ne veuxen aucune façon m’ingérer dans leur situation politique un peu compliquée, pour dire le moins. Ceci étant, nous avons des actions communes pour réaliser des projets au sein de la circonscription, mais chacun gère ses activités politiques comme il l’entend.
Quelle est votre analyse de la situation politique actuelle de Maurice ?
—  Nous vivons à Maurice dans un monde où la démocratie a cédé la place à la médiocratie. Tout ce que l’on fait est moyen, il n’y a pas d’excellence. Les gens nommés dans les institutions font les choses d’une manière médiocre et le Mauricien s’en contente. Par exemple, le Mauricien se contente de cette manière de vivre médiocre, d’aller à l’hôpital où on ne le traite pas comme un client, mais comme un assisté. C’est la faute du système qui a mis les politiciens que l’on a au sommet de l’État et des institutions, et on est en train de récolter les fruits. Et ce, alors qu’il y a des Mauriciens ailleurs dans le monde et ici qui sont exceptionnels, ont été formés, ont de l’expérience et qui auraient apporté leur contribution mais que l’on ne sollicite pas. Au lieu de faire appel à l’excellence, on se contente d’une moyenne qui est souvent médiocre.
Est-ce que cette médiocratie est le fait de l’actuel gouvernement ou existait déjà avant 2014 ?
—  L’actuel gouvernement est exceptionnellement médiocre, mais il faut reconnaître que la médiocratie est un système qui perdure depuis de nombreuses années à Maurice et ailleurs. Ce système traditionnel est usé, dépassé, ce qui explique les résultats des élections qui se sont tenues en Grèce, en Grande-Bretagne, aux États-Unis et bientôt en France. L’île Maurice est un pays où l’on réclame le changement mais où on continue à élire les mêmes comme dirigeants. Et pourtant, il y a aux élections descandidats qui proposent une vision différente de la société comme Lalit ou Résistans ek Alternativ – dont je ne partage pas les positions politiques – qui ont des programmes et des idées qui peuvent faire avancer la discussion. Malheureusement, ils ne disposent que de quelques voix aux élections, les Mauriciens préférant voter pour les grands partis.
Avez-vous le sentiment que la grande vague contre l’establishment politique, qui est en train de balayer le monde, va arriver à Maurice ?
—  C’est une vague inéluctable. Pour y résister, il faudra que les politiciens et les partis politiques mauriciens se rendent compte de cette évidence : le monde est en train de changer, de nouvelles attentes sont nées et il faut être capable de les comprendre et de les satisfaire. Au niveau du Parti travailliste, cette prise de conscience existe déjà.
Avant d’arriver à la vague mondiale, est-ce que le PTr et sa direction ont tiré les leçons de sa défaite cuisante aux dernières élections générales ?
—  J’ai avec le Dr Navin Ramgoolam des discussions sur ces thèmes. Mais comme ce sont des discussions privées, tenues entre les quatre murs de son bureau de la rue Desforges, je ne vous en dirai pas plus.
Je ne vous demande pas de trahir le secret de vos discussions avec votre leader, mais de me dire si vous croyez que votre parti a tiré les leçons des élections de 2014.
—  C’est une question de survie politique. Si le parti veut perdurer, il doit absolument se remettre en question et apprendre de ses erreurs. Le PTr est un grand parti qui, comme les autres, a dévié de ses objectifs de départ en cours de route. Il est temps de se remettre en cause, de se retrouver, d’assimiler et de comprendre qu’il faut à un certain moment regarder dans le rétroviseur, admettre ses erreurs et modifier sa ligne de conduite.
C’est en maintenant en place le même leader et les mêmes dirigeants qui l’ont mené à la catastrophe électorale que le PTr va se reconstruire et se moderniser ?
—  Les choses vont automatiquement changer parce que, je vous le répète, c’est une question de survie politique. Je suis persuadé que le Dr Navin Ramgoolam saura trouver la bonne équation pour les prochaines élections générales. Je suis convaincu qu’il a encore quelque chose à apporter au pays, plus dans un rôle dementor, en laissant la place à des jeunes qui sauront gérer, donner des résultats et faire la synthèse de ce dont Maurice a besoin. Nous sommes à la croisée des chemins. Il faut faire table rase de certaines choses du passé et travailler selon des normes modernes pour le développement du pays en visant beaucoup plus haut, à tous les points de vue, que la moyenne dont on se contente depuis quelques années.
Laissons l’avenir pour revenir au présent, plus précisément à ce qui vient de se passer à la direction d’Air Mauritius…
—  Cette affaire est l’illustration de cette médiocratie dont je vous parlais. Le système rejette quelqu’un qui a été nommé pour mettre de l’ordre, pour revoir le fonctionnement de la compagnie et la ramener à la profitabilité. Pour des raisons aussi farfelues qu’obscures, on a limogé ce CEO qui prenait des décisions et avait un plan d’action. Nous nageons à contre courant. Les jeunes ne réagissent plus comme leurs parents et leur nombre est en train d’augmenter. En 2019/2020, il y auraun corps électoral composé principalement de jeunes qui ne croient plus dans les discours et les promesses mais veulent des résultats concrets. Ils veulent des hommes et des femmes qui sauront gérer de manière efficace l’État comme on gère les entreprises. Ils ne veulent plus du confort des choses acquises, du statu quo, mais de la remise en cause des situations, des idées et des concepts qui permettent d’aller plus loin. Ils savent que dans le monde d’aujourd’hui, si on ne se remet pas en cause, si on ne s’ouvre pas, si on n’attire pas les meilleurs, on ne progresse pas, on stagne.
Est-ce que votre réflexion est discutée au sein du PTr ?
—  Je sais que le Dr Ramgoolam le fait.
Mais dans ses déclarations publiques, il met surtout l’accent sur le fait qu’il va tirer les Jugnauth du pouvoir pour prendre leur place. C’est un discours et des thèmes qui font partie de la médiocratie politique que vous dénoncez.
—  Écoutez, je suis convaincu que la prise de conscience et la remise en question sont nécessaires pour progresser. C’est, je vous le répète, une question fondamentale pour la survie qu’on ne peut pas ignorer. En tout cas moi, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour que ces questions soient discutées. Si les choses ne changent pas, je prendrai ladécision qui s’impose.
Est-ce que vous pourriez, comme Zouberr Joomaye, claquer la porte de votre parti pour aller siéger en indépendant au Parlement?
—  Non. Je pense que la bataille doit se gagner de l’intérieur. Si je la gagne pas, j’aurai au moins eu le mérite d’avoir essayé. Mais j’exprimerai mes opinions de manière forte, mais respectueuse, parce que j’ai envie de faire bouger et avancer mon pays, dont je veux le bien.
L’électeur mauricien est habitué à avoir un député à qui il demande de s’occuper de lui, d’aller provoquer ses adversaires au Parlement et dans les meetings. Qu’est-ce que vous dites à vos mandants qui vous demandent d’utiliser vos contacts pour que leur enfant soit employé à Air Mauritius ou dans un autre corps para étatique ?
—  Je reçois mes mandants tous les jours et j’ai toujours été franc avec eux. Je leur répète que pour gagner plus, il faut travailler plus et que c’est le modèle que j’applique à mon entreprise. Sinon, nous allons retrouver dans nos institutionset compagnies, aussi bien à la tête qu’au bas de l’échelle, des gens non qualifiés qui prendront les mauvaises décisions. Et beaucoup de mauvaises décisions ont été déjà prises. Pour faire la différence entre ce propose l’État et le privé, il suffit de semettre sous la statue de Mahé de Labourdonnais et de regarder le port. À gauche, on a le Caudan, géré par le privé, et à droite le Waterfront géré par l’État. On ne peut pas continuer à alimenter le système de la médiocratie, à traire la vache jusqu’à la quintessence. En ce faisant, on hypothèque les générations à venir et en tant que politicien responsable, je crois qu’il faut être capable à un moment de dire non. Et je dis à ceux qui viennent me demander des recommandations que pour faire avancer le pays, pour sortir de la moyenne et progresser, il faut que tous les postes dans les corps para étatiques soient occupés par des gens qualifiés.
Ce discours est accepté par vos mandants ?
—  En apparence, oui. On verra pour les prochaines élections, si je suis candidat. Mais comme je vous le disais précédemment, j’aurais au moins eu le mérité d’avoir essayé, d’être cohérent avec ce que je pense et ce que je fais.
Être réélu aux prochaines élections n’est pas une priorité pour vous ?
—  Non.
Attention! L’appétit politique vient en mangeant. Le politicien débutant est, comme vous, plein d’enthousiasme et d’idées nouvelles, mais bien vite il entre dans le système et commence à penser – ou à travailler – pour sa réélection…
—  Cela dépend à quel point on est attaché à ce poste de député. J’ai suivi le conseil de mon père et attendu d’être financièrement indépendant pour entrer en politique. Je ne suis pas entré en politique pour avoir un statut, pour être visible, voyager en business class, avoir droit à une pension et aux avantages du poste. Je suis financièrement indépendant et je suis donc libre de pensée, de tout attachement. Un homme prisonnier ne peut pas faire avancer les choses parce qu’il a les mains et les pieds liés. Moi, je suis un homme libre qui peut exprimer sa pensée.
Même en dehors des positions de son parti ? Vérifions : le ministre des Finances vient de ressortir son projet de ciblage de la pension de vieillesse qui avait suscité une énorme controverse dans le passé. Quelle est votre position sur cette question ?
—  Le PTr s’est toujours opposé au ciblage, mais je crois qu’il faut avoir une approche différente sur cette question. Il m’arrive quand je me blesse d’aller faire une piqûre anti tétanos au dispensaire. En ce faisant, j’ajoute un poids aux dépenses du ministère de la Santé alors que j’ai les moyens d’aller faire le vaccin dans le privé. Je crois qu’il faut revoir le système afin qu’il profite a ceux qui en ont vraiment besoin. Il faut mettre en place certains paramètres pour que les meilleures ressources soient données à ceux qui en ont le plus besoin.
Restons avec Pravind Jugnauth. Que pensez-vous de sa succession annoncée au poste de Premier ministre ?
—  Si j’étais à la place de Pravind Jugnauth, je n’aurais jamais accepté d’accéder au poste de Premier ministre cédé par mon père. Arriver au pouvoir de cette façon aurait une tare que j’aurais eu beaucoup de mal à porter. Ce n’est pas l’image de moi que j’aurais souhaité laisser à la postérité. Par respect pour les Mauriciens, j’aurais conseillé à Pravind Jugnauth d’avoir recours à un référendum pour qu’il ne reste pas d’histoire comme un fils à papa qui est arrivé au pouvoir de manière dynastique.
Une des règles non écrites, mais scrupuleusement respectées de la politique mauricienne, affirme que seule une alliance peut remporter les élections. Est-ce que  le PTr va respecter cette règle ou aller seul  aux prochaines élections générales?
—  Avec le travail que je fais dans ma circonscription, je n’ai aucun problème si le PTr va seul aux prochaines élections. Mais ceci étant et ce que je vais dire n’engage que moi : le MMM et le PTr ont partagé le même ventre, viennent de la même lutte, ont la même histoire, la même philosophie. Malheureusement, ce qu’on a fait en 2014 était une alliance entre Navin et Paul. Je crois qu’une grande alliance entre le PTr et le MMM avec les rôles de tout un chacun bien précisés, avec une équipe rajeunie, avec des femmes et des hommes compétents, est capable de gérer Maurice pour les prochaines années. Cedont Maurice aura besoin au cours des dix prochaines années c’est plus de gestion saine, pratiquée dans la transparence, respectant la méritocratie, que de politique. Pour que Maurice ait un développement pérenne, il va falloir arriver à un moment où il faudra se réinventer, sinon nous allons nous scléroser et à terme périr. L’histoire le prouve : toutes les nations qui n’ont pas su se remettre en question et s’oxygéner ont disparu ou sont passées dans l’oubli. Nous sommes à la croisée des chemins du développement, nous ne pouvons pas prendre la mauvaise direction. Nous  ne pouvons plus continuer à nous amarrer dans nos petites querelles intestines, nos grandes susceptibilités, nos égos surdimensionnés pour rien. Pour faire tout cela, il faut un élément fédérateur qui fera s’emboîter toutes les pièces du puzzle. Pour moi, une alliance PTr/MMM peut être l’élément fédérateur pour sortir Maurice de la médiocratie dont je vous ai parlée.
Est-ce que vous avez partagé le sentiment que vous venez d’exprimer avec le leader du PTr, lors de vos discussions entre quatre murs ?
—  Non, mais comme je vous l’ai déjà dit : cette position, cette réflexion, cette conclusion n’engagent que moi. Les pièces du puzzle sont là, il ne manque que la volonté politique de les assembler.
Que souhaitez-vous dire pour conclure cette première interview ?
—  Qu’il faut rester positif dans tout ce qu’on fait. On est happé, pollué par beaucoup de choses. Il faut être positif, prendre un moment pour s’arrêter, faire son introspection, son auto-critique et être honnête avec soi-même pour pouvoir avancer. Il faut également le faire pour le pays.