— Tu as fini de commander ton gato mari ?
— Ce gros gato avec une tonne de farine et deux tonnes de sucre comme décoration. Non merci.
— Tu vas faire toi-même, alors ? On me dit qu’il y a plein de recettes faciles sur internet.
— Non. Je n’achète pas et je ne fais pas de gato mari pour l’Assomption. J’ai arrêté depuis longtemps.
— Et pourtant on dit que celle qui achète le gato mari va trouver un mari. Jusqu’à maintenant tu n’as pas eu de chance, mais peut-être que cette année…
— Tu sais, le nombre de gâteaux bleu et blanc que mes parents ont achetés pour moi ! Jusqu’à l’heure, je n’ai rien trouvé, sinon une augmentation de mon poids en août.
— C’est parce que tu es trop difficile, toi.
— Tu trouves que c’est faire la difficile que de vouloir un prétendant potable qui a de la conversation, sait s’habiller et a un peu de manières ?
— Tu sais bien que l’idéal n’existe pas.
— Mais je ne demande pas l’idéal, moi. Je cherche seulement quelqu’un de correct, mais je ne tombe que sur des gopias.
— Sorry de te dire ça, mais la manière que tu les regardes même les fait bourrer.
— Il faut bien que je regarde de près, non ? Tu me vois sortir avec un n’importe ?
— Tu sais, dans la vie il faut savoir mettre de l’eau dans son vin, toi.
— Aio, j’ai tellement mis de l’eau dans mon vin qu’il ne reste plus que de l’eau. Je préfère être une vieille fille libre qu’une femme mariée avec un mauvais n’importe qui va te quitter pour une plus jeune. Suis mon regard.
— Moi, tu sais que j’ai pas eu de chance. Mais toi, tu vas rester comme ça toute ta vie ? Qui va s’occuper de toi quand tu seras vieille ?
— Mais moi-même, foutour va !  Tu crois que les maris s’occupent de leur femme ou c’est le contraire ? Je ne me vois pas cuire le manger qu’il aime, recevoir sa famille et ses copains, peser son pied quand son arthrose se lève ou que sa tension baisse. Je ne sais pas faire nurse, moi.
— Mais tu vas rester toute seule, sans compagnon pour te tenir compagnie… c’est pas bon…
— Je sais très bien me tenir compagnie moi-même.
— Mais tu sais comme les gens sont. Quand tu n’es pas mariée à un certain âge…
— Ou que tu es séparée, les femmes te regardent comme un danger et les hommes comme une proie. Je sais. J’ai déjà vécu ça. Mais tu sais il n’y a pas que les parents et leurs amis dans la vie. On peut aller chercher ailleurs.
— Tu dis ça, tu dis, mais je suis sûre qu’au fond de toi tu regrettes de ne pas avoir trouvé un quelqu’un. Tu sais, au lieu de chercher un célibataire, tu devrais regarder du côté des veufs.
— Ah bon ? Pour non seulement le consoler de son chagrin en entendant dire tout le temps que l’autre ne faisait pas comme ça…
—…il ne faut pas voir juste le mauvais côté des choses…
—…sans compter les orphelins qui vont te détester et critiquer tout ce que tu fais. Aio, non. Je suis bien comme je suis.
— Tous les veufs et tous leurs enfants ne sont pas comme ça. Je connais justement un quelqu’un qui vient fek de rentrer au pays.…
—… dis-moi un coup, tu es devenue mère maquerelle, à présent.
— Hé toi-là, tu entends comment tu me parles ? Moi je ne veux que ton bien.
— Mon bien pour moi c’est de rester comme je suis. Les femmes sont libres aujourd’hui. Elles travaillent, ont leur argent et peuvent faire ce qu’elles veulent : aller dans les bals, par exemple.
— Mais tu ne peux aller danser seule, toi. Qu’est-ce que les gens vont dire ?
— De toutes les façons, quoi que tu fasses les gens vont causer même. L’époque où tu ne pouvais aller danser qu’avec ton frère, ton cousin, ton fiancé ou ton mari est fini. Les femmes n’ont plus besoin de demander et d’attendre le bon vouloir des hommes. Tu sais le nombre de femmes qui vont dans les après-midis ou soirées dansantes ?
— Elles dansent entre elles-mêmes, comme les vieilles…
—… filles. Pas du tout. Il y a des cavaliers. Tu sais combien d’hommes vont dans ces bals-là ?
— Des hommes mariés et des roder de l’air, je parie.
— Sûrement. Comme on dit, ils viennent roder « enn lavi », un bon moment.
— Ne me dis pas que tu fais ça, toi aussi ?
— Et pourquoi pas. Je vais avec mes copines, on paye notre place — souvent pour les femmes c’est moitié prix — on achète notre boisson, on danse, on s’amuse, je te dis ! .
— Et après ?
— Et après, si tu veux aller poursuivre la conversation avec un cavalier, tu le fais. Sinon tu rentres chez toi à l’heure que tu veux, dans ton taxi sans avoir quelqu’un qui va faire la gueule parce que tu as dansé trois slows avec un tel et qui, parce qu’il a bu pendant que tu dansais parce que lui ne sait pas danser, va vouloir chercher la bagarre.
— Tu vas souvent dans ces soirées dansantes-là ?
— De temps en temps. Justement il y en a une soirée pour la veille de la Vierge. Viens avec moi, tu vas voir comme tu vas t’amuser !
— Je ne peux pas, toi. Qu’est-ce que les gens vont dire ?
— Si tu as peur de ce que les gens vont dire, il ne te reste qu’une chose à faire.
— Quoi ?
— Va acheter un gato mari et mange le en allumant une bougie rouge !

J.C A