FRANÇOIS WOO (CMT) : « La situation dans le textile est inquiétante ! »

Le co-directeur de la Compagnie mauricienne de textile a, dans une interview accordée samedi au Mauricien, tiré la sonnette d’alarme concernant l’industrie du textile. « La situation est inquiétante ! » lance François Woo alors que son entreprise a réalisé des profits de plus de Rs 1,2 milliard pour la dernière année financière. « Je crains que ces résultats ne se renouvellent pas », affirme-t-il. Entouré de son co-directeur, Louis Lai Fat Fur, et de deux autres directeurs, Jay Lai Fat Fur et David Too, l’entrepreneur trouve que l’environnement actuel à Maurice n’est pas propice à l’investissement, que le taux de la roupie par rapport aux principales devises comme la livre sterling et l’euro ne place pas le pays dans une position compétitive par rapport à ses principaux concurrents. Il préconise une meilleure concertation entre l’État et le secteur privé en vue de dégager un pacte de croissance, comme en Europe, afin de générer de l’emploi et inciter à l’investissement.

Le textile est, avec le tourisme, les secteurs les plus affectés par la crise économique mondiale et en particulier, dans la zone de l’euro. Quelle est votre évaluation ?
La situation est inquiétante. La CMT (Compagnie mauricienne de textile) n’est pas une compagnie en difficulté. Elle est à ce jour saine et prospère. Et, elle se prépare pour l’avenir. Malgré tout, nous nous faisons du souci. Il y a des problèmes. Une bonne partie de la planète est en difficulté, dont l’Europe de l’est. Au sud du Vieux Continent, c’est la catastrophe ! La Grèce, l’Italie, l’Espagne et le Portugal rencontrent des problèmes économiques. Même le nord de l’Europe, outre l’Allemagne, ne se porte pas bien. Contre toute attente, il y a aussi eu récemment de très mauvaises nouvelles en Hollande. Le continent américain essaie de sortir la tête de l’eau, mais ce n’est pas aisé. Les États-Unis ne peuvent pas encore dire que la crise est chose du passé. Ils sont également inquiets.
Maurice est un pays très ouvert sur le monde. Nous importons de 70% à 80 % de ce que nous utilisons et consommons. Nous exportons tout ce que nous produisons et dépendons de l’étranger pour nos touristes et nos centres d’appels. Le gros de nos exportations va vers l’Europe et très peu en Inde, Chine ou Afrique. Dire qu’il faut diversifier est facile, mais sur le terrain c’est complètement différent. Les Chinois, par exemple, n’achètent pas directement les produits mauriciens. À travers les grosses chaînes de distribution qui s’installent en Chine, nous pourrions peut-être y vendre des vêtements…
Il est rare de voir un Chinois ou un Indien venir à Maurice pour acheter des vêtements. La situation est donc difficile. La majorité des Européens sont confrontés à des problèmes comme la baisse du pouvoir d’achat, le chômage, les licenciements…
L’économie réelle est en panne. Il faut faire très attention. À Maurice, nous parlons du textile car c’est une part importante de notre économie. À l’étranger, ce n’est pas le cas, mais nous constatons les difficultés que rencontrent les grandes compagnies : Air France a limogé 5 000 personnes et HP, 3000. Ne parlons même pas des banques… Les plus grosses, dont la Hongkong and Shanghai Banking Corporation, sont en train de licencier.
Au niveau de la CMT, nous travaillons plutôt sur des plans d’avenir. Nous sommes conscients qu’un réajustement de nos activités sera nécessaire si la situation internationale continue à se détériorer.
Quelle est votre stratégie dans ce contexte ?
Nous ne parlons même pas de stratégie. Nous pensons cependant qu’il est indispensable que le gouvernement et les associations d’entrepreneurs se concertent et débattent sur ce qui doit être fait. Je ne veux pas critiquer les institutions privées… mais l’heure est grave. Il ne s’agit pas de se réunir pour préparer un shopping list en vue d’aller quémander auprès du gouvernement. Il est important de se réunir pour discuter de la stratégie à adopter si la situation se détériore.
Le directeur général de la City Bank prévoit que d’ici à janvier 2013, la Grèce sera en dehors de la zone euro. Si c’est le cas, imaginez le dégât que cela provoquerait ! Ce retrait pourrira la situation. Cela nous inquiète.
Ce n’est pas seulement un pays qui est en difficulté. La Grèce compte des millions d’habitants qui mangent, boivent, s’habillent, voyagent… Tout cela nous touche directement. L’économie mauricienne repose sur l’exportation du sucre, du textile, du thon, de services hospitaliers, entre autres. Nous sommes tellement liés à l’Europe et en partie à l’Amérique que, lorsque ces pays sont en difficulté, nous en ressentons les effets. Nous pouvons dire que cette situation se décantera, mais malheureusement ce ne sera pas pour demain matin.

Que faut-il faire ?
Il faut des groupes de discussions avec éventuellement la participation des autorités gouvernementales. Nous devons au moins nous préparer à toute éventualité.

Pensez-vous que les autorités ne sont pas suffisamment à l’écoute de ce qui se passe ?
Nous parlons beaucoup entre nous. Nous rencontrons aussi les autorités du pays. Il n’y a pas suffisamment de concertation sur la meilleure façon de sortir de la crise. C’est ce qui nous interpelle.
À la CMT, nous travaillons depuis plusieurs années sur notre plan d’expansion. Le plan existe. Notre temps est beaucoup plus pris par ce qui se passe aujourd’hui, demain, la semaine prochaine… surtout au niveau de notre carnet de commandes.
Que ferons-nous avec un euro qui dégringole ? Nous avons fixé nos prix mais la valeur de cette devise est en chute libre ! Il y a quelques semaines, elle était à 1,42 par rapport au dollar. Il est désormais à 1,25. Certains économistes prévoient qu’il sera bientôt à 1,06 ou à parité avec le dollar.
Ce sont des problèmes réels auxquels nous sommes confrontés et je ne vois pas de solution… Certaines mesures devront être apportées. Quand nous évoquons la situation de l’euro, ce n’est plus un problème de lobbyistes, de qui sont ceux qui tirent les draps ou de windfall gains. Nous devons tenir compte de la réalité. (Ndlr : François Woo nous montre un tableau illustrant l’évolution du taux de changes entre juin 2011 et mai 2012 à Bangladesh, en Turquie, en Inde, au Maroc, en Tunisie.) Est-ce que tous ces pays sont moins socialistes que Maurice ? Ces pays ne souhaitent-ils pas protéger leurs consommateurs ? Si demain il y a une vague de licenciements – ce que je ne souhaite pas –, cela serait plus grave que la perte du pouvoir d’achat. Sans emploi nous n’avons plus rien. C’est ce que nous observons aujourd’hui en Europe.

Ne pensez-vous pas que le combat contre l’inflation devrait être une priorité ?
Il y a priorité et priorité. Aujourd’hui, nous soutenons qu’il faut relancer le développement et la croissance. Certains préconiseront la nécessité de se lancer dans les grands travaux. Or, en Europe toutes les infrastructures sont des plus modernes. Que va-t-on apporter de plus ? Le nouveau président français, François Hollande, se demande s’il ne faut pas améliorer la production énergétique qui nécessiterait de gros investissements… Pour relancer l’économie, nous avons alors recours à de gros investissements publics. Il faut ainsi faire très attention ! Nous connaissons tous les conséquences d’un taux élevé de chômage, dont la crise sociale. C’est la raison pour laquelle nous devons nous concerter pour comment gérer le présent et préparer l’avenir.

Est-ce que le textile est toujours viable ?
Je serais très mal placé si je disais le contraire. Nous opérons dans le secteur depuis 40 ans. Maurice a une industrie intégrée avec ses filatures, ses tricotages, ses teintureries… Nous figurons parmi les rares pays africains à pouvoir se flatter de disposer d’une industrie de textile. Nous sommes une vitrine pour le continent. Nous n’allons pas jeter cette vitrine à Mare-Chicose !
Le textile connaîtra certainement une évolution. Des 12 000 employés, ce nombre pourrait être ramené à 5 000 ou 6 000. Et au lieu de faire venir une forte main-d’œuvre étrangère, nous irons peut-être dans leur pays pour les faire travailler. Tout l’encadrement de la production resterait cependant à Maurice. La CMT est une entité mauricienne. À l’exception de certains domaines très pointus dans lesquels nous faisons appel à des spécialistes étrangers, notre encadrement n’est composé que de Mauriciens.

Envisagez-vous de délocaliser votre production ?
Nous ne délocalisons pas mais nous implantons une extension à l’étranger.

Quand pensez-vous le faire ?
C’est déjà fait. Nous avons une unité opérationnelle au Bangladesh où environ 2 000 emplois ont été créés. D’ici à 2015, nous embaucherons de 10 000 à 15 000 personnes. Notre opération à Maurice est intacte. Nous ne recrutons pas à tour de bras comme auparavant. L’avenir ne dépend pas uniquement de nous. Tous – que ce soit au niveau d’Air Mauritius, de l’aéroport ou la douane – doivent comprendre que l’industrie du textile aujourd’hui n’est pas celle d’il y a 25 ans. Elle a évolué.

Le basique c’est du passé…
Le basique – soit le “t-shirt quatre trous” – est très intéressant à faire. Son coût ne nous permet cependant pas d’être compétitifs. Personne n’est à blâmer. Lorsque nous faisons venir un ouvrier bangladeshi, nous devons lui payer six à dix fois plus que ce qu’il touchait dans son pays.
Au Bangladesh, qui dispose de gaz naturel, l’électricité coûte huit fois moins cher qu’à Maurice. L’eau y est également gratuite. Nous ne pourrons jamais concurrencer un tel pays, surtout en ce qui concerne les produits basiques. Nous ne pouvons pas dire que nous fabriquons des produits de mode. Nous apportons cependant une valeur ajoutée accrue que ce soit en termes de tissus ou de fils utilisés.

La santé de la CMT reflète celle de l’industrie du textile à Maurice. Comment se porte alors la compagnie ?
La crise 2008-2009 a été extrêmement dure pour nous. C’est la première fois que nous connaissons une crise aussi importante. Nous avons donc appris à nous débrouiller dans ce type de situation. Nous avons grandi. Nous constatons toutefois que les gens ne sont toujours pas familiers avec la situation de l’industrie du textile. Il manque un certain awareness. Nous ne pouvons comparer ce secteur à celui de l’immobilier.
Le textile est une industrie qui fonctionne tous les jours. Plusieurs milliers de personnes apportent leur contribution directement et indirectement. Au niveau de la CMT, nous avons toujours été réalistes. Nous ne sommes pas pessimistes et il n’est pas dans nos habitudes de crier au loup au moindre problème.
Il faut toujours appréhender la situation, l’analyser et prendre des décisions à court, moyen et long termes. Pour ne citer qu’un exemple, nous nous sommes préparés plusieurs années plus tôt au démantèlement de l’accord multifibre.
Les crises européenne et financière sont bien différentes. Nous les voyons déferler mais ne savons pas comment elles se termineront. Il s’agit maintenant de savoir comment surfer dans la tempête. Il n’y a pas de solution toute faite pour remédier à la situation. Les expansions à l’étranger nous permettent d’avoir une moyenne de prix et de donner le choix à nos clients. Nous avons une offre en tant que compagnie, mais les clients ont le choix entre l’approvisionnement à Maurice ou au Bangladesh.

Outre Maurice, la CMT est-elle présente dans d’autres pays ?
Nous avons investi en Inde mais nous n’y opérons pas. Nous ne pouvons être partout. Nous n’avons pas la capacité d’investir en Afrique. Nous avons été à Madagascar, nous nous sommes fait brûler les ailes. Nous ne le regrettons cependant pas. Nous avons aussi investi un peu d’argent au Sénégal, mais nous avons tourné la page.

Quelle est la situation concernant les investissements au niveau de la CMT ?
C’est une question qui suscite beaucoup de réflexion. Nous avons nombre de machines qui sont arrivées à la fin de leur vie et que nous utilisons toujours. Elles ne sont plus efficaces. Il s’agit de savoir s’il faut les remplacer ou les utiliser jusqu’à la fin. C’est une décision que nous devrions prendre. Si nous voyons la lumière au bout du tunnel, nous achèterons une nouvelle génération de machines. Pour que l’entrepreneur, que nous sommes, prenne une décision, l’environnement du pays doit être favorable. En France, les entrepreneurs sont encouragés à investir dans des machines en vue de générer des emplois. Nous n’inventons donc rien. Autour de nous, tout le monde s’accorde à poursuivre le textile à Maurice mais si dans notre environnement personne n’y croit, nous ne pourrons rien faire.

Qu’est-ce qui cloche dans cet environnement ?
Je rencontre beaucoup de gens pour leur faire comprendre que nous ne sommes plus à l’époque où le textile recevait des commandes six mois à l’avance. Plus d’efficacité est nécessaire au port et à l’aéroport. Les douaniers ne doivent pas prendre autant de temps pour approuver un dossier. L’environnement doit être plus « business conducive » pour que chacun puisse regarder plus loin que ses préoccupations immédiates et voir l’intérêt de Maurice.
Nous aurions aimé que le gouvernement vienne de l’avant pour soutenir qu’il veut garder l’industrie du textile avec tout ce qu’elle représente. Voyez la situation sur le plan international : le Bangladesh, qui est un concurrent redoutable, a déprécié sa monnaie. La Turquie, le Maroc et la Tunisie sont très près des marchés européen et américain. Je ne souhaite pas me bagarrer avec le gouverneur de la Banque centrale, mais force est de constater que dans tous ces pays, ils sont en train de réajuster leur monnaie pour garder leur pays compétitif.
Alors qu’ils créent une économie compétitive axée sur l’exportation, nous, nous sommes encore à dire que nous ne pouvons réajuster notre monnaie en vue de préserver une bonne partie de la population. Si le prix ne passe pas, il n’y a pas de commande. Nous ne sommes pas disposés à perdre de l’argent. Si notre prix n’est pas compétitif, nous serons out of market. Or, la roupie n’est pas compétitive, donnant ainsi lieu à un manque d’investissement à Maurice.

Quelle est la situation par rapport à l’emploi à la CMT ?
Nous recrutons beaucoup plus pour notre centre de créativité et d’excellence. Nous embauchons aussi au niveau de notre personnel de vente pour soutenir la commercialisation de notre production au Bangladesh où notre objectif est d’atteindre d’ici à 2015 environ 5 millions de pièces par mois. À Maurice, 3 millions de pièces par mois – soit 37 millions de pièces par an contre 43 millions en 2007 et 38 millions en 2009 – sont produites. La quantité est en baisse mais nous apportons plus de valeur ajoutée.

Quel a été votre bilan financier l’année dernière ?
Nous avons eu un chiffre d’affaires de Rs 5,3 milliards en 2011. Ce qui représente une augmentation de 8,4 % par rapport à l’année dernière. Nous avons réduit les coûts. Il y a eu beaucoup de rationalisation. C’est ce qui nous a donné un résultat exceptionnel de plus de Rs 1,2 milliard de profit pour 2011. Nous souhaitons continuer dans cette voie, mais la réalité est tout autre. L’avenir sera différent…

La CMT n’a jamais eu recours au “stimulus package”. Pourquoi ?
Je suis catégorique : le jour où la CMT demandera l’accès au “stimulus package”, cela ne vaudra plus la peine de continuer. Quand nous sommes en bonne santé, nous nous développons. Ce n’est pas lorsque la compagnie est mourante qu’il faut chercher de l’aide. Si nous atteignons ce point, le mieux serait d’abandonner.

Y a-t-il un message que vous voulez transmettre aux autorités ?
Il faut que l’État travaille avec le secteur privé pour parvenir à un pacte de croissance, comme en Europe, afin de créer de l’emploi. Pour ce faire, les entreprises et l’État doivent recommencer à investir en vue de redémarrer l’économie. Nous ne pouvons nous complaire avec 3,2 %, 3,6 % ou 3,8 % de croissance. Ce qui est très aléatoire. Il ne faut pas oublier que si la situation économique mondiale tourne au vinaigre, ces taux de croissance peuvent disparaître d'un seul coup.
Plusieurs points noirs nous attendent. Par exemple : qu’est-ce que la Grèce fera le 17 juin ? Nous ne pouvons être satisfaits alors que la situation ne s’améliore pas.
Certains économistes sont d’avis que la situation ne s’éclaircira pas avant trois ou quatre ans. Nous avons un très long chemin, parsemé d’embûches et d’incertitudes, à parcourir. Il faut des mesures incitatives pour amener les opérateurs à investir.
Je suis contre l’intervention de l’État pour sauver une entreprise. Il faut plutôt créer les conditions pour encourager l’investissement, la création d’emploi et des facilités afin de faire entrer les matières premières en réduisant les tracasseries administratives. Dans la vie, il y a toujours des améliorations à faire. Mais ces améliorations sont les priorités actuelles.

Commentaires

1.2 milliard de benefices dan bane conditions pareil c'est pas mal. Total benefices lors dernier 15 ans combien SVP?

SI, Maurice ti ena 5-6 encore persone couma Francois Woo, alors cairtainement nou ti pou avncer merveilleusement. Bien rare missie F.W pessimist dan so bane interview. Cairetainement sitiasion bien grave. Ki gouvernement tende so lapel et sitout agir, agir, et agir aret reflechi!

Misier guverner la bank de moris penan laxc so PC, parski li pe attan so parsword...alor François Woo, ek ban le zot exporter trap la buzie