HARRIKRISNA ANENDEN : “Je suis fier d’avoir été parmi les pionniers du cinéma mauricien”

Le temps d’une pause, le réalisateur mauricien Harrikrisna Anenden nous a accordé quelques minutes pour nous parler de sa carrière et d’Ananda Devi, sa source d’inspiration. Il nous donne aussi un aperçu de son dernier film, Le Voile de Draupadi.

Pourquoi le cinéma ?
Je suis passionné par la photographie depuis que j’ai dix ans. C’est l’âge à laquelle j’ai acheté mon premier appareil photo à sténopé (un appareil photo sous forme d’une boîte dont l’une des faces est percée d’un trou minuscule qui laisse entrer la lumière) avec mon argent de poche. Depuis, la photo ne m’a pas quitté. Après le collège, j’ai suivi un cours de photographie à Nairobi et j’ai préparé un diplôme en photographie médicale à Londres. Peu de temps après, je suis rentré à Maurice pour travailler comme responsable dans le domaine de l’audiovisuel à l’Université de Maurice. Je me suis rendu compte qu’il manquait le volet cinéma à ma formation. Je me suis rendu à Londres pour étudier la technique du cinéma ainsi que l’art du cinéma.
J’ai travaillé pendant vingt-cinq ans pour l’Organisation Mondiale de la Santé en tant que réalisateur et j’ai eu l’occasion de voyager à travers le monde pour réaliser des documentaires. Lorsque j’ai pris ma retraite, je suis passé du documentaire à la fiction. J’ai travaillé sur les romans de mon épouse, Ananda Devi.

Parmi vos films, Les enfants de Troumaron (2012) a été primé à de nombreux festivals, notamment aux African Movie Academy Awards, et a été sélectionné par une vingtaine de festivals, au Maroc, en Inde, en Suède, en Finlande, en Pologne, au Brésil, à Fidji, en Italie, en Allemagne, au Royaume-Uni… Comment expliquez-vous cela ?
Les enfants de Troumaron est adapté d’un grand roman avec des mots magnifiques. Pour Ananda Devi (l’auteure du livre), c’était une fiction. Lorsque je me documentais pour faire le film et lors des repérages, il était important de trouver Troumaron.
Troumaron existe et le roman est bien ancré dans la réalité de Maurice du 21e siècle. Avec mon fils, Sharvan Anenden (coréalisateur de ce film), nous avons présenté un film très proche de la réalité. Il nous a fallu plus de deux ans pour écrire le scénario. La beauté du film vient du fait qu’avec mon fils, nous sommes allés filmer la dureté, la cruauté des mots, dans des images courtes ou belles sous forme poétique. Le film a été réalisé avec amour. C’est peut-être l’une des raisons de son succès. Nous sommes heureux que notre travail acharné soit reconnu. La Cathédrale (2006) et Les enfants de Troumaron ont été plusieurs fois primés et ont placé Maurice sur la carte internationale du cinéma.

Pourquoi vous êtes-vous tourné vers le cinéma d’auteur ?
Mon but est toujours de faire des films d’auteur. C’est dans ce milieu que je me sens plus naturel, plus vrai, et c’est là où j’arrive à exprimer mes sentiments.
Je suis particulièrement touché par le néoréalisme (qui consiste à présenter le quotidien d’une chose ou d’une personne à l’état réel en adoptant une position moyenne entre scénario, réalité et documentaire). C’est le genre de films que je compte continuer à tourner.

Comment trouvez-vous des sujets pour vos documentaires ?
En travaillant pour l’Organisation mondiale de la Santé, je ne manquais pas de sujets. Mon premier film après l’école de cinéma a été un documentaire sur la vie d’un potier à Arsenal. J’ai participé à une compétition internationale organisée par l’ACCT, qui est devenue l’Organisation Internationale de la Francophonie. Ce film a remporté le premier prix. Je suis fier d’avoir été parmi les pionniers du cinéma mauricien. Plusieurs des films que j’ai réalisés pour l’OMS ont remporté des prix de cinéma médical. Tout récemment, j’ai réalisé une docu-fiction sur le sari. La narration a été écrite par Ananda Devi. Les sujets ne manquent pas, mais c’est dur de trouver des fonds.

Êtes-vous celui derrière toutes les mises en scène ?
Nous avons toujours travaillé en famille. Depuis quelques années, mon fils Sharvan est également passé à la réalisation. Il travaille en ce moment sur son propre film. Nous travaillons dans le même domaine, avec la même passion. Je suis derrière toutes les mises en scène, et lui aussi d’ailleurs. La même chose pour le tournage : Ananda Devi y assiste, mais pas à 100%.

Pourquoi adapter au cinéma des romans d’Ananda Devi ?
Travailler avec Ananda sur ses textes est à la fois facile et difficile. Je peux lui demander ce qu’elle a voulu dire par telle ou telle phrase. On peut travailler ensemble tous les jours, et c’est ainsi qu’elle a été la scénariste des films que nous avons faits. C’est pratique pour obtenir les autorisations d’adaptation des romans.
Mais je suis obligé de faire un effort supplémentaire car son style n’est pas des plus simples. Cela m’a pris du temps pour traduire ses mots en images.

Qu’est-ce qui vous inspire chez Ananda Devi ?
Je n’étais pas très branché littérature quand j’étais au collège. Pour être honnête, les langues n’étaient pas mon fort. C’est la raison pour laquelle je me suis tourné vers la photographie scientifique. Quand j’étudiais à l’école de cinéma du University College (Londres), je n’avais pas d’autre choix que de lire.
En 1977, Ananda Devi a publié son premier recueil de nouvelles et nous nous sommes rencontrés au même moment. Je me suis senti un peu obligé d’acheter ses livres et de tous les lire. Avec le temps, j’ai appris à aimer son écriture. J’ai dû lire une dizaine de fois Le Voile de Draupadi pour comprendre le sens des mots. Elle écrit avec une émotion incroyable. Elle utilise des mots forts pour décrire la réalité, qu’elle dépeint de manière poétique. Son style a quelque chose de spécial, que je ne peux pas expliquer. Il est à la fois doux, obscur et nuancé.

Pourquoi vous êtes-vous inspiré du Voile de Draupadi pour votre dernier film ?
J’ai choisi de réaliser Le Voile de Draupadi et pas Le sari vert (publié en 2009) ou Les hommes qui me parlent (écrit en 2011). J’ai toujours aimé ce roman et j’ai toujours eu l’ambition de le mettre en images. C’est un projet de film qui me tient à cœur depuis longtemps. Après La Cathédrale, j’ai commencé à travailler sur Le Voile de Draupadi. Mais “Lady Macbeth” (le surnom qu’il a donné à sa femme Ananda Devi vu qu’elle insistait pour qu’il s’inspire d’un autre roman) m’a dit qu’il était préférable d’adapter Eve de ses décombres. J’ai obéi à ses ordres (rires). Un choix que je ne regrette pas. J’aime relever les défis.