FLORE: Les Badula en filature…

Ruth Bone ci-contre devant un des rares spécimens de Badula ovalifolia à Brise-Fer pour la préparation de son doctorat, soutenu au Trinity College de Dublin

La description complète d’une plante et même parfois la détermination de son origine peut rivaliser avec les enquêtes de police les plus complexes, nécessitant parfois des recoupements de données sur plus de deux siècles ! Un arbuste des sous-bois mauriciens, le Badula ovalifolia, illustre bien ce travail de fourmi des spécialistes de la flore et des écosystèmes. En croisant leurs propres observations et celles de multiples confrères, Vincent Florens, Claudia Baider et Jean Bosser* ont établi en 2008, dans le Kew Bulletin, l’origine mauricienne de cette plante, que l’on croyait réunionnaise et éteinte…
Le Badula ovalifolia pousse dans les sous-bois des forêts indigènes de haute futaie à environ 600 m d’altitude, dans des régions super humides. Il peut atteindre 3,5 à 4 mètres de hauteur. Les premiers échantillons de cet arbuste extrêmement rare ont été observés par Philibert Commerson au XVIIIe, mais la mention de son origine était attribuée à « l’Île de France ou Bourbon » (Maurice ou La Réunion). Par la suite en 1895, Jacob de Cordemoy écrit dans la Flore de La Réunion qu’il pousse dans l’île sœur, en donnant une description très sommaire. Lorsqu’en 1981, un volume de la Flore des Mascareignes s’est concentré sur la famille de cette plante, seulement trois échantillons préservés aux herbiers du Muséum d’histoire naturelle à Paris et de Genève témoignaient de son existence.
Dans son analyse pour cet ouvrage, le botaniste Coode l’a rapprochée d’une espèce réunionnaise, le Badula barthesia, estimant cette origine comme étant la plus plausible. Mais le B. ovalifolia n’a pas été vu dans l'île sœur depuis son relevé supposé par Cordemoy. Coode montre toutefois que des échantillons déterminés comme B. ovalifolia par Cordemoy correspondent au B. barthesia. Il a aussi observé un échantillon récolté à Maurice par Wahab Owadally, ancien conservateur des Bois et Forêts. Les fruits desséchés étant détachés du rameau, il a estimé qu’ils n’appartenaient pas à la même plante que les feuilles qu’ils côtoient. Leur étrange apparence n’avait d’ailleurs encore jamais été observée in situ et décrite.
Le Badula ovalifolia a donc été considéré jusqu’en 2008, comme une des très rares espèces endémiques éteintes de La Réunion, cette île où 30 % de la surface en forêt a été préservée (contre 5 % à Maurice). « Ce genre de confusion, nous explique Vincent Florens, existe dans tous les pays où il y a eu des explorations et collectes importantes qui étaient ensuite envoyées en Europe par bateau, avec la possibilité que des étiquettes soient interverties ou des échantillons égarés. » En 2005, alors qu’ils faisaient des relevés botaniques à Macchabé, Vincent Florens et Claudia Baider sont tombés sur trois arbustes de Badula qu’ils n’arrivaient pas à identifier précisément.
En suivant leur floraison et leur fructification, et en se documentant, ils ont pu au bout de quelques mois, compléter la description de la plante, et ils la rapprochent d’une espèce que Wayne Page, botaniste anglais de la Mauritian Wildlife Foundation et Gabriel d’Argent, forestier à la retraite, avaient déjà trouvée en 1997 à Brise-Fer sans pouvoir l’identifier précisément. Les échantillons que Vincent Florens et Claudia Baider avaient collectés correspondaient aussi à la description de Coode attribuée à La Réunion. Ces spécialistes des écosystèmes rappellent aussi une mention de Bojer, datant de 1837, qui répertoriait ce badula comme une espèce mauricienne. On en connaît aujourd’hui quatre plants adultes, un jeune arbre et une pousse à Maurice, ce qui en fait le badula le plus rare au monde !
Comme beaucoup de plantes endémiques des sous-bois, le B. ovalifolia est concurrencé par les espèces exotiques envahissantes. Les macaques détruisent ses fruits avant maturité tandis que les cochons sauvages réduisent les possibilités de survie des jeunes pousses, en saccageant le sol. Les plus grosses branches dépérissent, probablement sous les attaques d’insectes xylophages. Et on ne connaît pas d’espèce aviaire qui propage ses graines… L’espèce est donc en danger d’extinction selon les critères de l’Union mondiale pour la conservation de la nature (IUCN). Vincent Florens et Claudia Baider ont proposé un programme de restauration au Parc national de Maurice, en protégeant les plants existant des nuisances qui les accablent et en récoltant leurs graines pour les faire germer.
* Vincent Florens de l’Université de Maurice, Claudia Baider du Mauritius Herbarium (MSIRI) et Jean Bosser du Muséum d’histoire naturelle de Paris
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L’ADN confirme
Depuis la publication dans le Kew Bulletin, une scientifique britannique Ruth Bone a étayé les données taxonomiques des botanistes de Maurice dans le cadre d’un doctorat sur les badula dans les Mascareignes. Ses analyses moléculaires montrent que le B. ovalifolia appartient au groupe qui s’est développé à Maurice, et qui se distingue nettement des espèces réunionnaises par l’ADN. Sur les 14 espèces que l’on appelle souvent bois de nacre à Maurice, sept comptent moins de dix individus, et neuf sont sur la liste rouge de l’IUCN. Par ailleurs, les badula n’appartiennent plus à la famille des Myrsinacées mais à celle des Primulacées.