HAMADA MADI BOLERO, secrétaire général de la COI : « La COI est la seule organisation régionale entièrement consacrée aux problèmes des îles »

« La COI est la seule organisation dans le sud de l’océan Indien entièrement consacrée aux problèmes des îles. Personne ne pourra nous défendre comme nous le faisons. Nous appartenons aux organisations internationales comme l’UA, mais nous voulons exprimer notre spécificité », insiste Hamada Madi Bolero, secrétaire général de la Commission de l’océan Indien (COI), dans une interview accordée au Mauricien à quelques semaines de la réunion du Conseil des ministres de la COI, à laquelle il participera pour la première fois. Selon Hamada Madi Bolero, la commission devrait évoluer de manière à mieux défendre les intérêts des populations de la région et mieux exprimer la spécificité de l’indianocéanie au niveau international.

Vous êtes à la tête de la COI depuis plus de six mois. Est-ce que cela a suffi pour que vous vous intégriez totalement au sein de l’indianocéanie ?
Lorsqu’on est Comorien, Seychellois, Réunionnais, Malgache ou Mauricien, on connaît bien la région. On n’a pas besoin de temps pour s’intégrer. Je suis un Indianocéanien convaincu. Je suis insulaire. Nous avons presque la même identité et géographiquement nous sommes situés pratiquement sur les mêmes parallèles. On ne se sent pas dépaysé par rapport au climat. Je me sens très bien.

Vous êtes d’origine comorienne et vous avez eu une longue carrière diplomatique…
J’ai eu surtout une longue carrière politique. J’ai suivi une formation de droit international vouée aux relations internationales. Au pays, j’ai occupé des fonctions et j’ai même été jusqu’à la plus haute d’entre elles. J’ai été le chef de la délégation comorienne à la suite des accords qui ont suivi les négociations parrainées par la Commission de l’océan Indien, l’Union africaine et la ligue des pays arabes, entre autres. Les accords stipulaient que si le président de la République devait être candidat aux élections, il devrait désigner celui qui assumerait les responsabilités présidentielles. Je fus désigné alors que j’occupais les fonctions premier ministérielles. J’ai eu la chance d’être président pendant six mois après avoir été Premier ministre et ministre de la Défense.

Vous avez été dans une certaine mesure associé aux négociations concernant l’endroit où auraient pu se tenir les prochains Jeux des îles de l’océan Indien. Regrettez-vous que ces jeux ne se tiennent pas aux Comores ?
Les fonctions que j’occupe m’obligent à garder une certaine réserve. J’avais géré ce dossier en tant qu’envoyé spécial de la République des Comores. Je suis venu à Maurice et j’ai visité les pays qui participent à ces jeux. J’ai été au cœur de ce dossier. Je préfère ne pas interférer pour le moment.

À la tête de la COI, vous situez-vous dans la continuité de ce qu’a fait votre prédécesseur ou avez-vous vos priorités personnelles ?
Pour les organisations internationales, la continuité est une obligation. Le rôle de fonctionnaire d’une organisation comme la nôtre est de mettre en place la politique définie par les États à un niveau décisionnel précis. La stratégie politique approuvée par les États est souvent à long terme et puisque les mandats sont spécifiques, ceux qui les exercent le font au nom de leurs États. On ne peut jamais être secrétaire général et affirmer qu’on a complété ce qu’on a voulu mettre en place. Du coup, chaque nouveau secrétaire général s’inscrit dans la continuité. La seule différence se situe au niveau de la méthode utilisée. Je remercie Jean Claude de l’Estrac qui m’a précédé pour le travail qu’il a abattu. Je ne le remplace pas mais je veux le compléter.
En ce qui me concerne, j’ai fait de la sécurité le socle de mon mandat. La sécurité pour moi veut dire sécurité alimentaire et faire en sorte que Madagascar devienne le grenier de la région, et la sécurité environnementale afin que nos populations puissent continuer à vivre dans nos îles. Je me situe dans l’élan de mon prédécesseur en ce qui concerne le combat pour la préservation et la sécurisation de l’environnement afin que nous ayons une vie paisible. Il nous faut mettre en place des politiques de façon à ce qu’on puisse s’entraider au cas où un de nos pays est frappé par une catastrophe naturelle qui est hors de notre contrôle mais qui est prévisible. La sécurité comprend également celle de nos zones côtières, de nos mers d’autant que la pêche constitue une des activités qui occupent nos populations. Une politique commune contre la pêche illicite met en sécurité nos populations. Il ne faut pas non plus ignorer les risques que constituent la piraterie ou le trafic drogue. Il nous faut donc une politique commune de sécurité contre les grands fléaux que sont la drogue, la piraterie, le terrorisme. J’ai fait de tout cela ma priorité bien qu’ils s’inscrivent en même temps dans la continuité de la COI et dans les objectifs définis par les organisations internationales comme les Nations unies.

Comment ce projet se met-il en place ?
Nous sommes à quelques semaines de la réunion du Conseil des ministres des Affaires étrangères, qui est l’instance suprême de la COI. Je suis bien conscient que le peuple de l’indianocéanie ignore parfois ce qui se passe. Nous avons aujourd’hui, à Madagascar, un centre d’information sur tout ce qui se déroule dans la mer. Nous avons un centre d’opérations aux Seychelles dans le cadre de la lutte contre la piraterie. Il va falloir amplifier nos actions et faire en sorte que nos États soient beaucoup plus concernés. C’est cela l’organisation, c’est-à-dire, pousser les pays à prendre le problème à bras-le-corps. En tant qu’organisation, nous ne pouvons bouger si nous n’avons pas la décision des États. Nous devons faire en sorte que les États puissent être éclairés au développement du monde afin que nous puissions prendre des décisions et pour que les populations puissent de leur côté sentir l’intérêt de l’organisation.

Vous disiez au moment de votre installation que vous souhaitiez que les États s’impliquent davantage dans les activités de la COI…
La COI au départ comprenait trois États, Maurice, les Seychelles et Madagascar, qui voulaient cadrer leurs coopérations. D’où le cadre général qui définit les domaines d’intervention. Pour se faire, un comité de suivi avait été mis en œuvre afin de coordonner ces activités et c’est ce comité qui a pris le nom de la Commission de l’océan Indien. Les Comores et La Réunion au nom de la France se sont, par la suite, associés à l’organisation. Dans ces conditions, il va falloir que les États définissent le cadre, qu’ils impulsent l’idée à l’organisation pour qu’elle puisse bouger. Ce qui dans un monde aujourd’hui paraît un peu lourd. Or, les problèmes n’attendent pas.
Je suis d’avis qu’il faut désormais que nous, États, puissions imaginer une évolution de la COI pour qu’elle devienne une véritable organisation de la région, afin qu’elle puisse avoir une mission de pouvoir réfléchir et aider les États à la réflexion, leur apporter des solutions pour qu’ils puissent réagir rapidement. Une organisation extra-étatique doit servir de valeur ajoutée à nos États. C’est un débat que les États doivent mener parce que le monde aujourd’hui vit dans de grands ensembles. Nous sommes des insulaires et nous nous ressemblons. Il nous faudrait avoir le droit de réfléchir à d’autres domaines pour les États. Il y a trente ans que la COI a été imaginée et le monde a beaucoup changé et a énormément évolué. Il n’y a plus de guerre froide. Il y a aujourd’hui des problèmes de développement qui dépassent les États. Impliquer nos chefs d’État, nos parlements, nos populations et la société civile dans la région, cela ne sera qu’un plus pour la réflexion de nos États, afin qu’ils puissent donner une meilleure sécurisation à nos populations.

Quid du sommet des chefs d’État ?
Le dernier sommet s’est tenu aux Comores. Toutefois nos populations ne savent pas que ces sommets ne sont pas statutaires. Les chefs d’États peuvent prendre des décisions qui sont ensuite remises au Conseil des ministres des Affaires étrangères, qui est l’instance suprême. Imaginer que lors du prochain sommet prévu en 2018 à Maurice, la COI soit devenue une communauté avec un sommet des chefs d’État qui soit, lui, devenu statutaire. Les chefs d’État et de gouvernement pourront alors prendre des décisions qui devront être exécutées par la communauté. Ce serait une avancée pour l’avenir de nos populations.
 
Parmi les priorités figure bien sûr la connectivité…
Bien évidemment, il y a la connectivité maritime, aérienne et numérique qui entre dans cette sécurisation. Savez-vous qu’entre Madagascar et les Seychelles, qui normalement devraient être séparés par quatre heures d’avion, on peut prendre aujourd’hui 48 heures d’une île à l’autre. Il va falloir que nous bataillions. Après avoir obtenu le mandat de nos États au niveau de la COI, nous avons pu faire en sorte que les directeurs des compagnies aériennes puissent se rencontrer. Il a fallu imaginer un plan de manière à ce que la COI puisse trouver des financements nécessaires pour mettre en place un système afin qu’on puisse au moins une fois par semaine rejoindre les îles en une journée. Si nous voulons montrer que nous avons une identité dans l’indianocéanie, il faudrait qu’on soit capable de nous connaître et de nous visiter. Cela contribuerait au développement du tourisme. Imaginez qu’on puisse faire en sorte qu’un touriste venant de l’Asie, de l’Europe ou des États-Unis visite en l’espace de 48 heures cinq pays ; nos États auraient à y gagner. La connectivité maritime joue un rôle majeur dans le développement économique et commercial et mérite une plus grande attention. S’agissant du développement numérique avec le projet METISSE, qui va nous relier entre nous d’abord, et ensuite avec le continent, il nous fera sortir de notre insularité. La COI y travaille. Tout cela, c’est la sécurisation de nos entrepreneurs, nos banques et le développement et par conséquent les populations de l’Indianocéanie.

On parle de connectivité aérienne. Pourquoi ce dossier n’avance-t-il pas ?
Il n’y a pas de blocage. Vous savez, c’est normal, nous sommes une commission, nous gérons quelque part une petite partie de nos États. Il faut que les États nous la confient. Actuellement, il faut s’assurer que la souveraineté de chaque pays soit scrupuleusement respectée et montrer en même temps que nous sommes un. Gérer cette équation, cela n’a jamais été facile. Nos États doivent réfléchir comment donner un statut à la COI pour qu’elle puisse mieux accompagner le développement de nos États dans des domaines spécifiques, comme la connectivité aérienne, qui nous obligent à travailler ensemble alors que seul, aucun de nos États ne pourra jamais y arriver. C’est également le cas dans le domaine de la veille sanitaire.

Dans ce domaine, la COI a beaucoup aidé Maurice l’année dernière durant l’épidémie de fièvre aphteuse…
Cela entre même dans nos obligations. On a eu un problème similaire aux Comores avec le choléra. Ce sont des catastrophes naturelles qui dépassent nos prévisions et qui ne sont pas prises en compte par nos budgets nationaux. Il faut que l’organisation puisse disposer des pouvoirs de réagir. Dans le domaine de la veille sanitaire, j’en appelle à nos États pour qu’une convention soit signée entre nos pays parce que cela nous crédibilise aux yeux de nos partenaires, dont l’AFD et l’Union européenne.

En matière de financement, nous dépendons de l’Union européenne. Y a-t-il un effort de diversification ?
Toutes les coopérations ont besoin d’un financement extérieur. Le système international fait en sorte qu’il y a des organisations ou des États dont le rôle est d’aider les autres. La vie internationale est ainsi organisée. On peut déplorer dans notre cas que ce soit l’Union européenne qui nous finance à 80 %. Il nous faut élargir l’assiette de coopération pour que nous ayons d’autres États et d’autres organisations qui puissent nous aider. Nous remercions l’Union européenne puisque cette coopération marche très bien et que grâce à elle nous arrivons à mettre en place beaucoup de choses. La Chine a demandé à être un pays observateur. Nous pensons que son soutien augmentera puisqu’elle est devenue un membre observateur de droit. Nous lançons un appel à certains États, dont l’Inde, pour qu’ils fassent la même chose. Il est tout à fait normal qu’un pays comme l’Inde puisse être partie prenante de l’organisation. Ensuite, il nous faut réfléchir sur comment pérenniser tout cela.

En matière de financement, nous dépendons de l’Union européenne. Y a-t-il un effort de diversification ?
Toutes les coopérations ont besoin d’un financement extérieur. Le système international fait en sorte qu’il y ait des organisations ou des États dont le rôle est d’aider les autres. La vie internationale est ainsi organisée. On peut déplorer dans notre cas que ce soit l’Union européenne qui nous finance à 80%. Il nous faut élargir l’assiette de coopération pour que nous ayons d’autres États et d’autres organisations qui puissent nous aider. Nous remercions l’Union européenne puisque cette coopération marche très bien et que, grâce à elle, nous arrivons à mettre en place beaucoup de choses. La Chine a demandé à être un pays observateur. Nous pensons que son soutien augmentera puisqu’elle est devenue un membre observateur de droit. Nous lançons un appel à certains États, dont l’Inde, pour qu’ils fassent la même chose. Il est tout à fait normal qu’un pays comme l’Inde puisse être partie prenante de l’organisation. Ensuite, il nous faut réfléchir sur la manière de pérenniser tout cela.
L’évolution de notre organisation est une obligation. De plus en plus, les institutions nationales des différents États sont impliquées dans la COI et lui donnent une nouvelle impulsion. Lorsque nous saurons que nos parlements discutent de la COI, que les chefs d’États et de gouvernement ont une instance dans la COI, lorsque nous saurons que les ministres des Affaires étrangères ont une instance, à savoir le Conseil des ministres, cela ne fera qu’augmenter l’intérêt que les États ont pour la COI. Et cette dernière aura les coudées franches pour affronter les grands défis.

Les fonds arabes déjà présents aux Comores seraient-ils intéressés à apporter leur soutien financier ?
La balle a été lancée. Le Conseil des ministres se penchera sur la question. Nous discutons avec d’autres partenaires, dont ceux du Golfe, qui sont présents dans l’océan Indien. Nous espérons que cela se concrétisera bientôt.

La COI prend également une dimension politique et est présentée notamment comme observateur dans différents pays…
C’est également une réalité. Il s’agit de la formaliser de façon à ce qu’on puisse aider. L’association des parlementaires a été formalisée. On peut désormais les impliquer. Il faut faire en sorte qu’elle le soit davantage. Nous serons en relation non seulement avec les gouvernements, mais également avec le législatif. Nous sommes tous des États insulaires. Nous avons des réalités et des difficultés communes. Il faut que cela devienne un avantage.

Un dossier comme Tromelin peut-il être évoqué dans le cadre de la COI ?
Il y a une règle cachée qui dit que la commission ne traite pas des questions bilatérales et territoriales  entre les États. Il est vrai que nous sommes une région ayant beaucoup de problèmes territoriaux, mais cela se gère au niveau bilatéral. La COI soutient toujours les intégrités et la souveraineté de nos États, tel que reconnu par le droit international.

La COI n’est pas la seule organisation régionale. Il y a la SADC, le COMESA, l’Organisation de l’Afrique de l’est…
La seule différence est que nous sommes une organisation insulaire. Nous sommes la seule en Afrique.

Et l’Indian Ocean Rim Association ?
C'est une organisation régionale, mais elle compte également des États continentaux. Nous sommes la seule organisation à nous consacrer entièrement aux problèmes des îles. Une anecdote : des fois, nous sommes appelés à voter des sommes colossales pour la protection des lions et des éléphants, mais lorsqu'on parle de la protection des coraux, on nous regarde avec un air interrogateur. C’est là qu’on se rend compte de la spécificité insulaire. Il faut qu’il y ait une parole des petits États insulaires. Il faut qu’on sache que nous avons peur des tsunamis, qui ne concernent pas les continentaux. Il y a également la politique démographique, alimentaire, climatique. Ici dans le sud de l’océan Indien, personne ne pourra nous défendre comme nous le faisons. Nous appartenons aux organisations internationales comme l’UA, mais nous voulons exprimer notre spécificité. Lorsque nous évoquons la réforme de la COI, c’est de cela dont nous parlons. Il nous faudra pouvoir un jour aller à la COI et discuter avec force des problèmes rencontrés par des pays insulaires de cette région du monde.