Jean Jacques Sauzier 

Les vents alizés du sud-est charrient en fleuve les feuilles jaunies de soleil et de souvenirs. Les pétales d’arbre nervurés d’improbable jonchent ma varangue et cascadent les perrons jusqu’à mes pieds. Je cueille et hume le passant ; l’errance parfume l’essence de vie. Et de mort.

Aujourd’hui, les dieux sont prodigues : après les feuilles, le mauvais temps. Une averse crépite les feuilles mortes et brunit leur chair d’où exhalent les effluves du passé. Je me souviens des jours anciens. Ils avaient le goût de l’eau de pluie, des feuilles emportées et des cendres grises. La saveur de Curepipe.

Alors, la transhumance collégienne allait par champs et par voie et ainsi je quittais mon sud avec l’aube. Je ne revenais que pour voir le soleil derrière les vagues. Je posais ma diligence dans la ville aux lumières sombres et fendais les couloirs de vent des gares jumelles. La pluie en épine était le lot de l’oublieux sans imperméable.

Je musais sous les cheminées éteintes du bazar cependant que maraîchers et bouchers disposaient déjà leur journée. Le soleil empêché par des nuages forts rendait insuffisamment les couleurs des fleurs qui faisaient le trottoir. Le bruit encore sourd du marchandage se ponctuait du soupir d’une crevasse boueuse qui mordait le chaland.

Des hommes luisant sueur servaient un thé brûle-gorge et une manne huileuse aux ombres alignées. Ces hommes jetables regardaient l’abysse d’une journée à venir qui ressemblerait à hier sans les lueurs d’un demain. Le jour les cueillait pour les broyer au nom de l’excédent et du bien commun pour certains. Troublé, je rejoignais mes classes rosehilliennes rapidement.

Pour ajouter à mes errances, comme beaucoup, je me perdais dans des cours particuliers. Ces jours-là, je ne revoyais mon village que sous un ciel clouté d’étoile, après un voyage dans un bus bringuebalant sur des routes sinueuses, slalomant entre la panne et l’accident. Nous étions des nomades aux yeux fatigués d’avoir dormi contre la vitre.

Le sédentaire, le tranquille et les nouveaux pédagogues plaindraient mon adolescence. Sans doute, me suis-je plaint. Or, avec le recul et les rides, j’avoue que j’ai aimé voyager et me perdre. Et rentrer. Souvent et follement, je me suis pris pour le divin Ulysse. Nausicaa sur l’arrêt de bus, Calypso inaccessible dans l’autre rangée et Circé parfois à mes côtés, ensorceleuse aux yeux clairs. Maintenant plein d’usage et raison, j’ai dans mon escarcelle trois souvenirs de ma jeunesse curepipienne que je chéris en diable.

Pour aller aux cours particuliers dans les environs de Trou-aux-Cerfs, je devais prendre une navette. Les receveurs accrochés à leur engin hélaient les passants en évoquant des destinations mystérieuses pour un pécore comme moi. J’imaginais bien que l’illustre Aboo prenait cette locomotion pour se retrouver dans les caniveaux de Camp Caval. Si j’aimais les cahotements et circonvolutions qui me jetaient à Vatel Bleu, je préférais l’amitié qui se dit dans les petits chemins.

J’avais alors un ami, perdu de vue depuis, mais il fut pour moi un véritable Huckleberry Finn. Curepipien, il connaissait le fil du labyrinthe des ruelles de la vieille ville. Nous marchions lentement jusqu’au cratère et la magie se déployait. Le gris vert des murs et des bâtiments se métamorphosait en hautes haies de bambous perlées de pluie qui cerclaient de coquettes maisons anciennes. Et devant des portes closes sur des jardins secrets, nous parlions de l’essentiel : les filles que l’on ne pouvait pas avoir.

Ces cours d’anglais du jeudi après-midi, près du parfum enivrant du pain boulangé à Vatel Bleu, se donnaient dans une haute maison étroite adossée au Trou-aux-Cerfs. L’enseignant érudit et moustachu dispensait son savoir avec humour et passion. Il venait d’un temps où les enfants apprenaient par cœur et en latin. Et je l’enviais un peu de pouvoir lire Lucrèce dans le texte.

Je ne me souviens plus de la grammaire de cette langue honnie. Pourtant, je garde au cœur quelques conversations avec un homme que je considérais comme maître. Et surtout, la délicatesse de l’homme derrière l’enseignant qui nous offrit un jour un poème de Kipling sur un carré de papier. Cette carte m’a accompagné longtemps et profondément dans mes désespérances adolescentes. Je pensais que la poésie ne servait qu’à séduire des filles, il m’apprit qu’elle pouvait aussi construire des hommes.

À la fin des cours, je me jetais dans le bus du retour. Sauf une fois où mes pénates me semblèrent étroits et mon cœur avait trop de langueur. Je relevai la capuche de ma veste en cuir, héritage des années folles de mon père, et montai vers le cratère. La pente, bordée d’un mur de soutien en pierres fleuries de fougères, ruisselait de pluie. J’écoutais le martèlement des nuages au plus près de ma chair jusque dans mes souliers trempés.

Enfin, j’avais devant moi l’île sous la pluie, car malgré le brouillard des hauteurs, on voyait au loin. Les mains dans les poches, j’allais à reculons pour garder la ville à l’œil. Curepipe prenait l’eau comme dans un poème de Verlaine, sans raison.

La pluie avait vidé les lieux et les bancs verts où vivaient les amoureux. Il n’y avait que la romance de l’eau et du bruit. Je pris la direction du parcours de santé et m’enfonçai dans des brumes épaisses sur un asphalte bosselé. Les lieux me surprenaient à chaque pas, car ils surgissaient des vapeurs du volcan sans feu.

Tout me semblait irréel. Des arbres aux branches gigantesques tordues par les vents violents, des bosquets d’arbrisseaux piquetés de fleurs blanches et odorantes, des murs anciens et nouveaux, une grille basse qui fermait l’accès au fond du cratère. Les lieux alors n’étaient pas encore défigurés par un bâtiment de mauvais goût prétendant prédire l’avenir du temps.

Puis, je distinguais au loin un kiosque ouvert à la pluie. Je m’y approchai et vis non loin une plateforme pour observer le profond du cratère. Je montai sur le garde-fou glissant et fermai les yeux un instant. À travers le chant dru de la pluie sur mon corps, je sentis le tressaillement du feu de pierre qui fut. J’ouvris les yeux sur une forêt haute qui entourait un lac criblé de gouttes. Tant de petits épicentres sans conséquences et sans rêves. Je rêve encore d’y descendre…

Mais le soir tombait comme la pluie. Il me fallait rentrer. Je poursuivais mon tour quand je vis à ma gauche une silhouette émergée de la brume sans parapluie. Elle se tenait roide sous les hallebardes, le blond des cheveux chargé de pluie et un bouquet de fleurs blanches sorties du brouillard.

Je m’approchai d’elle au point de voir des rivières bleues sous sa peau diaphane à peine couverte par une robe d’été noire. À ses pieds, une tombe entourée de deux autres sépultures. Elle se recueillait. Puis, elle plia les genoux pour déposer les fleurs et refit le rituel pour les autres tombes.

Je remarquai que sur la tombe centrale, des racines s’enfonçaient selon moi dans la tombe jusqu’au cœur du cercueil. Il en sortait une fleur rouge sang. Elle se tenait devant moi, son regard bleu dans les miens. Jamais je ne revis une tristesse aussi profonde.

La pluie tonnait fort à mes oreilles, mais j’entendis distinctement ses paroles prononcées. Même aujourd’hui, je les entends encore. Je me sentis dans une étreinte et je vis qu’autour de moi, les lampadaires alimentaient les volutes du brouillard. J’avais peur. Je courus sans réfléchir jusque sous la véranda de Vatel Bleu où s’arrêtaient les bus pour le centre-ville.

À côté de mon corps grelottant, un homme et son fils attendaient que passe la pluie pour ramener leurs baguettes chaudes à la maison. Il distrayait son petit impatient en lui racontant l’histoire des lieux. J’appris ainsi que ce lieu, ces hauteurs retirées et sauvages furent des lieux d’évasion pour les esclaves marrons.

Les mots de l’inconnue firent sens et je les égrenais, comme je les murmure encore aujourd’hui :

« Des tombes sans nom pour des hommes arrachés à l’histoire. Sous cette terre, il n’y a que le silence d’un secret, d’une rumeur, d’un chant souterrain inaudible. Et nous autres Mauriciens, nous avançons les mains sur les oreilles. Nous oublions à chaque pas que nous venons d’eux, que nous avons un passé complexe et délicat où les masques des bourreaux et des victimes s’interchangent. Nous vénérons la marche de l’avenir qui rase les maisons et les dernières demeures. Demain ne devrait pas exister quand l’on vit au pied du volcan… »