FRANCIS CABREL : « Il faut laisser la place aux jeunes ! »

Pour son 5e concert à Maurice, prévu demain, Francis Cabrel propose une réorchestration d’un certain nombre de titres que ses fans mauriciens connaissent déjà. La particularité de ce concert, a-t-il affirmé lors d’une rencontre avec la presse à l’hôtel Le Paradis hier, quelques heures après son arrivée à Maurice, réside dans la présence, à ses côtés, de trois choristes.
« On a réorchestré pas mal de chansons. On a changé quelques tempos et on joue simple. On a bien calculé les crescendo… Bref, on a trouvé une formule qui est assez logique », annonce Francis Cabrel. Et d’ajouter : « Nous aurons trois jeunes filles avec nous sur scène. Pour un concert de deux heures, c’est important. » Il interprétera quelques-uns des morceaux de son nouvel album et certainement ses grands classiques, sans oublier des chansons ou des adaptations personnelles de chansons de Bob Dylan. À cet effet, ce n’est pas sans une pointe d’humour que Francis Cabrel affirme que « maintenant qu’il est prix Nobel de littérature, il faudrait reconsidérer cela ».

En tant que poète et chanteur, comment accueillez-vous l’octroi du Nobel de littérature à Bob Dylan ?
J’ai trouvé que c’était mérité, d’autant que l’année dernière, il était déjà sur la liste des possibles nominés. C’est quelqu’un que j’admire depuis toujours. Je pense que c’est une puissance poétique digne de la littérature. On parle de littérature, mais c’est sous forme de chanson. S’il avait écrit des poèmes sans les chanter, s’il avait édité des bouquins de poèmes, il aurait reçu le prix depuis longtemps.

Comprenez-vous la polémique qu’il y a autour ?
Je ne la comprends pas. Les gens qui disent cela n’ont pas épluché l’œuvre de Bob Dylan. Cela tient sûrement aussi à sa manière de chanter en concert, qui n’est pas très appliquée, depuis 15-20 ans. Ce n’est pas quelqu’un qui fait des efforts pour chanter correctement. Du coup, on a cette impression, pas juste, qu’il n’y a pas de profondeur dans sa poésie et son observation de ce qui se passe. Je pense que ce prix est largement mérité et qu’il n’y a pas de récompense plus grande.

Avez-vous été en contact avec Bob Dylan depuis qu’il a reçu le Nobel ?
Non. Bob Dylan est dans son monde à lui.

Vous non plus vous ne parlez pas beaucoup ?
Je n’aime pas l’exposition médiatique. J’aime bien communiquer quand il le faut sur scène, mais je trouve inutile de communiquer entre deux albums. Pour dire quoi ? Ne m’oubliez pas ? Moi, je dis oubliez-moi, pour que je puisse vous observer et écrire sur vous. C’est tenter de redevenir anonyme pour écrire quelque chose de vrai.

Dans une récente interview, vous dites que vous ne souhaitez pas chanter au Bataclan. Qu’est-ce qui vous a le plus marqué par rapport aux récents événements ? La violence ou l’intolérance ?
C’est le symbole de l’incompréhension entre les cultures. C’est la violence, le cauchemar, de la douleur dans cette violence, c’est tout cela. Par respect pour ceux qui sont tombés et pour les familles, je sais que moi, je n’irai pas au Bataclan.

Est-ce que ces événements peuvent être une source d’inspiration de dénonciation ?
Ah non ! Pas comme ça s’est passé.

Il vous arrive d’écrire pour les autres : Céline Dion, Serge Lama, votre fille… Écrivez-vous de la même manière que lorsque vous le faites pour vous ?
J’essaie, mais l’honnêteté m’oblige à dire que si je trouve une super-jolie phrase, je la garde pour moi (rire)… parce que c’est tellement rare ce genre de pépite. Ces phrases bien tournées qui tombent pile. Pour Céline, j’ai mis tout ce que j’avais. On a écrit cela avec Serge Lama. Les rares fois où j’écris pour d’autres, je me suis rendu compte combien c’est difficile.

Est-ce que c’est vous qui le proposez ou est-ce qu’on vous le demande ?
On m’en demande. Souvent, je refuse.

Le monde du show-biz est très compétitif. Comment fidélisez-vous vos fans ?
Je ne sais pas. Je me le demande.

Être absent de la scène durant sept ans, n’est-ce pas un risque que vous prenez ?
Oui, je le prends à chaque fois. C’est à peu près sûr que les gens ont de la patience. Il y a une estime qui s’installe et le temps, au milieu, n’est pas important. Je peux attendre 20 ans qu’un mec revienne s’il a une chanson qui m’a touché.

La chanson est vitale pour vous ?
Oui, mais je ne suis pas chanteur tous les jours. J’ai mes enfants, ma famille. Il y a d’autres choses qui m’intéressent à part la chanson, comme le jardinage, la lecture…

Vous aimez la scène ?
Oui, cela me fait un peu peur. Cela m’intimide, mais comme je suis bien entouré, là, ça me plaît. Il y a une interaction avec le public. Il participe…

Un jour, vous aviez dit que vous n’étiez pas très bon guitariste… C’était une blague ?
(Rires)… C’était une blague. J’espère parce que c’est quelque chose que je travaille beaucoup. Vous voyez le bout de mes doigts ? C’est par ce que je joue de la guitare tous les jours, au moins deux heures. Si je reste dans ce métier, c’est beaucoup par amour.

Vous travaillez plus sur les mélodies ou les textes ?
Les textes. Je joue beaucoup pour être au niveau des gens qui m’accompagnent. Ce sont de très bons musiciens.

Y a-t-il une raison particulière pour avoir choisi le titre « In extremis » pour le deuxième album ?
Oui, parce que je m’approche de la fin de mon parcours. S’il faut attendre le prochain album, on risque d’attendre un certain temps. L’an prochain, cela fera 40 ans depuis ma première chanson. Au bout de 40 ans, il faut aussi se rendre compte qu’on n’est pas aussi novateur et créatif. Il n’y a pas la même motivation. Les jeunes arrivent. Il faut leur laisser la place. Il faut que cela brasse.

Quel est votre regard sur la variété française ?
Il y a quelques jeunes qui font pas mal, mais cela manque de renouvellement aussi. Ensuite, c’est les radios qui dessinent les paysages.

On a l’impression que c’est surtout les textes qui vous intéressent ?
Oui, il n’y a que cela qui me touche. Pour une jolie musique, on peut écouter Chopin. Il n’y a peut-être pas plus beau que cela. Si tu veux toucher, il faut qu’il y ait des paroles qui arrivent jusqu’à l’émotion, qui surprennent. C’est le côté littéraire qui m’intéresse.

C’est aussi une autre écriture ?
Oui, Souchon a changé la syntaxe. Il a déformé les phrases. C’est une vraie création.

Shakira ne vous a pas demandé la permission pour reprendre votre chanson. Si demain, une maison vous demande si elle peut reprendre vos chansons…
J’ai déjà dit non. Je n’aime pas cela. C’est du recyclé. C’est mieux de passer des jeunes à la radio que de prendre de la place à l’antenne pour passer ce qu’on connaît déjà. Il y a beaucoup de gens qui écrivent de jolies choses en France, il faut les aider.

Vous le faites…
Oui, après un atelier d’une dizaine de jours, on sort avec un récital. Il y a des gens qui ont signé avec des maisons mais, après, il faut avoir plus d’une chanson pour en faire un personnage.

Continuez-vous à travailler sur de nouvelles chansons quand vous êtes en tournée ?
Non, c’est difficile d’avoir la tête disponible pour se concentrer sur l’écriture.

Y a-t-il un sujet que vous souhaitez aborder dans le futur ?
J’ai beaucoup écrit sur l’amour. Je ne dis pas que j’ai fait le tour. Le sujet qui m’obsède depuis toujours, c’est l’incompréhension entre les cultures et les religions. C’est cela qu’il faut sans cesse répéter pour ne pas voir des horreurs comme on en voit en ce moment.