GEORGES CHUNG TICK KAN (Senior Adviser au PMO) : « Pravind Jugnauth est en train de gagner la bataille de l’économie »

Notre invité de ce dimanche est l’économiste Georges Chung Tick Kan, par ailleurs Senior Adviser au Bureau du Premier ministre. Dans l’interview qui suit, il défend les dossiers de Air Corridor et du métro léger, et livre son analyse de la situation économique du pays. Une analyse qui provoquera sûrement beaucoup de réactions.
Vous êtes Senior Adviser au Bureau du Premier ministre pour trois projets spécifiques : le football, le Air Corridor et le métro léger. Pour quel PM travaillez-vous précisément, le papa ou le piti, pour reprendre une expression désormais populaire ?
Je tiens à préciser que j’ai le titre de Senior Economic Adviser, que je travaille pour le pays et que je suis affecté au PMO. Le Premier ministre ou le Ministre Mentor font appel à moi quand ils pensent que je peux ajouter de la valeur à la discussion.
 Commençons par le football...
Qui, il faut aussi le préciser, représente dans mes activités une parenthèse qui relève plus du passé que du présent.
 Le fait de faire venir une équipe de Singapour pour la Fête nationale va-t-il encourager les Mauriciens à revenir en foule dans les stades qu’ils ont désertés ?
J’espère que cela va susciter un certain intérêt qu’on a perdu graduellement au cours des 20 dernières années pour le football. La venue d’une équipe internationale devrait au moins susciter l’intérêt de certains jeunes.
Pour les Mauriciens, la référence en matière de football n’est-elle pas d’abord anglaise et ensuite européenne ?
Oui, mais on ne peut pas toujours inviter qui on voudrait. Depuis un an ou deux, on essaye de relancer le football à Maurice et c’est une très longue bataille qui nécessite l’engagement de tous ceux qui aiment ce sport. Laissez-moi vous dire que les premiers signes sont encourageants, il suffit de voir les foules du dimanche au stade St-François Xavier. J’espère que les amateurs de football feront le déplacement pour le match opposant les U21 de Singapour à la sélection mauricienne. Même si ce sont des juniors, c’est une équipe internationale.
Vous pilotez le Air Corridor, le projet qui consiste à faire de Maurice un hub aérien entre l’Asie et l’Afrique. Mais il semble que ce projet, très critiqué par les spécialistes, soit mal parti...
Je ne comprends pas le bashing qui entoure le projet Air Corridor. Des spécialistes de l’aviation se mettent à critiquer ce projet alors que les premiers résultats sont probants et prouvent le contraire.
Vous parlez du très rapide passage d’Air Asia X à Maurice ?
Air Asia X n’est pas le Air Corridor qui est un accord entre Air Mauritius et l’aéroport de Singapour auquel est venu se joindre Singapore Airlines. Le projet est le suivant : Singapore Airlines emmène des touristes asiatiques ,voire australiens, jusqu’à Singapour et Air Mauritius prend le relais pour les emmener en Afrique via Maurice. L’objectif à long terme est de permettre à un milliard d’Africains d’aller en Asie et à un milliard d’Asiatiques d’aller en Afrique, toujours en passant par Maurice. Air Asia X est venu participer au Air Corridor, mais il ne faisait pas partie du plan.
Mais pour le moment les compagnies aériennes asiatiques desservent directement l’Afrique...
En passant sur Maurice. L’idée est de les faire faire des escales et de longs transits à Maurice. En un an d’existence, le corridor a fait venir 10 000 passagers supplémentaires d’Asie, tout cela sans une grande campagne de promotion. Il faut prendre son bâton de pèlerin et aller vendre le corridor en Chine, au Japon, dans les pays asiatiques d’une part et de l’autre dans les pays africains. Si on s’y met, si on s’en donne les moyens, j’estime qu’on peut faire venir 100 000 passagers en provenance d’Asie au cours des prochains 24 mois. Les premiers résultats du corridor ont profité à Air Mauritius, aux hôteliers et aux tours opérateurs. Je vous le répète, jamais un projet d’une telle envergure n’a connu un tel succès en un si court laps de temps.
Jamais un projet d’une telle envergure n’a été aussi critiqué par les spécialistes de l’aviation...
Je pense que cela est dû au fait qu’on ne veut pas accepter qu’un non spécialiste de l’aviation ait pu concevoir un tel plan. Pour eux, je ne suis qu’un économiste, mais j’arrive à analyser les chiffres et à mettre en avant les avantages que le corridor peut apporter au pays sur le plan du tourisme et de l’économie. Je répète que le corridor nous a amené 10 000 passagers en plus et que, potentiellement, nous pouvons aller beaucoup plus loin. Nous pouvons être à l’origine de l’interaction entre l’Asie et l’Afrique en utilisant la plate-forme mauricienne.
Avez-vous l’impression d’être l’illustration du proverbe qui veut que nul n’est prophète dans son pays ?
Ce n’est pas qu’une impression. Ne pas soutenir quelqu’un qui propose un projet novateur est presque une caractéristique mauricienne. Quand, avec d’autres, j’ai lancé 5-Plus, les mêmes personnes qui sont contre le Air Corridor avaient dit que j’allais perdre ma chemise dans l’opération. On a dit la même chose quand j’ai lancé quelques entreprises. Donc ces attaques ne m’étonnent pas. Mais je suis écouté par les gens qui comptent. Je le répète une dernière fois: Air Corridor est un projet novateur qui, si on s’en donne les moyens, va apporter d’énormes résultats à Maurice.
Dans combien de temps ?
Entre 5 et 10 ans, mais les premiers résultats sont là et peuvent être améliorés si les efforts nécessaires sont entrepris.
Revenons à Maurice et à l’actualité immédiate. Vous êtes donc le responsable au PMO du dossier du métro léger que l’on a rebaptisé Metro Express. Pour quelle raison ?
Métro léger est un nom générique et il fallait lui en trouver un autre. C’est un autre projet novateur qui va changer les données dans la manière de transporter les Mauriciens entre leur lieu de résidence et leur lieu de travail ou de loisirs. Il faut que ce métro-là se fasse le plus vite possible.
Selon les chiffres glanés à gauche et à droite, l’exécution du projet va nécessiter Rs 20 milliards. Maurice a déjà la moitié de cette somme avec le prêt/don du gouvernement indien. Où allons-nous trouver les Rs 10 milliards manquantes ?
Sur le plan local essentiellement. Il y a de la liquidité à Maurice, à tel point que, récemment, la Banque centrale a dû intervenir pour éponger plusieurs milliards et il en reste d’autres. À mon avis ce ne sera pas très difficile de trouver la somme nécessaire sur le marché local. La société qui va gérer ce projet va ouvrir son actionnariat directement aux Mauriciens ou à travers les institutions financières du pays.
Le premier coup de pioche des travaux sera donné le 10 mars. Toujours par sir Anerood Jugnauth comme il l’avait déjà annoncé ?
Le lancement des travaux sera effectué par le Premier ministre, c’est-à-dire Pravind Jugnauth. Compte tenu de l’importance de ce projet, il ne saurait en être autrement.
Mais est-ce que tout est prêt pour que les travaux commencent après le premier coup de pioche ou est-ce qu’il faudra attendre que les choses se mettent en place? On a dit que certains terrains sur lequel spassera le métro n’ont pas encore été réquisitionnés...
 Nous n’aurons aucune difficulté au niveau financier car ce projet a des implications extraordinaires sur tous les plans. Je peux vous dire que plusieurs dizaines de Mauriciens auront la vie sauve grâce à l’introduction du métro léger, qui va réduire le nombre d’accidents de la route. Nous avons presque 200 morts sur nos routes tous les ans. Ce projet aura également des répercussions sur le plan de l’énergie importée. On va économiser sur le pétrole importé, au plan de l’énergie verte, sans compter la certitude du temps que cela va prendre pour effectuer un trajet. On ne se rend pas compte de l’importance que ce projet aura sur le mode de vie des Mauriciens.
On en a tellement parlé dans le passé que ce projet est devenu un mythe...
Cette fois-ci, nous sommes à la veille de l’inauguration des travaux. Dès qu’ils auront commencé, dans trois mois ou quatre, rien ne pourra empêcher le machine d’avancer. On va commencer par la destruction de certains bâtiments à Port-Louis et après on se lance dans la construction du tracé et de ses 19 stations.
Quand est-ce que  ces travaux vont prendre fin ?
Sur le papier, parce qu’il peut y avoir des impondérables, les travaux vont se terminer dans quatre ans.
On avait laissé entendre que la construction du métro léger contribuerait à la diminution du taux de chômage à Maurice. Or, il semblerait que le constructeur indien qui sera désigné va venir à Maurice avec sa propre main d’œuvre...
Il faut voir le projet dans sa globalité. Jusqu’à 6 000 personnes trouveront du travail pendant le temps de la construction qui est évalué, je vous l’ai dit, à quatre ans. Cela ne fait pas de sens que le constructeur indien vienne avec sa propre main-d’œuvre, ce qui implique des frais additionnels. Bien sûr la préférence d’emploi de la main-d’œuvre sera mauricienne, mais si la compagnie indienne ne trouve pas celle nécessaire au niveau local, elle fera appel à sa propre main-d’œuvre.
Si elle ne trouve pas de main-d’œuvre à Maurice alors que le taux de chômage n’est pas loin de 10% !
C’est vous et les statistiques mauriciennes qui le dites ! Essayez donc de recruter 500 maçons et charpentiers, 300 ou 400 employés pour le secteur textile ou une dizaine de bonnes pour un hôtel...
Vous êtes en train de dire que les chiffres donnés par les statistiques officielles ne correspondent pas à la réalité ?
Je dis simplement que les statistiques ne traduisent pas la réalité du marché du travail dans la réalité des choses. Aujourd’hui, c’est la main-d’œuvre qui choisit où elle veut aller travailler. Le marché de l’emploi mauricien tel qu’il existe aujourd’hui est à l’avantage de la main-d’œuvre.
Cette affirmation ne s’inscrit-elle pas dans une démarche pour préparer le terrain pour que le constructeur indien vienne à Maurice avec sa propre main-d’œuvre ?
Faites une expérience : publiez une annonce pour recruter 500 employés dans le secteur de la construction ou 300 pour la technologie et 50 comptables qualifiés, vous serez surpris parce que vous n’en trouverez pas assez. Si on n’arrive pas à trouver de la main-d’œuvre locale, il faudra faire appel à des étrangers !
Le tracé est-il définitif ou pourrait-il être modifié si un ministre décide de faire construire une nouvelle ville, comme ce fut le cas pour Heritage City ?
 Les 19 stations partant de Curepipe pour arriver à Port-Louis font partie de la phase I du grand projet qui ne sera pas modifié, quoi qu’il arrive. Il y aura sans doute dans les prochaines années une deuxième phase pour aller plus au nord et plus au sud.
Vous n’avez pas répondu à la question sur les terres pas encore réquisitionnées pour le tracé...
Toutes les composantes de la population, que ce soit les propriétaires d’autobus et leurs employés, les propriétaires des terrains sur lequels passera la voie doivent comprendre une chose : nous sommes en train de construire le métro léger pour l’avenir de nos enfants. Il faut assimiler le fait que tout cela est fait pour que Maurice devienne un meilleur pays pour nos enfants. Ailleurs, et quand l’intérêt national l’impose, on prend possession des terres privées pour des projets par rapport au futur du pays. Le problème des terres est pratiquement réglé.
Vous avez mentionné les employés des autobus. Savez-vous que pour leurs syndicats le métro léger est une menace pour leur gagne-pain ?
Ce n’est pas vrai. C’est un projet qui va bénéficier à l’ensemble du pays. Les autobus vont continuer à rouler, car le métro léger n’est pas introduit aux dépens des autobus. Ils sont partenaires et complémentaires du projet car il faudra transporter les gens à partir des stations du métro ou emmener à la station les gens qui habitent loin. Tout le trafic à l’intérieur des villes et celui des régions où ne passera pas le métro continuera à être assuré par les autobus.
La qualité géologique des terres où passera le tracé a-t-elle été analysée pour éviter que l’on se retrouve dans la même situation que sur l’autoroute Terre Rouge — Verdun ?
Il faudra que les ingénieurs, les techniciens et le constructeurs fassent leur travail.
 Vous répétez que Metro Express est un projet mauricien, mais le tracé sera fait par des Singapouriens et sa construction par des Indiens...
Ce métro relève des grands travaux et on a besoin de spécialistes en la matière pour le mener à bien. Les Singapouriens sont venus pour le tracé qui sera, dans les grandes lignes, le même que celui de l’ancienne voie ferrée. Le train sera géré par des Mauriciens avec l’aide des étrangers dans un premier temps et sera au service des Mauriciens.
Ce projet a pour ambition de régler le problème de la circulation routière à Maurice. Or, ce n’est plus seulement la ligne Curepipe - Port-Louis qui est embouteillée, mais l’ensemble du pays. La difficulté ce n’est pas de circuler sur les autoroutes, mais d’entrer et de sortir de nos villes et nos villages...
Le métro va faire diminuer le nombre de voitures sur les routes principales. Il faut s’assurer de la connectivité entre la demeure du Mauricien et la station de métro. Chaque station sera pourvue de parkings et il faudra revoir la manière de circuler dans et autour de nos villes, et fermer certaines routes aux automobiles. Je pense que le métro léger sera une plate-forme extraordinaire pour résoudre les embouteillages que vous avez mentionnés. Le métro est le commencement d’un grand bouleversement vers le positif.
Mais le métro à lui tout seul ne peut pas tout solutionner dans le secteur de la circulation. Il faut un plan national global dans lequel il s’insère...
Vous avez raison. La compagnie qui va gérer le métro léger sera pourvue de plusieurs cellules avec des responsabilités différentes, y compris celle de travail sur un grand plan global. La compagnie, qui est déjà en place, s’appelle Metro Express Ltd et ses membres du conseil d’administration ont été nommés. Il faut maintenant structurer la compagnie pour qu’elle prenne la responsabilité de tous ces éléments dont nous sommes en train de parler.
Dernière question sur le métro léger avant de passer à autre chose : combien coûtera son ticket ?
Je n’ai pas de chiffre exact à vous communiquer, mais le ticket sera aligné sur celui des autobus.
Quelle est votre analyse de la situation économique actuelle du pays ?
Elle ne se porte pas si mal que ça.
 C’est exactement le contraire de que l’on entend dire...
Parfois beaucoup parlent sans avoir pris connaissance des faits ou on en parle pour des raisons autres qu’économiques. Or, les faits sont là : en 2016 Maurice a fait du 3,5% de croissance, en 2017 on va en faire davantage, peut-être du 4%. En France ou à Singapour, François Hollande et le fils de Lee Kwan Yu auraient crié au miracle ! Je pense que Pravind Jugnauth va remporter la bataille de l’économie. Je le dis en fonction des chiffres et des faits. Du coup, Pravind Jugnauth va aussi gagner son pari qui consiste à éradiquer la pauvreté absolue, c’est-à-dire, et selon la Banque mondiale, à sortir les 30 000 Mauriciens qui tombent dans cette catégorie. On sait comment faire, dans un premier temps leur donner une aide financière, c’est-à-dire Rs 9 500 pour une famille de cinq personnes...
En ce faisant, ne crée-t-on pas une nouvelle classe sociale, celle des pauvres subventionnés qui font disparaître ceux classés comme pauvres absolus dans les statistiques ?
La stratégie ne consiste pas seulement à leur donner une allocation, mais à leur donner une formation, de l’éducation, ce dont ils ont besoin pour sortir de la pauvreté absolue. Cette allocation de Rs 9 500, qui est en fait une aide financière, est pour une durée de deux ans. On espère que pendant cette période ils pourront sortir de la pauvreté grâce à ce qui aura été mis en place.
Pravind Jugnauth est-il aussi en train de remettre la machine économique en marche et de faire revenir les investisseurs étrangers ?
Pendant les deux dernières années, la croissance a été soutenue grâce à l’injection de plus de Rs 20 milliards dans le pouvoir d’achat des Mauriciens à travers plusieurs mesures dont la hausse des pensions, ce qui a augmenté leur consommation...
Et la production dans tout ça ?
J’y arrive. 2017, 2018 et après seront des années de grands investissements dans les grands travaux publics. Il y aura le métro léger, mais également le remplacement des tuyaux de la CWA, qui requiert des milliards d’investissements. Le troisième câble dans le domaine numérique - et peut-être même un qu  atrième - arrive bientôt et va changer le paysage. Il y aura des développements dans le port, on aura probablement besoin d’un deuxième terminal à l’aéroport vers 2020-22. Tout ça va changer les données de l’économie.
Donc, le deuxième miracle économique promis par Anerood Jugnauth sera réalisé par son fils Pravind ?
Je n’ai jamais utilisé le terme miracle. Je voudrais vous dire que la croissance sera soutenue au cours des prochaines années. Le grand défi sera de savoir comment les Mauriciens vont prendre avantage de ces grands travaux d’infrastructure pour faire des choses relevant de l’entrepreneuriat. Nous avons mis en place tout ce qu’il fallait pour faire avancer l’économie.
Le Senior Economic Adviser du Premier ministre peut-il dire le contraire de ce que vous venez d’affirmer ?
Je vous le répète, je fais des analyses à partir des chiffres et des faits. Le seul obstacle à ce que je viens de vous dire serait le fait que le Mauricien s’obstine à se tirer une balle dans le pied ?
De quoi parlez-vous ? Expliquez-vous !
Quand on critique trop son propre pays, les étrangers commencent à avoir des doutes sur la crédibilité des Mauriciens. Si on reste bloqués sur les scandales, ça peut avoir un effet sur la psychologie de ceux qui veulent investir à Maurice.
Il faudrait donc ne pas critiquer, arrêter de dénoncer les scandales, ne pas parler des biscuits à l’aéroport, des nominations, des passe-droits...
Il faut critiquer dans la justesse, en présence des faits. La critique est essentielle en démocratie, dans l’avancement du progrès économique et social d’un pays, mais pas au risque de se tirer une balle dans le pied. On peut, par exemple, critiquer le métro léger, mais on ne peut pas dire que le pays n’en a pas besoin. Si le métro léger n’était pas construit, ce serait catastrophique pour le pays, à tous points de vue.
Nous allons terminer par une question qui peut paraître incongrue mais qui a son importance par les temps qui courent. Est-ce que tous les Special Advisers ont accès à la fameuse cuisine où paraît-il toutes les décisions importantes sont prises ?
Je ne sais pas de quoi vous êtes en train de me parler. Moi, je vais au bureau pour gérer les dossiers, animer des réunions, faire des consultations, prendre des décisions, faire avancer les choses et puis, une fois le travail fait, je rentre chez moi.