Au départ, elle concernait principalement les membres de la communauté LGBT et les militants engagés pour le respect des droits humains. En quelques jours, la perception est que la menace s’est propagée pour s’étendre à l’ensemble de la population. Fausses alertes à la bombe lancées, menaces à peine voilées sur les réseaux sociaux, rumeurs véhiculées à tout vent : la peur s’installe face à un extrémisme qui s’affirme de plus un plus. Les actions timides et le silence des autorités contribuent à alimenter les craintes et les perceptions, alors que l’économie et le tourisme commencent à être pris en otage.

La Marche des Fièrtés au Caudan le samedi 2 juin

“J’ai peur. Tous ces événements instaurent un sentiment d’insécurité. Cela décourage les gens de sortir. Si j’avais eu un ami ou un membre de la famille qui était à Bagatelle jeudi dernier, j’aurais été très inquiète. Cela fout la trouille”, confie Rita.

Les opposants à la Marche des Fiertés réunis à la Place d’Armes

Maurice a peur. Du moins c’est un sentiment qui se propage de plus en plus au sein de la population. “Je ne me vois pas vivre longtemps à Maurice. C’est un défi pour nous, qui faisons partie de la communauté LGBT. Avec tout ce qui se passe, ce sera encore plus compliqué pour nous de vivre tranquillement notre homosexualité. Dime zot kapav vey nou ek rod nou”, se lamente Hajmal.

Commentaires haineux.
Cette situation est directement liée à la contre-manifestation illégale qui a barré la route à la marche des fiertés, le samedi 2 juin. Les propos tenus devant le Parlement et les menaces qui ont fusé de toutes parts dans le cadre de cette affaire pèsent désormais comme des atteintes à une liberté que certains voudraient prendre en otage. Depuis quelques jours, nombreux sont nos concitoyens qui réfléchissent à deux fois avant de sortir ou de s’exprimer.

À l’heure où les commentaires haineux déferlent sur les réseaux sociaux, les Mauriciens vivent dans l’appréhension. Anoushka avance que l’heure n’est plus à la rigolade. “On pouvait encore se dire que ces choses-là ne nous concernaient pas, mais tout a changé. Pourquoi tant de haine ? Tout le monde a le droit de vivre, d’avoir sa manière de penser, d’aimer qui il veut. Depuis samedi, j’ai changé de regard sur plusieurs choses. Sur Facebook, les commentaires sont de plus en plus haineux, voire racistes. Qu’est devenue notre petite île ? Aujourd’hui, j’ai peur de vivre dans mon propre pays.”
Avec les menaces d’attaques dont ont fait l’objet des centres commerciaux, la crainte et le doute s’installent. “En apprenant l’alerte à la bombe, j’étais très inquiète. Du jour au lendemain, on aurait pu tout perdre. C’est triste ce qui arrive.”

“Un pays homophobe”.
Au sein de la communauté LGBT, plusieurs membres affirment qu’ils ne se sentent plus en sécurité. Harry (prénom fictif) se dit choqué : “Je ne veux m’attirer les foudres de personne car nous vivons dans un pays homophobe. Je suis né homosexuel et c’est mon droit de vivre ma vie avec qui je veux. Je ne me sens pas en sécurité. Je marche dans les rues avec vigilance. Kifer kan ena lot manif pena tousala, me pou bann gay, kifer zot fer koumsa ?” Jessika (prénom fictif), une transsexuelle, a peur. “Avec tout ce qui se passe, je me rends à Port-Louis avec frayeur. Je ne me sens plus libre dans mon pays. J’ai l’impression que les extrémistes ont le pouvoir ici.”

Najeeb Fokeerbux, président de la Young Queer Alliance, affirme que dans le passé, il n’y a jamais eu de dérapages envers les LGBT. Comme Pauline Verner, consultante du Collectif Arc-en-Ciel, il a reçu des menaces et a dû porter plainte à la police. “Dans ces moments pareils, les autorités, les politiciens et les religieux auraient dû être capables d’intervenir pour éviter les dérapages. Ils ont laissé la place à un sentiment d’insécurité. Mon entourage s’inquiète pour moi”, dit-il.

Pauline Verner au CCID

Pauline Verner : “Peur pour l’avenir du pays”
Après les 126 mails de menaces de mort que Pauline Verner a reçus et qu’elle continue de recevoir, la consultante du Collectif Arc-en-Ciel ne compte pas déposer les armes. Elle réclame une prise de position du gouvernement pour condamner la violence du contre-rassemblement. Elle affirme que les menaces dont ont fait l’objet les centres commerciaux jeudi dernier ne sont pas à prendre à la légère. “Les droits humains ne concernent pas uniquement les LGBT mais tout le monde. La marche a été un prétexte pour ce groupe de montrer sa violence. En ce moment, une coalition d’organisations de citoyens s’organise. De notre côté, nous allons aussi monter une task force et voir à l’international les soutiens que nous pouvons avoir.”

Pauline Verner affirme que l’enjeu est trop important pour que la peur prenne le dessus. “Ce qui me fait peur, c’est l’avenir du pays, la situation du pays dans les jours à venir, et pas ma sécurité. Le gouvernement n’émet même pas un communiqué pour condamner ce qui est en train de se passer. L’année dernière, il y avait 30 personnes et, cette année, plus de 400 personnes. On voit que l’organisation a pris une ampleur incroyable. Je ne comprends pas pourquoi le gouvernement a peur.”

Elle affirme qu’à Maurice, les citoyens ne peuvent pas vivre librement. “Clairement, nous ne sommes pas libres de nous rassembler, de nous exprimer de manière pacifique.”