FINEST FIRST : De la comptabilité au producteur d’épices

En dix ans, Sabeer Bolaky a introduit 65 variétés d’épices, connues sous l’appellation « Finest Cuisine »

Revenu au pays en 2004 après avoir passé une dizaine d’années en Angleterre dans le domaine de la comptabilité, avec l’idée de poursuivre sa carrière à Maurice, Swabeer Bolaky s’est finalement retrouvé avec une Petite et moyenne entreprise (PME) qui produit aujourd’hui une soixantaine de variétés d’épices pour barbecues, biryanis et grillades, et ce pour tous les goûts. Des projets, l'entrepreneur en a beaucoup, à commencer par exporter ses produits. Problème : « Il n’y a personne au sein de nos institutions pour me guider et me conseiller dans cette démarche », dit-il.

Swabeer Bolaky est rentré au pays pour poursuivre tranquillement sa vie professionnelle de comptable, loin du stress britannique. Un peu fatigué, il s’est  donné quelques mois de repos avant de commencer à chercher un emploi. Puis un jour, alors qu’il se promenait dans les rues de Rose-Belle, il a trouvé un emplacement, « san ki mo kone ki mo pou fer ek sa », dit-il. « J’ai constaté, en mangeant dans les “food outlets” de la localité que la qualité de la nourriture ainsi que le service laissaient à désirer. Ils n'étaient pas à la hauteur, selon moi, qui était habitué au service de standard britannique. Je me suis laissé tenter par l’ouverture d’un petit restaurant avec une cinquantaine de couverts. Je l’ai appelé “Finest Cuisine” », raconte-t-il. Son idée était d’ouvrir ce restaurant et, ensuite, de trouver quelqu'un pour le gérer tandis que lui partirait travailler dans une firme de comptabilité. Mais il n’a jamais trouvé cette personne. Et son restaurant, qui opérait à la carte, lui donnait beaucoup de travail.
Fatigué, Swabeer Bolaky a fini par changer le système en optant pour le fast-food, mais il lui fallait avoir des épices et il ne savait pas où les trouver. Aussi a-t-il commencé à en produire pour le “fried chicken”. Ses premières épices étaient « catastrophiques », selon lui. « Mais un beau jour, je suis parvenu à faire une bonne épice, et ce après un an et demi d’essais. J'ai alors commencé à produire des “fried chicken” tout en améliorant ma recette d'épices », dit-il. Petit à petit, il découvre qu'outre ses “fried chicken”, les consommateurs aimaient aussi ses épices et en redemandaient. De 25 sachets, les commandes passent alors à 50 par semaine. « Ça commençait à devenir intéressant pour mon business. J'ai alors décidé de fermer mon fast-food et de me consacrer seulement à la production d'épices », indique notre interlocuteur.  

Pas de marketing agressif

Ainsi est née la Finest First Ltd. Swabeer Bolaky fait faire une étude de marché sur la qualité de ses premiers produits, qu’il avait appelé “kentucky coating” et “chicken coating mix”. Ces deux produits marchaient très bien et les consommateurs en réclamaient davantage, demandant aussi qu'ils soient plus épicés et pimentés. D'un produit à un autre, l'entrepreneur en est arrivé à une soixantaine aujourd’hui, « tous à la demande des consommateurs ». Il explique : « J'ai recruté une personne, puis deux. Aujourd'hui, elles sont dix et j’ai monté une petite usine de production d’épices au sous-sol de ce bâtiment. J'ai débuté avec un investissement de Rs 50 000 et j’ai constaté que tout ce que j'ai appris dans la comptabilité me rendait service dans le business des épices. »
Le patron de “Finest First” dit n’avoir jamais fait de marketing agressif de ses produits, car étant incapable de satisfaire le marché. Dix ans se sont écoulés depuis la création de son entreprise et « la publicité a toujours fonctionné de bouche-à-oreille ». Il fournit actuellement tous les supermarchés de l'île et beaucoup de “fast-food outlets”, qui apprécient énormément ses épices.
Swabeer Bolaky dit avoir entendu dire qu'il y a « toutes sortes de facilités pour les PME » à Maurice. « Franchement, je n’entre pas dans leurs “requirements”. Ces institutions travaillent plutôt avec les PME qui commencent à zéro. C'est un manquement car je veux faire grandir mon business. Mais les institutions ne peuvent pas m'aider. J’ai besoin de finances. J’ai un marché et suis capable de rembourser, mais je n'arrive pas à me faire aider par ces institutions. Il n'y a pas d'aide pour les “growing enterprises” mais juste pour celles qui débutent », dit-il, non sans observer que les entrepreneurs dans la même situation que lui sont nombreux.
L’autre obstacle se situe, selon lui, au niveau du ministère de la Santé, « où il n'y a qu’un seul health scientist ». Il développe : « Le Food Inspectorate est incapable de nous conseiller et de nous guider. Nous vivons dans un pays tropical et nous avons besoin de conseils sur la préservation de nos produits, mais elle ne peut nous conseiller. Nous sommes prêts à faire tout ce que les experts nous diront afin d’améliorer la qualité de nos produits, but there is nothing very helpful from this institution. »
Swabeer Bolaky souligne également le problème de manque de main-d'œuvre. Il reprend : « Ena Mosisien pe pense ki travay dir, zis dan Moris ki ena, ki deor travay tigit, gayn boukou kass. Mais ce n'est pas vrai. J'ai travaillé comme cleaner en Angleterre. J’y ai appris la culture du travail, mais ici, à Maurice, il n’y a pas de discipline du travail. Je dis toujours qu’à  Maurice aussi on peut gagner de l'argent si on travaille dur. Mais ici, on veut voir l'argent sans avoir à faire d'efforts. » Et d’ajouter : « Regardez durant les jours de semaine le nombre d'hommes qui traînent dans les rues alors qu'ils auraient dû être au travail à cette heure-là. Ce n'est pas pareil en Europe. Kot sa kantite ki bizin travay-la, lerla gayn sa kass-la. »
Selon l'entrepreneur, Maurice a « bien réussi » ces dernières décennies sur le plan économique. « Néanmoins, si les travailleurs étaient un peu plus disciplinés, cela aurait été mieux. Tôt ou tard, on finira par devoir importer beaucoup de main-d'œuvre. »
L’accès aux supermarchés lui donne aussi des soucis. Swabeer Bolaky affirme ainsi que les PME sont « dominées par les grosses boîtes ». Ce qui empêche, selon notre interlocuteur, les SME de prendre de l'expansion. « Les grosses entreprises ont la main haute depuis très longtemps sur le marché. Elles créent des barrières pour les PME en offrant leurs produits en promotion “wild”, quitte à ce qu’elles perdent de l’argent pendant quelque temps. E sa zis pou fer PME-la rekile e tir li an deor », fait-il remarquer. Il cite l'exemple de grandes entreprises « achetant des rayons » dans les supermarchés où ils exposent ensuite leurs propres produits. « Elles créent aussi de petites entreprises. Kan ou gete, li de, me zot enn sel. Zot la zis pou fatig ban PME. Et les grandes compagnies règnent en maître dans le business. Une PME est incapable de faire pareil. Nous devons lutter contre tous ces problèmes quotidiennement », ajoute-t-il.

Exportations

“Finest First” a déjà quelques clients en France et en Angleterre. S’il peut encore fournir son client anglais, qui ne lui passe pas de grosses commandes, tel n’est pas le cas pour son client français, dont il n’arrive pas à honorer les commandes. « Je lui ai demandé d’attendre car je ne suis pas encore prêt à satisfaire ses commandes. Je donne la priorité au marché local, que je n’arrive pas à satisfaire convenablement. Kouma mo pou satisfer bann Franse ki fin apresye mo bann prodwi ? » s’interroge-t-il.
Pour pouvoir le faire, il doit agrandir son entreprise, recruter davantage de main-d'œuvre et investir dans des équipements. Swabeer Bolaky dit avoir surtout besoin de gens qualifiés pour le conseiller. « Je demande aux autorités ce que je dois faire pour améliorer la qualité de mes produits, mais il n’y a personne pour me répondre. Si nous ne le faisons pas bien, nous allons en payer les conséquences. Ça devient frustrant car nous sommes là pour travailler. Encore faut-il que les institutions gouvernementales nous soutiennent », fait-il remarquer. Il observe : « Combien de PME opérant dans le domaine de l’alimentation ne suivent pas les procédures et les règlements ? Ce n’est pas de leur faute : c’est par manque de connaissances et il n’y a personne pour les conseiller. » N’empêche que, malgré tous ces problèmes, Swabeer Bolaky trouve, « pour être honnête », que « it’s still good to do business in Mauritius » !