PADMA MOULIN-UTCHANAH

Les murs de la caserne Decaen aiguisent le souvenir de l’Histoire de notre pays et nous exhortent à une prise de conscience qui va au-delà de la conservation de simples pierres. La caserne Decaen, un des derniers bâtiments historiques de l’époque française, serait-elle menacée de destruction, comme on a pu le lire dans la presse ?

Le fracas des pierres de taille de la caserne a ouvert une brèche, ravivant de vives rancœurs. Si les défenseurs des monuments historiques pleurent l’éventuelle perte du bastion, d’autres Mauriciens souhaitent la destruction pure et simple de ces murs de l’époque coloniale, car les vieilleries rappellent les souvenirs amers de l’esclavage et de l’engagisme indien, une période sombre de notre Histoire nationale. S’ouvre alors un débat sur d’éternelles questions : à qui appartient l’île Maurice ? Quelle communauté a contribué davantage à l’essor du pays ? Doit-on exclure les descendants des Européens du paysage mauricien ? D’ailleurs, qu’est-ce qu’un Mauricien ? Qui est légitime pour répondre à cela ?

Les vestiges de l’époque coloniale tombent en décrépitude. Le constat est criant. Il suffit de regarder autour de nous : le cimetière Bois-Marchand, le Moulin à Poudre, le Fort George, le wagon du gouverneur au musée de Mahébourg, l’Hôpital militaire. La liste est longue. Tout tombe en lambeaux. La décomposition accélérée de ces vestiges est vouée à une mort certaine. L’Hécatombe des vestiges de l’époque coloniale dresse une analyse effroyable : les gouvernements successifs laissent dépérir notre patrimoine, afin de réécrire et réinventer le récit national. Nos dirigeants font en sorte de ne pas entendre le cri assourdissant des pierres meurtries, afin de leur donner le dernier coup de grâce. En faisant table rase de cette époque, ils s’approprient avidement l’Histoire de notre île. À croire certains de nos gouvernants, notre Histoire commence à partir du 2 novembre 1834 avec l’arrivée des travailleurs engagés. Comment sommes-nous arrivés à ce genre de pensées d’exclusion ?

Force est de constater que le soleil mauricien gravite uniquement autour de l’Aapravasi Ghat laissant dans la pénombre les autres composantes de la nation mauricienne. Notre pays doit entretenir la mémoire des premiers arrivants en restaurant les édifices construits par les premiers colons et immanquablement la fondation du tant attendu Musée de l’Esclavage. C’est une honte nationale pour notre pays que de n’avoir toujours pas honoré cette période sombre de l’Histoire. L’État n’éprouve jusqu’à maintenant aucune volonté réelle, semble-t-il, pour ériger un musée pérenne de l’esclavage. Le gouvernement maintient un climat délétère privilégiant certaines communautés et entretenant des frustrations. La mémoire collective me paraît très mal distribuée et cela confère une très grande injustice.

L’Histoire se construit avec le passé pour vivre le présent et envisager le futur. Vouloir effacer, à tout prix, toute trace de l’époque coloniale, parce qu’elle serait hantée par un passé tourmenté, n’est guère une solution. Les vieilles pierres font partie intégrante de L’Histoire, de notre histoire commune. Nous constatons que, dans toutes les civilisations, le récit même de l’Humanité se construit dans la douleur, le repli, les massacres, la misère mais l’Histoire de l’Humanité se fonde aussi sur la fraternité, la solidarité, la bienveillance. La nation mauricienne s’est façonnée dans ces vieilles pierres. Notre île possède une âme plurielle provenant de multiples horizons. L’Histoire est là pour rappeler les faits et seulement les faits. Nous sommes descendants d’Européens, nous sommes descendants d’esclaves, nous sommes descendants de coolies. Par conséquent, nous avons la mission et le devoir de transmettre l’Histoire de notre pays en prenant du recul et de la hauteur sans vivre dans l’amertume du passé. Nous sommes les gardiens des valeurs communes pour transmettre notre ADN mauricien.