Devrait-on s’offusquer de la vente du passeport et de la citoyenneté mauricienne alors que cela se fait déjà ailleurs?

C’est, en gros, la question que posent ceux favorables à la mesure annoncée par Pravind Jugnauth dans son récent discours du budget.

Certes, des îles comme la Dominique ou la Barbade ont déjà institué cette pratique depuis les années 80, et elles ont été suivies, suite à la crise de 2010, par des pays européens comme le Portugal, Malte, Chypre ou la Bulgarie.

Mais vouloir nous faire croire que l’on cherche, par cela, à attirer à Maurice des investisseurs comme Richard Branson relève de la farce. Il faudrait être niais pour avaler que ce citoyen britannique, créateur du puissant conglomérat Virgin Group qui inclut la compagnie aérienne Virgin Atlantic, aurait besoin du passeport mauricien pour voyager à travers le monde. Encore plus comique quand on sait qu’il a créé récemment Virgin Galactic, compagnie qui travaille sur le tourisme spatial, avec pour but, à terme, de vendre au public des voyages dans l’espace…

Il y a une différence entre octroyer un permis de résidence, voire un passeport, et vendre sa citoyenneté. On peut retirer un permis de résidence. Et un passeport a une durée de vie déterminée. Pas la citoyenneté. Celle-là est une chose acquise à vie.

Quel mal y a-t-il à vouloir acquérir une autre nationalité que celle de sa naissance?

Aucune en théorie. «On choisit pas les trottoirs de Manille, de Paris ou d’Alger pour apprendre à marcher / Être né quelque part c’est toujours un hasard» ,chantait Maxime Le Forestier. Et il est tout à fait légitime, à divers moments, de vouloir partir, traverser les frontières souvent établies par les hommes de manière fort aléatoire, pour ne pas dire inégale. «Est-ce que les gens naissent égaux en droits / A l’endroit où ils naissent», interrogeait encore Maxime Le Forestier.

Partir parce qu’on aspire à d’autres horizons, à des conditions de vie différentes, meilleures.

Nombre de Mauriciens vivent aujourd’hui à l’étranger, ayant choisi à diverses époques, comme le montre notamment le récent documentaire d’Alain Gordon-Gentil, Les enfants de l’exil, de partir sous d’autres cieux, de se créer ailleurs une autre vie, d’adopter une autre nationalité. Quel mal y aurait-il à cela?

Il y a les exils plus ou moins volontaires. Et puis il y a les exils plus ou moins forcés. Partir pour sauver sa peau, quand les conditions économiques ou la guerre vous condamnent à fuir pour rester en vie. C’est ce que nous montre aujourd’hui la crise des migrants. Des situations terribles, où l’humain est déshumanisé pour mieux pouvoir l’abandonner, l’achever. Dans son roman L’opticien de Lampedusa, Sarah-Jane Kirby, journaliste couvrant depuis un certain temps déjà les affaires de migrants pour la BBC, raconte l’histoire vraie d’un homme travaillant comme opticien à Lampedusa, île au sud de l’Italie, et comment sa vie va basculer. Basculer le jour où, à la fin de l’été, il sort pour une agréable balade en bateau avec ses amis fortunés, balade-farniente jusqu’au moment où ils tombent sur une «cargaison» de migrants en train de se noyer.

Personne ne peut sortir indemne de ces situations d’extrême inhumanité. Et c’est aussi ce que montre la situation actuelle aux États-Unis, où les récentes intransigeances de Donald Trump ont mené à la rétention, dans des conditions inhumaines, de 2 300 enfants dont les parents ont franchi illégalement la frontière américaine, en provenance du Mexique. Aujourd’hui, on protège les frontières, pas les humains, et la «tolérance zéro» devient le motto d’un des plus riches pays du monde, qui a justement construit son histoire, et sa fortune, sur l’immigration.

Face à cela, il faut clairement une réflexion et un plan d’ensemble. Car la présente crise des migrants et des réfugiés n’a jamais été aussi importante. Selon l’ONU, plus de 68 millions de personnes étaient concernées en 2017. La moitié sont des enfants. La misère leur donnera-t-elle accès au passeport qui pourrait les sauver?

De plus en plus à travers le monde, les identités semblent se crisper. A quoi tient la citoyenneté? Au fait d’être né sur une terre, le fameux «droit du sol»? À la participation à une construction nationale? À l’adhésion à des «valeurs» et un système commun? Comment l’envisager quand au sein d’un même pays, ceux ayant le droit du sol ne se reconnaissent pas dans les mêmes lois pour tous, comme le montre la poignante affaire de cette adolescente mauricienne mariée sous un régime religieux particulier, enceinte et décédée à 13 ans. Peut-il sur un même territoire, au nom de la liberté religieuse, y avoir des lois qui protègent et assurent des droits à certains enfants et pas à  d’autres?

A l’Université de La Réunion la semaine dernière, lors du colloque Ecotones organisé avec l’Université de Montpellier, l’anthropologue  Rosabelle Boswell (qui a déjà travaillé notamment sur le malaise créole à Maurice) présentait une intéressante communication sur le thème «Identity as desire».

Notre aspiration pour la construction de Maurice est-elle de vendre notre citoyenneté à des individus dont le désir est de protéger leur richesse en s’évadant fiscalement, voire légalement de leurs pays d’origine? C’est aussi à cette question que nous devons nous confronter…