FACEBOOK: “Jeunes Mauriciennes en chaleur”, Mieux protéger son intimité face au “cyber-voyeurisme”

Avec les récents cas de dérapage sectaire, on effritait la paix sociale et interconfessionnelle. Avec le cas « Jeunes Mauriciennes en chaleur », se rapprocherait-on de la transcription d’un autre type de délit du réel au virtuel : le “cyber-voyeurisme” ? Ou serait-ce tout simplement un manque de jugement symptomatique de l’adolescence ? Et à la société d’y aller de son petit commentaire…
Facebook propose un inventaire d’études de cas à la société mauricienne depuis quelques semaines. La banque de données des départements humanities de l’Université de Maurice – tant en psychologie qu’en sociologie et pourquoi pas en histoire – semble soudainement gonflée. Rappel du dernier tissu analytique du célèbre réseau social : la supposée virtualisation du crime sexuel.
La publication de photos de mineurs en bikini sans consentement sur la page « Jeunes Mauriciennes en chaleur » a fait polémique mardi dernier. Page invitant notamment les internautes à venir partager des photos « coquines » : « bann Mauriciennes zordi zour pe vinn de plus en plus en chaleur. Si zot ena bann fotos coquines, hot, sexy de bann zoli fam share li ici. Pou laiss lezot apprecie. » Les pages “Bikinis” et “Jeunes mauriciennes en chaleur” ont été supprimées.
Certaines jeunes filles, dont les photos ont été publiées à leur insu, ont été informées par le biais de l’application Facebook-invite (qui donne la possibilité de créer un event, soit d’inviter à quelque événement ou dans ce cas : tirer la sonnette d’alarme). L’event « URGENT : report please » avait donc pour but d’interpeller les utilisateurs quant à la publication de photos sans autorisation. Ces photos provenaient d’un concours de bikini sur le réseau social.
Julien (prénom fictif), créateur de la page « URGENT : report please », a mobilisé environ 700 personnes. « En fait, c’est un ami, administrateur du concours de bikini, qui m’a mis au parfum de cette affaire. Il avait retrouvé des photos des participantes de son concours sur la page Jeunes Mauriciennes en chaleur », explique-t-il. D’où la création de sa page, moyen vraisemblablement efficace pour avertir les internautes.
Evelyn (prénom fictif), l’une des victimes, nous raconte comment la publication de ces photos a bouleversé sa vie. « J’ai reçu plusieurs messages sur mon compte et mon téléphone. J’essaie juste de ne pas y penser. Je suis sidérée, en colère et triste de voir à quel point les gens n’ont rien à faire de la vie des autres », explique-t-elle.
« À tous ceux qui disent que les photos publiées sur la fameuse page sont provocatrices et que les filles qui s’y trouvent sont en chaleur, dites-moi : toutes les femmes qui marchent en bikini à la plage sont donc toutes en chaleur ? » lance la jeune femme. Et d’ajouter : « À aucun moment une des filles des photos étaient nues ! Même si le créateur s’est permis de modifier les clichés pour faire croire que c’était le cas. Donc, pourquoi faire de tels commentaires ? »
Evelyn souhaite ainsi que justice soit faite. « J’aimerais juste que la police puisse faire la lumière sur cette affaire au plus vite. Je ne souhaite à personne de passer par là. En tout cas, il y a une leçon à tirer : n’acceptez personne que vous ne connaissez pas et vos photos prises à la plage, il vaut mieux les garder pour vous et non les publier. »
« Réactions machistes »
Des filles en bikini dont les photos sont volées à partir de réseaux sociaux au contenu facilement accessible, l’affaire viendra évidemment susciter le commentaire de bien des esprits machistes. « Li ti mett enn minizip dan gran lazourne… Pa apel rode mem sa. » Ou encore : « Si ou pa anvi ou foto kokin, pa met foto bikini lor Facebook. » Or, il est désormais suffisamment établi qu’un comportement jugé « imprudent » ou « inapproprié » ne justifie en aucun cas l’atteinte à la vie privée. Et ce qu’elle soit virtuelle ou réelle.
Ce que Facebook en dit est d’ailleurs très clair : le réseau social « has a strict policy against the sharing of pornographic content and imposes limitations on the display of nudity. At the same time, we aspire to respect people’s right to share content of personal importance, whether those are photos of a sculpture like Michelangelo’s David or family photos of a child breastfeeding ». Le bikini, n’étant plus tabou depuis les années 1970, n’est pas une tenue indécente per se. Bien sûr, la bienséance et les mœurs locales jugeraient le port du maillot de bain deux pièces inapproprié à la ville. Mais à la toile ? Citons le droit au personal importance, à la liberté de savoir ce qui est bon pour soi.
Les standards imposés par le réseau social promeuvent aussi une culture où les utilisateurs doivent se conformer à l’accountability, soit être responsables de leurs actes. Sauf que voilà : dans la pratique, Facebook est comme un tableau d’affichage. Et tous les Facebookers ne semblent pas jouir du même sens du discernement. Prenons l’exemple de « Jeunes Mauriciennes en chaleur ». Une page créée par un mineur – pré-adolescent serait même plus approprié – à partir de photos qu’il aurait obtenues sans permission. Techniquement, il ne s’agit pas non plus d’une opération difficile à réaliser. Un simple copier-coller de photos suffirait pour monter une page de la sorte. Le responsable n’est pas le seul adolescent de l’histoire.
« Jeunes Mauriciennes en chaleur » est une page illégale de photos de jeunes… de moins de 18 ans. Ce qui est le cas de la page de concours de bikini, également créée par des mineurs. Aurait-on ainsi affaire à un phénomène teenage ? Quid des troubles de discernement liés à cet âge jugé tant ingrat que bercé d’inconscience ?
Prudence
Facebook a beau être convivial, sympathique et indispensable à bon nombre d’entre nous, mais une certaine retenue serait de mise en vue d’éviter des problèmes. Dans un récent article publié dans Le Mauricien, était évoquée l’affaire Nicola Brookes, cas classique de trolling. Des pirates, en utilisant la méthode copier-coller, sont parvenus à cloner sa page Facebook afin de démolir son image. Ces « cas extrêmes » ne sont pas difficiles à mettre en œuvre. On est alors bien loin du pré-adolescent ayant manqué de jugement.
Devenir membre de Facebook nécessite réflexion, surtout pour les adolescents, pour qui cela devrait être fait en consultation avec les parents. Pourquoi ? Analysons cette clause des terms and conditions : « For content that is covered by intellectual property rights, like photos and videos (IP content), you specifically give us the following permission, subject to your privacy and application settings : you grant us a non-exclusive, transferable, sub-licensable, royalty-free, worldwide license to use any IP content that you post on or in connection with Facebook (IP License). » En d’autres mots, signer à Facebook, c’est donné un droit quasi-inexhaustible, transférable, commercialisable à une société offrant un service.
Afin de bien peser les conséquences du présent énoncé, il serait utile d’imaginer un cas de figure: et si M. Zuckerberg, au temps où il était encore le seul maître à bord du géant californien, décidait subitement de monter des pages à partir du contenu que lui aurait offert gratuitement ses abonnés ? Il aurait pu créer des milliers de pages de Jeunes Mauriciennes (ou américaines, mexicaines, notamment) en chaleur. Et ce, en parfaite légalité (ou presque)…
Et si l’on décide de se retirer de Facebook ? Les terms sont clairs : il n’y a pas d’échappatoire non plus. « When you delete IP content, it is deleted in a manner similar to emptying the recycle bin on a computer. However, you understand that removed content may persist in backup copies for a reasonable period of time (but will not be available to others). » « Reasonable period of time ! » et de s’imaginer ces milliers de données personnelles à la solde de ce réseau social une fois le contenu effacé. Non, croire que l’on peut le quitter relève du virtuel.
Par ailleurs, l’internaute assiste inconsciemment à une campagne “sous-marin” afin de légitimer au maximum l’existence de Facebook. On en fait presque une nécessité. Tous les géants renvoient au site pour des compléments d’informations, notamment. « You have to be on Facebook. » Oui. Tout y est : information, divertissement, amis virtuels… Une one-stop shop. Mais à quel prix ? Car les théories du complot foisonnent. Revente de données à l’industrie marketing, analyses politiques ou du comportement des masses, démographies et inconscient populaire… Facebook dispose d’un océan d’informations. Facebook jouit d’un beau monopole.
Et de finalement se poser les questions : « Facebook est-il ce qu’on en fait » ou alors « sommes-nous ce que Facebook fait de nous ? ».