HISTOIRE: Le séjour de la princesse Margaret en 1956

La dernière visite royale de l'ère coloniale

Après trois visites royales (1870, 1910 et 1927), l'île Maurice s'apprête, en 1956, à accueillir Son Altesse Royale la Princesse Margaret. Cette visite constitue la toute dernière, organisée officiellement, que reçoit l'île Maurice à l'ère coloniale. Elle s'inscrit résolument dans une tradition vieille de plusieurs décennies. "By coming to Mauritius Princess Margaret has forged another link in the chain of royal visits, she has kept alive a tradition which started as far back as 1870. We find other royal milestones on the road we have travelled so far in 1901 and in 1927 when the parents of the Princess paid us a visit as the Duke of and Duchess of York." (1) Point n'est besoin de souligner que "ce passage de la propre soeur de la Reine Elizabeth II fournit à la population l'occasion d'exprimer son attachement et son loyalisme à la Couronne britannique". (2)
L'éditeur du Mauritius Times attire l'attention sur la nature cosmopolite de cette tournée royale. "The visit of Princess Margaret, as we all know, is not an isolated one. Princess Margaret left London on the 21st by air for her 5-week tour of East Africa and Mauritius. From London she went to Mombasa and from Mombasa she is now on her way on board the Britannia to Mauritius. On leaving us she will visit Zanzibar, Tanganyika and Kenya."(1) Le même hebdomadaire, sous la signature de l'historien D. Napal, fait cette observation à propos des visites royales dont la Grande-Bretagne gratifie sporadiquement ses colonies. "Exactly twenty-six years ago after the second Royal Visit came to our island George VI and his wife. Twenty-six years have elapsed and we have in our midst a princess of Royal blood. What a strange coincidence! Will we have other Royal Visitors twenty-six years hence? Only time can tell."(3) Une partie de cette observation est manifestement erronée, car la visite de la Princesse Margaret a lieu, non pas 26 ans, mais 29 ans après la deuxième visite royale de l'ère coloniale.
Des réjouissances à la pelle pour "3 memorable days"
La visite princière dure trois jours, "3 memorable days", comme l'écrit quelques jours après le chroniqueur du Mauritius Times, J.N.R. (célèbre initial qui est celui de Jay Narain Roy, historien, homme des lettres, éducateur et politique), dans un style fort coloré: "When the sun was helplessly throwing out its rays in all directions before dipping into the western sea of Mauritius on the 1st of October, the Royal ark 'Britannia' was steaming away from our harbour with the beautiful young Princess whose charm has cast a spell on the island during 3 memorable days."(4)
Non moins pittoresques, bien que d'un sévère réalisme, sont les premières lignes de l'éditorialiste du Mauritius Times dans son "The visit and after":  "Princess Margaret has left us as royally as she came. Three days of rejoicings are over. Splendour is gone. The eerie, fairy world has vanished like a dream. We are left with the stark, grim reality."(Idem) Néanmoins, les Mauriciens dans leur ensemble et les chroniqueurs en particulier, se souviendront longtemps de ce passage féerique pour y avoir apporté, chacun à leur manière, leurs concours dans les préparatifs. En effet, la population s'unit spontanément dans les mille et un efforts consistant à "make the small island look as beautiful as possible in order to greet our very distinguished visitor with all pomp and ceremony that befits her rank and dignity."(Idem)
Les préparatifs prennent des journées entières. Les rues pavoisées de mille drapeaux, fanions et arcs de triomphe ajoutent couleurs et gaieté à la fête. Tout le monde attend dans la surexcitation le jour de l'arrivée royale.
Arrive enfin le grand jour : samedi  29 septembre!
Dès avant l'aube, le samedi 29 septembre, un flot continu de gens venant de tous les coins et recoins de l'île s'amène vers Port-Louis. Quelques heures plus tard, une foule monstre s'est réunie autour du port. Les toits des bâtiments avoisinants, les arbres et les poteaux télégraphiques sont assiégés par une marée humaine. A 6h, deux remorqueurs, Paul et Virginie, avec, à leur bord, des journalistes étrangers et locaux, quittent le port pour faire connaissance avec le yacht royal, le Britannia. Ils sont suivis d'une dizaine de petits yachts.
Dès son entrée dans la rade, le Britannia est salué par tous les vaisseaux qui mouillent alors dans le port. Entre-temps le nombre de petits yachts dépasse la trentaine. A 8 heures, une salve de 21 coups de canon, tirée de Fort George, salue le yacht royal. Les gens continuent à affluer à Port-Louis. De la place La Bourdonnais en passant par le Crane Wharf, la place d'Armes jusqu'à l'Hôtel du gouvernement, le Trésor et La Chaussée est noire de monde. Il est, de plus, difficile pour la police régulière, la police auxiliaire et les scouts de contenir une foule estimée à 100 000 personnes.
Il est notable que le transport de voyageurs assuré par la Mauritius Government Railways, qui a été supprimée le 31 mars 1956, est rétabli temporairement pour permettre aux Mauriciens de se déplacer en grand nombre vers Port-Louis pour voir leur princesse. "Her Royal Highness Princess Margaret visited Mauritius in September 1956 and special trains were run to the Capital, carrying about 21, 000 people including 7, 000 schoolchildren. The Central Station at Port Louis was gaily decorated and no doubt for years to come many folk will remember with pleasure their journey to see the Royal Princess."(5)
Cette remise en opération des passenger vehicles, immobilisés depuis six mois déjà, provoque tout un branle-bas à la Mauritius Government Railways. "Le personnel administratif et technique a relevé le défi afin que la flotte prévue pour circuler à l'occasion de la visite princière soit rénovée et mise à jour comme cela se doit pour la sécurité des voyageurs et pour la notoriété du Mauritius Government Railways,", explique avec fierté M. Sookdeo Suntah, ancien cadre du Mauritius Government Railways. Cette remise en route nécessite aussi le déploiement à la Gare Centrale et aux différentes gares de service, de tout le personnel requis pour la vente des tickets et l'accès au train. Au préalable, des tickets spéciaux sont imprimés à l'intention des voyageurs. De service ce jour-là et ayant droit, comme tout employé du MGR, à l'accès gratuit en train, M.S. Suntah tient à acheter deux tickets (voir photo), rien que pour le souvenir, car ce n'est pas tous les jours que l'on fait rouler le train pour la princesse.
Du Britannia à l'Hôtel du gouvernement sous les acclamations
A 10h30, la princesse fait son apparition, acclamée par la foule qui devient ivre de joie. Elle est saluée par le gouverneur Sir Robert Scott, le maire de Port-Louis, Dr Millien, l'adjoint-maire, le Dr Ramgoolam accompagné de Mme Ramgoolam. Elle passe ensuite en revue un contingent de la 26ème King's African Rifle Army et un détachement de pionniers. Une écolière de 11 ans du Queen Elizabeth College présente un bouquet à la princesse.
Le gouverneur introduit la princesse à Lady Scott et à Mlle Scott, puis aux membres du Conseil Exécutif et d'autres dignitaires. Après les présentations d'usage, elle est conduit à l'Hôtel du gouvernement où elle est saluée par un contingent de la Mauritius Naval Volunteer Force. A 10h55, la princesse, accompagnée du gouverneur, se rend à la Salle du Trône où un parterre d'invités choisis, l'attend.
Le vice-président du Conseil Législatif, l'hon. R. Vaghjee, présente à la princesse, au nom des édiles et du peuple mauricien, un coffret contenant des mots de bienvenu. La princesse remercie le vice-président Vaghjee pour le coffret et promet de transmettre à la reine le message de loyauté des Mauriciens.
Une tournée en ville qui vire à l'émeute
A 11h20, la princesse visite la ville de Port-Louis. C'est au cours de cette tournée que la voiture de la princesse est assaillie par la foule. La tournée prévoit le passage du cortège royal à travers les rues étroites des quartiers chinois et indiens de la capitale. Les gens se sont rassemblés des deux côtés de la route. La foule est si dense que le cortège royal, qui comprend huit véhicules, éprouve des difficultés à se mouvoir. "At best the car moved slower than walking pace. At worst it was still, lost in a frenzied brown mob."(6)
Aux Casernes Centrales, environ 10 000 écoliers se sont massés pour voir passer la princesse. Le cortège passe lentement les lourds portails en bois pour gagner les casernes alors que "10,000 children screamed a shrill greeting". (Idem) Puis l'inattendu se produit. "But the police failed to close the main gate, and the crowd which had chased the cars, pressed through. In the struggle to close the gate several people were crushed."(Idem)
Il paraît que le comportement anarchique de la foule a été manifeste plus tôt dans la matinée également. "La foule sur la Place d'Armes… rompt les cordons de policiers et de scouts, piétine des enfants, gesticule et crie sans aucune dignité et se précipite vers la voiture princière… Des gens surexcités barrent la route à la voiture officielle… tentent de la toucher, de grimper sur les marchepieds et les gardes-boue, de baisser les glaces, même de toucher la Princesse, de la photographier de très près, s'accrochent aux poignets des portières, gesticulent et crient…" (7)
Un après-midi hyperactif à et hors de Port-Louis
Après la tournée à la périphérie de la ville où les débordements ont dû donner la sueur froide aux gardes du corps, la princesse se rend à Cassis, autre banlieue de Port-Louis, pour la pose de la première pierre d'un nouveau bâtiment au collège Royal de Port-Louis. A 12h15, après la cérémonie à Cassis, elle traverse Beau-Bassin et Rose-Hill où les gens se sont rangés des deux côtés de la route pour saluer leur princesse. 
Brève halte non loin de la gare de Rose-Hill, le temps pour Mlle Prabha Venkatasamy (aujourd'hui Mme Beergoonauth Ghurburrun, épouse du médecin et du politique bien connu) de présenter un bouquet à la princesse au nom du collège Queen Elizabeth. M. Sookdeo Suntah, un ancien cadre de la Mauritius Government Railways, a été un témoin privilégié de la scène: "Habituellement, lorsque le train s'arrête à la gare de Rose-Hill, un des principaux carrefours sur le chemin de fer du centre, il prend un certain temps avant de reprendre sa course, ce qui m'a donné le temps de voir la Head Girl du collège Queen Elizabeth, Prabha Venkatasamy, future lauréate de la Bourse d'Angleterre et future épouse du Dr Beergoonath Ghurburrun, remettre un bouquet à la Princesse Margaret lors d'une brève cérémonie officielle dans les environs de la pharmacie Luckeenarain." (8)
La halte dure une dizaine de minutes. Tout le gratin de l'Education, dont K. Snell, Lucien Pouzet, se sont donnés rendez-vous pour cette rencontre protocolaire à Rose-Hill. Puis, le cortège royal met le cap sur Réduit où il arrive à 12h45. A 15h30, la princesse est au Champ-de-Mars pour assister à une course hippique spéciale. Elle est reçue par M. Ange Cayeux, président du Mauritius Turf Club, et M. Louis Hein, président du Mauritius Jockey Club. Assise dans un décapotable, elle est conduite autour du Champ-de-Mars, acclamée par une foule estimée à environ 150 000 personnes. La journée prendra fin avec le banquet officiel donné à l'Hôtel du gouvernement en l'honneur de la princesse. Le gouverneur propose alors un toast à Sa Majesté la Reine et un autre à Son Altesse Royale la princesse Margaret. Dans la soirée, un feu d'artifices au Champ-de-Mars couronne ce samedi mémorable de la princesse.
Une matinée dominicale pieuse et un lundi bien rempli
Le lendemain matin, dimanche 30 septembre, Son Altesse Royale se rend à l'église Saint Paul (anglicane) à Vacoas où "the parishioners welcomed her…for Divine Service". (9) Le service religieux est animé par l'Evêque de Maurice, le Très Révérend Hugh Van Lynden Otter-Barry. Après le service religieux, elle se rend à l'hôpital de Candos où, à 11h40, elle inaugure le nouveau centre orthopédique qui portera son nom : le Princess Margaret Orthopaedic Centre. L'après-midi est marqué par une tournée dans le sud de l'île, avec bien sûr des foules enthousiastes le long des routes. A 18h30, le cortège royal se rend à un cocktail donné par le gouverneur, où la presse étrangère et mauricienne est invitée à rencontrer la princesse.
La dernière journée de la princesse sur le sol mauricien est tout aussi chargée que les précédentes, avec des incursions dans le nord et dans l'est du pays. Au Jardin Botanique de Pamplemousses, elle plante, comme le veut la tradition, un arbrisseau. A l'Est, elle visite l'établissement sucrier Union Flacq. La princesse y est accueillie par André Nairac et Fernand Leclézio. A la sortie, une demoiselle Leclézio présente un album de photos à la princesse. "C'est presque une tradition chez les Leclézio d'offrir un album aux visiteurs royaux", nous confie Jackie de Maroussem.
De retour à Réduit, elle est la vedette à une garden party donnée par le gouverneur à 15heures et auquel participent plus de 1 200 invités. Puis, arrive le moment pathétique du départ: "While the Britannia was leaving the Quay D, bonfires were lit simultaneously on the Signal Mountain, on the ships in the harbor and at Fort George. The ships in the harbor blew their sirens. Fire-works displays lit the whole town giving it a fairy land aspect. In such a magical atmosphere the Princess, like a fairy of the wonderful land sailed away taking with her the hearts of all Mauritians."(4)
Epilogue: un accueil quasi universel
L'accueil de la population a été quasi universel. Selon J.N.R., collectivement la classe populaire a autant dépensé, sinon davantage, pour voir la princesse — de loin— que n'en ont dépensé l'Etat et l'oligarchie sucrière dans leur ensemble pour un accueil de proximité. En fait, vu les mesures de sécurité presque maladives, "Margaret just did not meet the people". (10) Ce n'est pas pour autant que la classe populaire ait été indifférente à la visite princière. "I reckon that no less than 300 thousand had taken the trouble to go and have a passing glimpse of the Princess.… I reckon that on an average every person must have spent Rs 10 to do this. Here are three million rupees which the people willingly spent to see their Princess over and above what the official 3 millions would cost them." (4)


La rue Bourbon (Mauritius Times) v/s la rue Mallefille (Le Cernéen)
Le Mauritius Times de septembre/octobre 1956 estime que le compte rendu de presse publié à l'étranger (notamment, dans la presse écrite britannique du 30 septembre) et dans la presse locale (notamment, dans Le Cernéen du 1er octobre) concernant le comportement frisant l'émeute du peuple au passage de la princesse Margaret tient de l'exagération. Ainsi, J.N.R., dans un postface à la visite de la princesse, propose une autre lecture de ce débordement: "A local newspaper called regrettable incidents in which the Princess' car had to stop or slowdown because the people surged through the road. And yet these were the very things that the B.B.C. reported as instances of the great reception to Princess Margaret. Basing on these, the knowledgeable correspondents added that the welcome in Mauritius was unprecedented in the experience of the British Royalty."  (4)
Pour comprendre cette différence d'appréciation, il faut savoir que l'île Maurice vit alors à une période de son histoire où des avancées constitutionnelles (qui plaisent ou qui déplaisent, selon le camp où l'on se trouve) sont à l'ordre du jour, d'où la teneur de la sortie de l'éditorialiste du Mauritius Times, B. Ramlallah, contre l'interprétation négative donnée audit débordement qui, selon lui, n'est rien d'autre qu'enthousiasme et hospitalité bruyante: "The public have been taxed by a section of the local press with having behaved in an indecorous manner. The thousands who turned up to welcome the Princess, from far and near, are accused of what? Of showing their enthusiasm in an unreserved manner! If the people had not come in such vast numbers, it would have been said that they had boycotted the royal visit and that they were wanting in loyalty. By giving expression to their joy sincerely, they earned the scorn and censure of Mallefille Street. Is the criticism meant to show the world and Whitehall that the Mauritian crowd is a barbarous horde, an enemy of law and order, unripe for things like Universal Suffrage and Self-Government?" (4)


Bibliographie
1.    Mauritius Times, 26 septembre, 1956
2.    Amédée Nagapen, Histoire de la Colonie, Isle de France - Ile Maurice, 1721- 1968, Editions de l'Océan Indien, 2010
3.    Mauritius Times, 28 septembre, 1956
4.    Mauritius Times, 5 octobre, 1956
5.    Arthur Jessop, A History of The Mauritius Government Railways, 1864 to 1964, Government Printing, Port Louis, 1964
6.    Sunday Telegraphic. 30 septembre. 1956
7.    Le Cernéen, 1er octobre, 1956
8.    Week-End, dimanche 28 juin, 2009
9.    Ghislain Emmanuel, Diocese of Mauritius,1975
10.    Mauritius Times, 12 octobre, 1956