Qui a dit qu’il y a une limite au grotesque ? Ça, c’est ce que nous, communs des mortels, croyons. Ce gouvernement, lui, est parti pour briser tous les records du caricatural. L’Assemblée nationale reprend ses travaux le 27 mars après trois mois de congé et cela a pu donner à penser que les ministres, soustraits au matraquage des questions de l’opposition, ont pu vaquer à leurs occupations les plus urgentes et s’occuper des priorités du pays. Or, on a découvert, mardi, qu’ils ont en fait bien chômé. Parce qu’il a, semble-t-il, fallu que l’échéance de la rentrée parlementaire approche pour que le Premier ministre et ministre des Finances et ses collègues se décarcassent.

Qui n’avait pas anticipé une Private Notice Question du leader de l’opposition sur l’affaire Sobrinho, celle qui a emporté la présidente Gurib-Fakim dans une tornade dévastatrice ? Et, c’est le jour même de la rentrée et de l’inéluctable évocation des tribulations de l’Angolais que, curieuse coïncidence, le Premier ministre annonce ce même 27 mars que la Financial Services Commission a décidé de suspendre l’Investment Banking Licence de la compagnie, Alvaro Sobrinho Africa Ltd. Ce qui laisse à comprendre que s’il n’y avait pas eu la séance de reprise, peut-être que l’Angolais aurait pu continuer à faire son petit business sous le soleil de l’île Maurice. Et celui du MSM !

Autre preuve que ce gouvernement verse dans le grotesque, c’est que le Premier ministre a répondu à Rajesh Bhagwan que le rapport du Fact Finding Committee présidé par l’ancien directeur de l’ICAC (2015-16) Lutchmeeparsad Aujayeb sur les circonstances qui ont amené le centre cardiaque à octroyer une augmentation de Rs 100 000 par mois à Vijaya Sumputh pour porter son salaire mensuel à un total de Rs 322 000 a été déposé le 20 novembre 2017. Il semble très évident que le rapport a dormi dans un tiroir du bureau du Premier ministre et qu’il a fallu attendre que la question du premier député de Beau Bassin/Petite Rivière soit déposée et portée à la connaissance des ministres pour que le document d’enquête soit sorti du fond du placard et qu’il soit expédié à l’ICAC. Quand ? Le 18 mars 2018, une petite semaine avant que la question ne soit officiellement posée, le 27 mars 2018.

Pour rappel, c’est le 24 mars 2017 que Rajesh Bhagwan avait interrogé le ministre de la Santé, Anwar Husnoo — qui avait pris le relais à Anil Gayan — sur les salaires de Vijaya Sumputh, et cela avait permis de révéler que la dame avait touché un pactole supplémentaire conséquent. Et c’est plus d’une année après que le dossier bouge. Du tiroir du bureau du PM à celui de l’ICAC. C’est apparemment cela la modernité, la gouvernance par l’exemple dont se gargarisent certains de nos dirigeants.

Pour se mettre à l’abri, le ministre des TIC, Yogida Sawmynaden, a fait mieux. Répondant une fois encore à une question de Rajesh Bhagwan sur les conclusions du rapport du Fact Finding Committee sur les agissements de Youshreen Choomka — alors qu’elle présidait l’Independent Broadcasting Authority avant la partie de chaise musicale qui l’a propulsée directrice du même organisme —, notamment son rôle de courtière au service payant auprès d’un investisseur sud-coréen qu’elle avait présenté à plusieurs personnalités, dont le Premier ministre et des directeurs d’organismes publics, le ministre a dit avoir bel et bien reçu le document en novembre 2017, mais a délibérément omis de préciser quand il est sorti de son tiroir pour se retrouver dans celui de Navin Beekarry à l’ICAC. C’est probablement la manifestation la plus parlante de la technologie de pointe que dit promouvoir ce ministre et son gouvernement 2.0.

Ce sont ces dissimulations organisées au plus haut sommet du pays qui favorisent la corruption et l’écœurement. Celui qui est ressenti après chaque publication du rapport du directeur de l’Audit. Écœurement mais aussi révolte. Le contribuable aime à penser que sa contribution à l’effort national est nécessaire, salutaire même, parce que cela aide à la redistribution sociale, à soulager les plus démunis, à organiser la solidarité, à venir à bout de la pauvreté. Et lorsqu’il voit que ses précieuses roupies, fruit de son dur labeur, sont jetées par milliards et qu’il a la conviction qu’elles finissent, en fait, dans certaines poches, il y a de quoi rager.

Il n’est pas acceptable qu’année après année ce soit la même litanie. Et, pire, que rien ne soit entrepris pour mettre un frein à ce gaspillage éhonté des fonds publics. Il y a des gouvernements qui ont fait quelques efforts, mais ces derniers dix ans, on a vraiment touché le fond. Et c’est ce qui fait dire à un Zouberr Joomaye qu’il est satisfait qu’il n’y ait pas de « gros dérapages comme en 2012-13. » Entre le gouvernement PTr-PMSD et celui du MSM-PMSD-ML, période couverte par l’audit, c’est, on dirait, le concours du moins pire. Voilà où on est réduit en termes d’ambition nationale et de gouvernance moderne.

On a entendu, ici et là, que ce sont les fonctionnaires qui sont les premiers à blâmer pour ce grand et coûteux gâchis. Sûrement, mais pas qu’eux. Ce scandale profite aux deux acteurs de la tragédie mauricienne. Prenons l’exemple de ce fantôme nommé Heritage City. Ce n’est pas un projet sorti du chapeau d’un fonctionnaire. Il s’agit d’une décision politique prise par des ministres.  Cette lubie du trio jadis très soudé SAJ-Roshi Bhadain-Showkutally Soodhun, qui devait avoir une luminosité telle qu’elle aurait pu irradier l’ensemble du territoire, a coûté Rs 47 millions aux contribuables. Pour être ensuite abandonnée. Et on n’ose même pas imaginer tout ce qu’on aurait pu faire avec cet argent pour tous ces sinistrés qui attendent d’être relogés dans des conditions décentes.

À l’année prochaine pour le prochain rapport. Et à l’année suivante aussi…