HIMLA SOODYALL (CONSEIL DE L’ACADEMY OF SCIENCE OF SOUTH AFRICA) : Changement climatique, « Chaque petite action peut apporter un changement »

« Si chacune des 7,5 milliards de personnes de ce monde apporte une toute petite contribution, il serait alors tout à fait possible de contrôler notre empreinte carbone, qui nous inquiète tous, car responsable du réchauffement planétaire. » C’est ce qu’affirme Himla Soodyall, généticienne et membre du conseil de l’Academy of Science of South Africa (ASSA), dans une interview accordée au Mauricien. À Maurice en juillet dans le cadre d’un forum organisé par le Network of African Science Academies (NASAC), en collaboration avec la Mauritius Academy of Science and Technology (MAST), elle évoquait l’adaptation de l’humain aux effets du changement climatique. Elle aborde aussi la question des épizooties et du paradoxe des bactéries, virus et autres micro-organismes de l’environnement animalier, qui affaiblissent le corps humain lorsqu’ils le choisissent comme hôte au lieu de le rendre plus fort pour permettre sa survie.

Quel est le rôle de l’Academy of Science of South Africa ?
L’ASSA rassemble des informations glanées par des scientifiques et les met à la disposition de différents partenaires, comme le gouvernement et les décideurs, pour qu’ils puissent les utiliser au bénéfice de la société. La philosophie est d’impliquer tout le monde dans la recherche de solutions concernant des problèmes de société, mais en se fondant sur des données probantes. L’académie compte 480 membres venant de plusieurs disciplines – comme les sciences sociales, la médecine et les technologies, entre autres. Nous travaillons selon un consensus où les compétences des uns et des autres sont reconnues. Ainsi, il y a des groupes de travail sur des questions différentes, en fonction de leurs compétences. Ceux-là présentent des recommandations, qui circulent par la suite dans différentes sphères de la société, y compris parmi les décideurs. À leur tour, ces partenaires apportent leur contribution. Au fil des ans, de nombreux comités ont été constitués dans différents domaines, comme la santé ou encore les sciences sociales, par exemple. L’académie prend le leadership pour voir comment répondre à ces exigences.

Opérez-vous seulement en Afrique du Sud ou partagez-vous vos compétences avec d’autres pays ?
L’ASSA fait partie d’un réseau connu comme le Network of African Science Academies (NASAC), dont fait partie la Mauritius Academy of Science and Technology (MAST). Le réseau compte 23 académies et nous collaborons sur des sujets communs au continent africain tout en portant des lunettes nous permettant d’avoir une vue globale sur ce qui se passe.

Et cela concerne le changement climatique…
Oui. On ne peut ignorer les effets du changement climatique sur différents aspects de notre vie. Le chapitre 3, en particulier, du document « Climate change adaptation and resilience in Africa : recommendations to policymakers », produit par la NASAC (il peut être consulté sur le site www.nasaconline.org, Ndlr), traite de ces effets sur les forêts, l’eau, les communautés urbaines et rurales et la santé, entre autres. La diffusion de ce document auprès de nos partenaires africains – et pas seulement avec les académiques ou les décideurs politiques, mais avec tout le monde – est importante. Par exemple, en tant que généticienne, je fais partie du secteur de la santé en Afrique du Sud. Je pense que la Southern African Society For Human Genetics doit y avoir accès parce que nous avons plus de 300 membres et nous travaillons dans des domaines comme le système cognitif, la génétique ou encore les services pathologiques, et nous pourvoyons des conseils aux gens. Définitivement, ceux qui gagneront ces sphères seront affectés par le changement climatique. D’où l’importance d’avoir une « bottom-up approach » qui englobe tout le monde.
Il est important d’engager le dialogue et de sensibiliser les gens à ces questions, sur comment cela peut affecter leur vie au quotidien, que ce soit en termes d’accès à l’eau potable ou d’hygiène, et bien d’autres. Ce document publié par la NASAC est très simplement écrit. Nous expliquons aux gens comment de petits gestes quotidiens peuvent avoir des conséquences néfastes sur leur environnement, par exemple l’utilisation de détergents qui partent dans la nature. On ne se rend pas compte de l’effet que cela peut avoir quand on les ajoute. Notre environnement immédiat est affecté et c’est ce qui nous lie à l’écosystème global. Ce qu’on peut faire pour protéger l’environnement, qui est le futur de nos générations à venir, on doit le faire maintenant.

Comparé aux changements naturels du climat et aux conséquences des grosses industries polluantes, vous dites qu’une petite action individuelle peut apporter un changement pour la protection de la planète ?
Absolument. Il y a deux composantes : d’une part, la dimension naturelle du changement climatique, qui n’est pas sous notre contrôle. Et ensuite, la contribution de l’humain. On est passé par des périodes où il y a eu de gros changements, comme lors de la période glaciaire. À ce moment-là, nous n’étions pas vraiment impliqués, mais aujourd’hui, au fil des ans, avec nos besoins culturels surtout, nous mettons beaucoup de pression sur nos ressources naturelles. Nous sommes en train de contribuer à une catastrophe car nous mettons en danger notre environnement. Si nous sommes réalistes et que nous y faisons attention, nous contribuerons certainement à une réduction des émissions de gaz carbonique. Chaque petite action individuelle peut apporter un changement. Si chacune des 7,5 milliards de personnes de ce monde apporte une toute petite contribution, il serait alors tout à fait possible de contrôler notre empreinte carbone, qui nous inquiète tous, car elle est responsable du réchauffement planétaire.

A entendre certains discours sur le sujet, on ne peut s’empêcher de croire que la race humaine est vouée à l’extinction. Certains le proclament même…
Il ne faut pas oublier que la population humaine était arrivée à un goulot d’étranglement il y a déjà 70 000 ans, ce qui a causé une réduction de la population mondiale, mais nous y avons survécu. Pour arriver à l’extinction de la race humaine, il faudrait arriver à éradiquer toute entité biologique de la planète. Les géologues nous dirons que nous avons connu plusieurs extinctions et que la prochaine est celle de la race humaine, et qu’elle sera liée aux effets du changement climatique. « This is a bold statement. » Il y a eu l’extinction des dinosaures, il y a 65 millions d’années, mais il y a encore une grande diversité biologique dans le monde aujourd’hui. En tant que généticienne et biologiste de l’évolution, je pense que ce sera une tâche ardue que de pouvoir toucher chaque coin et recoin de la planète pour une éradication de la race humaine. Pour que cela arrive, il faudrait une catastrophe telle que toute la planète en serait détruite. Pour revenir sur la question, d’un point de vue réaliste cependant, cela peut avoir des conséquences sur notre vie et celle d’autres espèces. Tous les ans, il y a des extinctions et l’apparition de nouvelles espèces. C’est ainsi que fonctionne l’évolution. Il y a un échange. Une espèce disparaît, une autre prend sa place. La biologie a des moyens de s’adapter et l’humain se trouve au sommet de ce cycle. Une bactérie peut se multiplier en quelques minutes. On peut tenter de la contaminer, mais elle survivra après un moment. Il est vrai que pour l’humain, en raison de notre complexité, cela peut prendre plus de temps.

D’un point de vue génétique, quelle est la capacité d’adaptation de l’humain aux changements ?
Si nous regardons l’apparence humaine à travers le monde, nous remarquons que nous sommes tous différents. C’est un processus d’adaptation. Quand au tout début, soit il y a 80 000 ans, l’humain a quitté l’Afrique pour aller dans d’autres parties du monde, où le climat est différent, pour pouvoir survivre par exemple dans un lieu où il y avait peu de soleil, sa peau noire, qui n’était pas adaptée pour produire de la vitamine D, s’est éclaircie. C’était une sélection tout à fait normale pour sa survie. Ainsi, la variation des pigments de la peau à travers le monde est un trait de sa capacité d’adaptation à son nouvel environnement. Il y va de même pour notre morphologie. Par exemple la taille de notre nez dépend de l’environnement. Elle permet de contrôler la température de l’air qui va jusqu’à nos poumons. En tant qu’espèce, au fil du temps, nous avons développé différents traits d’adaptation. Certains sont visibles, d’autres pas.

Un autre sujet qui est revenu, ce sont les maladies que les hommes peuvent contracter des animaux, qui eux-mêmes les auraient contractées en consommant des produits d’une terre altérée par le changement climatique. L’être humain est-il en mesure de s’y adapter?
Sur le temps, oui, mais cela peut avoir des conséquences épouvantables. Dans l’histoire, lorsqu’on regarde les Européens qui ont découvert l’Australie et l’Afrique, ils y ont amené de nouvelles maladies qui se sont propagées comme un feu de paille, les populations d’origine n’y ayant jamais été exposées. Par conséquent, elles n’étaient pas immunisées et étaient plus à risque. D’ailleurs, des populations ont été décimées par la peste. Quand il s’agit des épizooties, lorsque les animaux sont domestiqués, ils se rapprochent de l’homme, de même que les virus et les bactéries qu’ils transportent. Lorsque ces virus et bactéries sont contractés par les humains, le corps devient alors leur hôte. Ils sont censés s’y adapter. Toutefois, dans ce processus d’adaptation, souvent, ils affaiblissent le corps. Or pour pouvoir survivre, cela ne devrait pas se passer ainsi. C’est ce genre de paradoxe que nous essayons de comprendre en étudiant l’évolution. Nous voulons comprendre pourquoi des bactéries ou d’autres organismes qui s’emparent du corps humain finissent par le tuer.
Depuis le début de la domestication, nous remarquons que le corps humain est prédisposé à contracter des micro-organismes qui se trouvent dans l’environnement animalier. Ceux-ci ne sont pas dangereux pour les animaux parce qu’ils les ont portés pendant longtemps. Or, pour l’humain, c’est tout à fait nouveau et cela a des effets néfastes. Un très bon livre à ce sujet est Gun, germs and steel, de Jared Diamond, qui parle des effets de la domestication des animaux et la manière dont l’être humain en est devenu dépendant pour sa survie.

On parle beaucoup des effets sur la santé humaine des produits chimiques utilisés dans les plantes. Pour reprendre la question précédente, on a eu une présentation sur l’altération du sol avec les effets du changement climatique. Sommes-nous par exemple contraints de chercher de nouvelles variétés de légumes à consommer, sachant qu’il y a aussi beaucoup de débats sur les produits génétiquement modifiés ?
Pour ce qui est de l’altération du sol dû aux effets du changement climatique, ce qui a été abordé, ce sont les toxines, qui peuvent s’accumuler dans certaines espèces de plantes. C’est une circonstance naturelle où la plante s’adapte à un environnement mais commence à produire certaines toxines qui peuvent devenir un poison. Pour ce qui est des produits chimiques utilisés dans l’agriculture, cela peut être un danger parce que le corps humain ne peut s’y adapter et ne peut les éliminer. Ils s’accumulent dans les reins, et le foie, et d’autres organes sont affectés. Après un moment, nous commençons à ressentir ces effets néfastes. Des maladies se déclarent.
Pour ce qui est des produits génétiquement modifiés, c’est un autre argument. Je ne suis pas une spécialiste de la question. Je dis comment je vois les choses sans me fonder sur des faits et cela n’engage que moi : ces produits sont modifiés dans un environnement contrôlé pour améliorer la qualité du produit. Je ne pense pas que cela puisse être dangereux. Je pense que c’est plutôt un défi économique. Dans certains endroits, on modifie les grains pour avoir une meilleure récolte. Ceux qui y sont engagés ont certainement un avantage sur les autres lorsque cela débarque sur le marché. Du coup, ceux-ci utilisent des arguments pour dire que ces produits sont dangereux et qu’ils vont nous tuer. Je suis végétarienne, je consomme des produits à base de soja génétiquement modifiés et je suis toujours là.

Le NASAC exerce-t-il une pression sur les gouvernements pour adopter les recommandations qu’il émet ?
Vous connaissez cette histoire : vous amenez un âne près d’une rivière, mais vous ne pouvez le forcer à boire de l’eau. Nous faisons des recommandations basées sur des recherches scientifiques. Nous avons produit un document. Maintenant, c’est aux gouvernements et aux décideurs de l’utiliser à leur discrétion pour voir comment l’utiliser au mieux pour améliorer la vie des peuples et de l’environnement. On ne peut forcer personne. Chez nous, le gouvernement peut commanditer des recherches, nous produisons les données et les recommandations. Et puis c’est à lui de voir quelle utilisation il en fait. Ce n’est pas sous notre contrôle. En fait, c’est ce qu’il faut. Les scientifiques ne sont pas là pour faire du lobbying mais pour conscientiser à partir d’études probantes.

Intervenez-vous dans les écoles ?
En Afrique du Sud, l’ASSA a un magazine trimestriel qui s’appelle Quest. Ce que nous faisons, c’est d’essayer de rehausser le profil des chercheurs et des académiciens. Nous travaillons aussi avec des éditeurs pour diffuser des informations sur les « policy guidelines » et pour que tout le monde puisse avoir accès au magazine. Nous utilisons aussi les médias sociaux pour que les jeunes soient mis au courant de ce qui se fait.