Harold Mayer, CEO de CIEL Textile et tête pensante du concept Love Bridge, opérationnel depuis trois ans et adopté cette année sur le plan national pour combattre la pauvreté, explique dans cet entretien que le projet est pleinement engagé dans le processus de recrutement de ressources. Le budget de Rs 100 M que le gouvernement a accordé à Love Bridge et qui a suscité des frustrations et stupéfactions auprès des ONG aussi bien des interrogations dans le camp de l’opposition, servira essentiellement à financer la structure salariale de ce « labour intensive project ». Pour accompagner les quelque 6 000 familles ciblées, Love Bridge aura à recruter 350 professionnels. 900 personnes ont déjà postulé. Mais pour l’instant, une quinzaine de postulants ont été retenus et seront sur le terrain dès janvier. Harold Mayer précise aussi que le projet n’est ni une menace pour des ONG et encore moins la National Empowerment Foundation.
 
Vous voyez en Love Bridge un des outils pouvant combattre la pauvreté. Mais l’impression est que le gouvernement vous perçoit comme de solides béquilles sur lesquelles il peut s’appuyer pour accomplir une mission qui est initialement la sienne !
 Non ! Je pense que le gouvernement a la réelle volonté de combattre la pauvreté. Il réalise que cette lutte est complexe et veut que tous les stakeholders soient partie prenante dans ce combat. Il est clair que le gouvernement qui a intelligemment embarqué les business partners dans la lutte reste lui-même le partenaire le plus important de tous. Toutefois, la particularité de Love Bridge est de réunir toutes ces parties sur la même plateforme. Love Bridge is just an extra tool (…) mais il faut faire plus.
 
Love Bridge est un extra tool qui évincerait peu à peu la National Empowerment Foundation, laquelle ne fonctionne pas pleinement ?
 Non, la NEF est un organe du gouvernement et en aucun cas Love Bridge est un substitut de la fondation. Au contraire, il y aura certainement des collaborations avec la NEF tout comme des organisations non-gouvernementales, les ministères du Logement et de l’Éducation respectivement. Il ne faut pas qu’il y ait une perception de compétition (…) et le fait d’avoir enlevé les CSR Guidelines n’a rien à voir avec Love Bridge. Il y a des amalgames et nous avons un devoir de communication. Love Bridge is not a threat for anybody !
 
Même pas une menace pour des ONG qui ont exprimé leurs réserves (notamment sur le financement) à l’égard de Love Bridge ? Qu’avez-vous fait pour dissiper leurs appréhensions ?
 En octobre dernier, nous avons invité 400 ONG pour une présentation détaillée du projet. 200 étaient présentes. Entre-temps, nous avons rencontré et travaillé avec beaucoup d’organisations. Love Bridge, je le répète, est un nouveau projet qui n’est pas pour remplacer quelconque organisation ou fondation.
 
Avec un budget de Rs 100 millions du gouvernement, avez-vous besoin de la contribution financière de compagnies privées pour mener votre mission ?
 Pour accompagner les 6 000 familles, nous avons besoin, en sus de nos volontaires, de ressources humaines additionnelles. En considérant un travailleur social pour 10 personnes, nous sommes arrivés à la conclusion que nous aurons besoin, à terme, de 350 personnes. Notre budget va financer la structure salariale d’un labour intensive project. Quant aux compagnies, elles vont donner des facilités gratuitement. Leur contribution se fera donc en deux étapes. D’abord, à terme, nous aurons besoin de 40 bureaux pour les espaces et stockage à côté des poches de pauvreté. Toutes les facilités logistiques seront fournies gratuitement. Et, deuxièmement, elles vont contribuer à un fonds pour les aides nécessaires aux familles accompagnées. Le gouvernement financera essentiellement les ressources humaines que nous emploierons et les frais de communication.
 
 Votre actualité, c’est aussi le recrutement des personnes qui seront les ressources de votre structure…
 Nous avons reçu plus de 900 demandes. Dans un premier temps nous recruterons entre 15 et 25 personnes. Nous ne recruterons pas 350 personnes d’un coup. Nous espérons que les personnes recrutées commenceront à travailler d’ici à fin janvier auprès des 500 nouvelles familles, dans les cinq régions ciblées. Par ailleurs, nos 40 cellules d’actifs sont opérationnelles.
 
Comptez-vous élargir le nombre de vos cellules d’actifs, c’est-à-dire les familles accompagnatrices, composées essentiellement des Franco-Mauriciens et par la même occasion diversifier la communauté des accompagnateurs ?
 Nos familles accompagnatrices sont de différentes communautés. Il faut savoir qu’au départ nous avions commencé un petit projet avec des personnes que nous connaissions. Mais aujourd’hui, nous comptons des familles qui ne sont pas toutes des Franco-Mauriciens. Mais aussi des créoles, hindoues, sino-mauriciennes et une de foi musulmane. L’objectif de Love Bridge est d’être un projet national. Notre plus grand défi est d’ avoir un maximum de Mauriciens, dans les prochaines années, comme accompagnateurs. Nous visons 5 000 nouvelles familles accompagnatrices.
 
Quels sont vos critères de sélection pour les familles accompagnatrices ?
 Nous parlons ici de vocation et de bénévolat. Nous accueillons qui que ce soit qui a le coeur et qui veut participer à la lutte contre la pauvreté à travers le projet Love Bridge.
 
Donc, il n’est pas question de position sociale et de niveau d’éducation élevés ?
 Il est évident que nous ne demanderons pas à une famille extrêmement pauvre d’accompagner des bénéficiaires qui vivent dans les mêmes conditions qu’elle. Aussi, pour encourager la participation des accompagnateurs, nous demanderons à des compagnies de gratifier deux à quatre heures off working time par mois à leurs employés qui décident de se joindre à nous. Ainsi, nous enlèverons la barrière au temps, pour ceux qui voudraient participer au projet mais qui sont pris par leurs responsabilités domestiques. L’accompagnement demande en moyenne deux heures par mois. Par la même occasion, nous demanderons aux compagnies de contribuer de façon volontaire dans les fonds pour que des familles accompagnatrices qui n’ont pas la capacité financière puissent puiser dans ce budget, selon les besoins des bénéficiaires. Donc, nous enlèverons la barrière du temps et financière pour cibler tous les Mauriciens qui ont envie de donner leur temps et leur amour au projet.
 
 Qu’en est-il de la formation de vos accompagnateurs ?
 Quand l’accompagnateur a en face de lui une situation qui nécessite une intervention, il réfère le cas au travailleur social, lequel déjà formé saura à son tour vers quelle ONG ou autre instance canaliser celui-ci. D’où la synergie entre Love Bridge et les ONG. L’accompagnateur fait aussi appel à son bon sens pour venir en aide à une famille selon les besoins de celle-ci.
 
En l’absence de paramètres pour le CSR, la privatisation de la pauvreté peut entraîner des dérives, genre le choix de financer le projet voulu. Votre avis ?
 Vous parlez de privatisation. Mais le gouvernement reste l’acteur principal dans l’éradication de la pauvreté et réalise que seul, sans l’engagement de la société civile, le combat ne peut se faire. Du point de vue de Love Bridge, cela relève d’un travail d’équipe entre quatre composants : le gouvernement, la business community, la société civile et les ONG. Par ailleurs, la particularité intéressante du secteur privé est son savoir-faire en matière de gestion dans des activités diverses. C’est ce savoir-faire qu’il met à contribution dans la lutte contre la pauvreté. Impliquer la business community est une stratégie intelligente.
 
S’agissant de moyens, on ne peut dire que l’argent est un problème quand on voit le montant des sommes qui sont allouées, même par les CSR, pour combattre la pauvreté !
 Oui, le problème de toutes les ONG est le même : elles n’ont pas assez de fonds. Toutes auraient pu doubler leurs actions. Qu’on soit du secteur gouvernementale, privé ou de la société civile, nous tous nous devons nous dire que c’est une honte pour un pays comme Maurice qui connaît un développement important de compter 8 000 familles qui vivent dans des conditions déplorables et qui sont piégées par la pauvreté. De ce fait, on devrait doubler nos moyens à tous les niveaux pour que la prochaine génération de ces familles arrive à s’en sortir. À condition de faire elles aussi des efforts.
 
Vous avez pris le dossier de Love Bridge pour le présenter au leader de l’opposition et leader du MMM. Vous essayez de rencontrer le leader du MSM…
 J’essaye de rencontrer le leader du MSM et j’ai demandé un rendez-vous avec les responsables du Parti travailliste également. Je voudrais aller à la rencontre des partis politiques pour leur expliquer le projet, qui est d’envergure nationale et qui est sur 20 ans. Notre objectif est de placer le projet au-dessus de la politique, peu importe le gouvernement en place.
 
Votre démarche auprès des politiques est pour une compréhension et acceptation du projet, pour mieux éviter des critiques à l’avenir ?
 Dans toute société démocratique, des critiques et interpellations constructives et intelligentes basées sur des faits sont correctes. Je ne suis pas contre les demandes de compte rendu, etc… Nous mettrons en place un système de communication en ce sens. Tous ceux à qui nous avons présenté le projet ont, dans la quasi-totalité, réagi positivement.