L’homme profitant de la vie quelque part en Europe

Un escroc mauricien a abusé de la naïveté d’un Français pour visiter plusieurs pays en quatre ans et se loger dans plusieurs hôtels. Où il passe, son histoire est accompagnée de récits abracadabrants, qui débutent par des mensonges et des petits larcins à Maurice avant qu’il ne prenne le large. Nous avons suivi des bribes de son parcours pour ce récit qui se déroule entre Maurice, la France et l’Inde.

 

Laurent Lucèle* hésite encore à enfoncer le bouton de la souris. Devant son ordinateur sur son lieu de travail, un commerce familial dans une bourgade entre Lyon et Marseille, il révise une nouvelle fois le courriel qu’il vient de rédiger. Ce Français de 65 ans a tout perdu à cause d’un Mauricien. Cette connaissance tout aussi charmante que l’île sur laquelle ils se sont rencontrés lui a coûté la quasi-totalité de ses économies. Sa bonne foi a été abusée, comprend-il finalement. Mais en ce 19 mai, il n’en a pas encore pris conscience. Ce jour-là, devant son ordinateur, Laurent Lucèle souhaite secourir “par humanisme” celui qu’il aide depuis deux ans. Car après tout, le Mauricien se trouve “dans une m*** pas possible” en Inde, et le Français sent qu’il a le devoir d’agir. Click !

“Ils ont tué mon ami”.

Le message interpelle : “Il y a quelques jours, un citoyen de Rose-Hill s’est fait passer à tabac à Calcutta. Dans une situation de détresse extrême, il a bien besoin du soutien et de réconfort que peuvent lui apporter vos lecteurs.” Le courriel s’accompagne d’une photo : gisant les yeux fermés avec des blessures ouvertes sur le visage, sur le corps et portant un épais pansement au front, Linley C.* semble souffrir. Ce Mauricien d’une quarantaine d’années originaire de Plaisance a contacté son ami français, Laurent Lucèle, pour lui faire part de son “agression”. Contacté par la rédaction, Linley C. confirme sa situation délicate et précise par message téléphonique : “Ma vie est en danger.” En Inde depuis janvier pour “des raisons médicales”, il dit avoir été victime de “deux agressions racistes”, les 24 et 30 avril.

Dans sa version, il explique qu’après une hospitalisation dans un centre de santé de Calcutta, il a obtenu sa décharge vers fin avril. C’est un certain Navid Alam, le frère de son compagnon, qui l’aurait ramené à son hôtel. “À cause du retard dans le paiement de l’hôtel, on nous a mis à la rue et on nous a battus.” Une trentaine de personnes se seraient acharnées sur son ami, affirme le Mauricien. “Je m’en suis sorti avec des blessures graves. Ils ont tué mon ami”, raconte-t-il, en affirmant que l’agression était de caractère raciste et homophobe.

Linley C. explique que des amis indiens l’auraient secouru et caché dans leur maison dans un petit village retiré. Tandis qu’il se faisait soigner, ses agresseurs seraient partis à sa recherche : “J’ai vu leur visage, ils veulent me tuer”, affirme-t-il. Tous ses biens auraient été volés, dit-il. Souhaitant retourner en France, mais étant sans le sou, il se tourne vers Laurent Lucèle par courriel, car ce dernier lui a envoyé 500 euros par carte prépayée. Or, l’argent semble bloqué. “J’ai refait ma vie là-bas”, soutient Linley C. “J’ai tout quitté à Maurice. En France, j’ai ma maison et un emploi.”

Trèfles, Calcutta, Provence.

Au même moment, à Trèfles, la famille de Linley, que nous retrouvons, n’a aucune inquiétude à son sujet. Depuis son départ pour l’étranger, il y a environ quatre ans, il a rendu visite à ses proches en France et en Angleterre. Il a expédié à Maurice deux téléphones portables et une tablette pour communiquer. Il leur a promis que sa mère et sa nièce s’envoleront un jour pour des vacances avec lui. En attendant, la vie continue normalement dans cette modeste famille.

Réfugié dans une maison de “pauvres” à Calcutta, Linley C. dit vivre une psychose, sursautant au moindre bruit de pas. Bras fracturé, défiguré, dents cassées, douleurs aux côtes et aux pieds, dit-il, les choses vont “mal”. Le haut-commissariat de Maurice à New Delhi lui offrirait un visa pour retourner dans l’île, mais sans financer son billet.

“Je vous donnerai toutes les preuves et les photos de mes agresseurs et des policiers complices”, avance Linley C. Mais avant, il nous demande : “Contactez Laurent Lucèle pour moi.” Tout en insistant : “Surtout, n’approchez pas ma famille. Mes parents sont vieux et mon père a des problèmes de cœur, et je ne veux pas les inquiéter.”

En France, Laurent Lucèle ne répond plus. Ses collègues décrochent le téléphone et font comprendre qu’il ne souhaite plus intervenir en faveur de Linley C. Aucun retour concret non plus du haut-commissariat de Maurice à New Delhi. Mais Linley C. ne lâche pas prise et s’enquiert au quotidien des nouvelles de Laurent Lucèle. “Dites-lui que les 500 euros qu’il m’a envoyés sont bloqués”, demande le Mauricien par téléphone.

Il revient sur les soucis de santé qui l’auraient poussé à se rendre en Inde. Sur sa vie à la frontière suisse. Il revient longuement sur son agression, mais semble perdre le fil de ses explications. Les dates ne coïncident pas toujours. Les soupçons se renforcent. A-t-il dit toute la vérité ? “Oui”, rassure-t-il par trois fois.

Comme un château de cartes.

Le 22 mai, Laurent Lucèle répond enfin. “Je ne peux plus envoyer d’argent à Linley. Ma banque m’en empêche”, dit-il d’une voix hésitante. Interrogé davantage, il donne d’autres détails. Du 22 mai 2017 au 15 avril 2019, Laurent Lucèle a transféré à Linley C. 124,044 euros, soit environ Rs 5 millions. Les reçus que nous fait parvenir le Français en témoignent. L’argent a été transféré par virement bancaire ou par carte prépayée. Raisons évoquées : “Linley a connu une suite de malheurs et je ne pouvais pas rester insensible.” Et il nous apprend : “Il y a eu la mort de sa mère et de son père. Puis, celle de sa sœur et de sa nièce. Je l’ai aidé à financer leurs enterrements.”

Ces affabulations ne surprennent guère des proches de Linley C. que nous avons rencontrés. Ses parents sont toujours vivants. À Plaisance, sa réputation est toute faite : “Linley, se enn arnaker. Il ne peut pas mettre les pieds à Maurice. Il est recherché ici”, relate un de ses proches. Ce dernier ajoute : “La police et la mafia” se sont déjà présentées devant le domicile de sa famille à la recherche de Linley. Raison pour laquelle il a fui.

“Il a peut-être déjà travaillé, je ne sais pas”, confie une autre de ses proches. “À une époque, il demeurait à la maison et m’avait dit d’aller lui retirer de l’argent. Son compte affichait une certaine somme. Quelques jours plus tard, cette somme avait considérablement augmenté, alor ki li pa ti pe travay.”

Bonimenteur.

Sur les réseaux sociaux, Linley C. prend la pose devant différents monuments, en Suisse, en France et en Inde. Dans des bars ou des hôtels, le Mauricien s’affiche aux côtés de ses amis et de son amant, un Dubaïote, nous confie-t-il au téléphone quand nous le confrontons. A-t-il reçu plus de 100,000 euros de Laurent Lucèle ? Acculé, le Mauricien admet : “Oui, il m’a beaucoup aidé.” Revenant ensuite sur ses messages concernant le décès de son père, de sa mère, de sa sœur et de sa nièce – qui sont toujours en vie –, Linley C. nous raccroche au nez. Il ne nous répondra que le 26 mai pour nous menacer de poursuites.

Laurent Lucèle a longtemps cru aux boniments de Linley C. qui était, “toujours exacts et si réalistes”. À la fin de mai, le Mauricien tente plusieurs fois de lui extorquer 500 euros en lui promettant de lui rembourser la somme de 143,900 euros. Quand nous lui expliquons la situation de la famille de Linley C. à Maurice, le Français est stupéfait. Mais il ajoute : “Je ne vais pas porter plainte, ce sera trop d’ennuis. Je souhaite simplement oublier toute cette affaire.”

Sur les réseaux sociaux, Linley C. publie un selfie de ses blessures initialement attribuée à l’agression. Mais, cette fois, il dit avoir été victime “d’un accident de motocyclette”. Il légende : “C’est le deuxième accident en quatre mois. Dieu ne veut pas de moi.”

Tôt dans la matinée du 23 mai, Linley C. nous écrit : “Ma mère est morte cette nuit.” Sans doute pour tenter de nous prendre par pitié ou peut-être ce message était-il destiné à un autre pigeon. Ce qui est sûr, c’est que la nouvelle n’a pas plu à sa mère…

* Noms et prénoms modifiés


“Enn pie ki’nn pous traver”

Né dans les années 70, Linley C. est le troisième enfant d’une fratrie de quatre. Lorsqu’il était petit, sa grand-mère disait de lui que “se enn pie ki’nn pous traver”. Élève de l’école primaire de Rose-Hill et d’un collège de Quatre-Bornes, il s’invente un monde propre à lui. “Son père travaillait dans un club et sa mère dans une clinique. Il disait que le club appartenait à son père et que la clinique était à sa mère.”

Auprès des autorités, nous obtenons la confirmation qu’il n’a pas un casier judiciaire vierge. Il a été reconnu coupable de vol de t-shirts et de chaussures dans un magasin à Port-Louis. Il récidive en 2011 en emportant Rs 4,000 d’un restaurant. “Il a déjà fait de la prison”, souligne un de ses proches. Se présentant comme Restaurant Manager, Linley C. dit avoir travaillé dans des restaurants en Inde. Mais aussi dans le restaurant de l’épouse de Laurent Lucèle. Sauf qu’elle exerce comme agricole.


Où se trouve Linley C. ?

Sur les réseaux sociaux, Linley C. prétend qu’il se trouve en France. Il publie des photos de lui devant plusieurs monuments et dit “manquer” ses amis en Inde. Mais dans des courriels à Laurent Lucèle, le Mauricien affirme se trouver au Népal. D’ailleurs, le numéro de téléphone qu’il a partagé avec le Français est bien de ce pays. Linley C. lui demande toujours de l’argent pour “sauver (ma) vie”.