GRÉGOIRE IN TOWN : Une dimension spirituelle aux luttes chagossiennes

Pendant que certains se réjouissaient de la ‘victoire’ mauricienne à l’Assemblée générale des Nations unies à New York, un groupe de femmes de la communauté chagossienne à Crawley, en Angleterre, le groupe St-Joseph, avait le coeur à autre chose. Loin de l’effervescence politique que ce vote à New York a déclenchée, elles avaient convié la communauté à un autre buzz. Un buzz signé Jocelyn Grégoire venu animer un week-end de session d’évangélisation spécialement pour la communauté chagossienne.
Durant trois jours, la paroisse de Crawley était en ébullition. Père Grégoire was in town! Les prêtres anglophones s’étaient retirés, laissant la place au prêtre mauricien qui a transformé l’Église the Friary, d’habitude calme et discrète, en un gospel church à la mauricienne au son de la ravane et aux cantiques en créole. On se croirait à Maurice où les “sessions Grégoire” rassemblent les foules et font danser les églises. Père Grégoire ne l’a pas regretté. Il était même impressionné. Il m’a accordé quelques minutes avant sa dernière messe un dimanche, la veille de son départ pour Manchester où vit une autre communauté chagossienne.
Trois jours de sessions spéciales, messes, confessions, fallait le faire! Jocelyn Grégoire n’en revenait pas. Au Canada, où il était quelques jours auparavant, il avait vu une solidarité et un désir spirituel chez la diaspora mauricienne. Il a vu une même solidarité et une même ardeur spirituelle chez la diaspora chagossienne dans ce faubourg éloigné de Londres. « Il y a ce désir de maintenir sa spiritualité en terre étrangère. C’est plus palpable ici qu’à Maurice », explique-t-il. Davantage palpable également, cette unité parmi les différents groupes ethniques que Jocelyn Grégoire ne voit pas à Maurice où, dit-il, la séparation ethnique est visible.
C’est une histoire d’amitié qui lie Jocelyn Grégoire et les Chagossiens. Une histoire qui a encore l’air de séduire puisque l’église a fait salle comble pendant trois jours. Le prêtre a retrouvé d’anciens fidèles qui n’ont pas oublié une seule parole de ses cantiques. Ce qui l’a encore plus surpris, c’était de noter l’épanouissement de la communauté chagossienne. Le prêtre qui a longtemps travaillé auprès des Chagossiens à Maurice, a découvert une communauté épanouie, émancipée, qui se prend en main.
Pour l’homme de Dieu, le contraste est frappant. Une diaspora chagossienne qui lutte encore pour se faire accepter dans la société mauricienne après 50 ans d’exil, par opposition à une jeune diaspora chagossienne en Angleterre qui s’est fait une place dans la société d’accueil. Le prêtre a une explication. « La société anglaise pourvoit des opportunités et les Chagossiens, que j’ai rencontrés, ont su saisir ses chances pour se débrouiller », lâche-t-il. Pour lui, il ne fait pas de doute que les Chagossiens ont pu grimper l’échelle sociale grâce à ces opportunités telles que des programmes d’éducation et de formation continue pour les adultes. Des opportunités qui ne sont pas accessibles à Maurice, encore moins pour la communauté chagossienne qui vit encore en marge de la société.
Père Grégoire a retrouvé d’anciens fidèles à Crawley, comme “enn ti madam dans Roche-Bois” qui à Maurice était toujours à l’écart, silencieuse, son chapelet en main. La “ti madam” a aujourd’hui déployé ses ailes, n’est plus timide, communique en anglais avec assurance. Jocelyn Grégoire a rencontré comme ça plein de “ti-dimounn” emplis de richesse intellectuelle et de sagesse. Et pas que des femmes. Les hommes sont d’ailleurs venus nombreux se confesser auprès du prêtre. « Powerful experience! »  s’exclame Jocelyn Grégoire. La confession a été un moment de libération pour ces personnes qui « ti pe rod enn lokazion pou exprim zot dan zot lalang maternel ». La rencontre avec la communauté chagossienne ne l’a pas laissé indifférent. Il voudrait bien revenir pour continuer à labourer la terre spirituelle au sein de la communauté. « C’est une ressource qui ne va jamais s’épuiser », dit-il, en dépit du fait que le peuple chagossien soit toujours un « en transit » et un peuple qui se cherche encore.
Le combat des Chagossiens n’est pas pour autant isolé. Jocelyn Grégoire le place dans une perspective plus large: celle du combat de la communauté créole en général à Maurice. Un combat que le prêtre continue de mener humblement au sein de sa paroisse. Le charivari de l’époque avec le FCM est une vieille histoire, dit-il. À l’époque où sa « naïveté », dit-il, faisait qu'il plaçait sa confiance dans de nombreuses personnes. Des bavures politiques, il en a fait et il en a tiré ses leçons. Ce dont il est fier, c’est d’avoir contribué à la reconnaissance d’une identité Kreol. Le peuple Kreol existe. Certes, le combat est de longue durée et s’articule autour de trois axes: économie, éducation, entraide. Cependant, aucun de ces trois axes n’aura de sens que si la communauté créole devient solidaire. Trop longtemps elle a été divisée. Jocelyn Grégoire regrette que les messages d’unité soient trop souvent des slogans creux à Maurice. Il y a encore du travail à faire, y compris au sein même de la communauté créole. La valorisation de l’identité kreol est importante. « Il faut en finir avec les couches et les sous-couches kreol. Il ne faut pas que les Kreol se sentent encore victimes du passé de l’esclavage », dit-il. Au contraire, il faut arriver à se servir de ce passé pour construire l’avenir.
Sur ces mots sages, Jocelyn Grégoire se retire. La messe va bientôt commencer. La chorale finit la dernière répétition et invite les fidèles à venir goûter et à voir « kouma nou Bon Die bon ». Une messe qui sort de l’ordinaire où le Père Grégoire explique le symbolisme de la messe en utilisant la métaphore du mariage; une messe où il fait de l’humour, chante, danse et rit aux grands éclats avec la foule. La messe termine en applaudissements. Sister Anna tient à remercier, en français, les organisatrices de l’événement. Elle ne cache pas son émotion. Père Grégoire sourit, ne dit rien. Son regard et son sourire parlent.    
Grégoire in town aura été un événement marquant dans la vie de la diaspora chagossienne. Alors que chacun essaie d’interpréter le combat chagossien à sa façon, un petit groupe de femmes a choisi de conférer une dimension spirituelle à la lutte.