Autre événement à marquer en 2019 : le trentenaire de la sortie du tout premier album seggae, qui implanta aussitôt ce terme et ce style dans le paysage musical de Maurice et de la région. En décembre, cela fera effectivement trente ans que Kaya et Racinetatane sortaient Seggae Mo Lamizik, grâce aux efforts de Percy Yip Tong. Seggae, séga, rasta, Roche Bois : en raison des lourds préjugés, la traversée a été rude pour sortir la musique des bois de la ravine de Chamarel où ses balbutiements s’étaient fait entendre quelques années plus tôt.

Face A : Mo la Mizik, Decizion, Dan la Vie, Ki to ete. Face B : Fam dan zil, La rezon, Jaa arivé la, Racine pé Brilé. Lorsqu’elle sort en décembre 1989, la cassette Seggae Mo Lamizik marque un nouveau chapitre dans l’histoire de la musique et de la culture même de Maurice et de l’océan Indien. Quand le skang du reggae et le rythme du séga s’emboîtent, l’onde de choc est inégalable. La vente attend des chiffres record et, en des temps où le contrôle sur le piratage est quasi inexistant, la duplication se fait à outrance, semant rapidement le seggae aux quatre coins du pays. Le succès se mesure aussi par l’affluence au concert de Kaya et Racinetatane. Au stade de Rose-Hill, c’est une foule de 40,000 personnes qui reprend déjà les nouveaux titres en chœur.

Percy Yip Tong a gardé une foi inébranlable en Kaya

Une réussite improbable.

Techniquement pourtant, l’album n’est pas de grande qualité, et cela s’explique. Puisant dans ses ressources et ses économies, Percy Yip Tong batailla pendant trois années pour finaliser ce projet. Trois ans plus tôt, ce fils de magistrat avait nagé à contre-courant pour permettre à Natir de Chamarel de sortir le premier album reggae en kreol, Samarel kouler Natirel. Dans une interview accordée à Scope pour les 25 ans de sa boîte de production, il confie, au sujet de l’album de Kaya : “C’était encore plus dur que de sortir la cassette de Natir. La plupart des groupes séga et reggae ne voyaient pas d’un bon œil le seggae.”

Comme personne ne semblait vouloir du seggae à Maurice, il enregistra l’album sur un petit huit pistes, dans les locaux de Radio Korail à La Réunion. C’est donc une maquette amateur qui crée la révolution avec la sortie de Seggae Mo La Mizik. “Beaucoup disaient que ce raz-de-marée musical où Kaya détrônait les stars du séga n’allait être qu’un phénomène passager. Erreur, car Ras Natty Baby et les Natty Rebels, les pionniers du reggae mauricien, se sont aussi mis au seggae en sortant avec succès la cassette Nouvel Vision”, précisait Percy Yip Tong.

1992, l’année des dix ans.

Si 1989 a été l’année où le seggae a conquis Maurice, ce genre trottait déjà dans le paysage depuis quelques années. Dans un texte publié dans l’édition du 3 avril 1992 (No 171) de Week-End/Scope, Thierry Château, un des premiers journalistes à s’être intéressé à cette mouvance, fait un état des lieux et lance un plaidoyer dans son titre : “Le seggae doit se ressaisir”. Ce texte d’opinion ne sort pas par hasard puisqu’il intervient dans le cadre des dix ans du seggae. Le journaliste écrit : “Dix ans depuis l’époque où Joseph Réginald Topize égrenait quelques notes d’une musique complètement originale qui allait révolutionner les mœurs musicales mauriciennes… Dix ans d’une histoire de galère qui se transforme en success-story, dix ans d’efforts qui, aujourd’hui, rapportent leurs fruits. Le seggae est devenu LA musique de l’océan Indien.”

Témoin de cette émergence, Thierry Château revient dix ans en arrière et écrit : “En 1982, ce jeune homme, originaire de Roche Bois et musicien au look rasta, a déjà quelques années de musique derrière lui. Il suit de près le mouvement reggae et est un fan inconditionnel de Bob Marley. Il reprend d’ailleurs plusieurs de ses chansons et c’est de là que lui vient son surnom, Kaya (un des meilleurs albums de Bob Marley and The Wailers). Il joue également dans quelques formations musicales et sur l’une des cassettes du chanteur Menwar. Mais, petit à petit, Kaya s’affirme comme étant un vrai créateur. Il crée des chansons à la pelle et monte un groupe aujourd’hui quasi légendaire, Racinetatane. Avec des musiciens qui se succèdent les uns après les autres, le groupe n’arrive pas à atteindre sa vitesse de croisière. Il faudra attendre 1989 pour qu’un promoteur éclairé nommé Percy Yip Tong vienne dynamiser tout ce monde.”

Dans son texte, le journaliste évoque ses craintes d’un non-renouvellement dans la musique. Il parle “d’une espèce de crise de confiance qui affecte le seggae actuellement. Avec pour symptômes principaux des Natty Rebels trop répétitifs et un Racinetatane trop hésitant et lunatique. (…) En somme, c’est l’histoire d’un nouveau genre musical qui se fait sous nos yeux. Mais pour que l’histoire soit belle, il faut que le reggae et ceux qui le font se ressaisissent.”

L’appel sera entendu : l’âge d’or du seggae était encore à venir, même si son histoire est secouée de soubresauts et d’épisodes dramatiques.

Samarel : kouler natirel.

Incontestablement, Kaya et Ras Natty Baby, considérés comme rivaux à l’époque, demeurent les précurseurs de ce genre nouveau. Il y a quelques années, l’ancien leader des Natty Rebels expliquait à Scope : “Nous avons eu un cheminement parallèle, Kaya et moi. Nous avons évolué vers une même musique. Il a eu sa couleur musicale; j’ai eu la mienne. Il a sorti son album avant moi. Ce qui fait de Kaya le père du seggae. Je suis arrivé juste après.” Ce qui est certain aussi, c’est que les deux artistes ont eu les mêmes influences provenant de la Jamaïque à travers Bob Marley, dont ils étaient les disciples. Et aussi de Chamarel.

Il s’en est passé des choses dans cette ravine accessible le long d’un sentier de terre, au bout duquel vivent les Célérine au milieu de la nature. Natir Samarel y répète toujours comme dans le passé lorsque d’autres émules du reggae, dont Kaya et Ras Natty Baby, y viennent pour partager l’inspiration musicale, fumer, s’évader, créer. Percy Yip Tong les avait découverts tout à fait par hasard lors d’une randonnée dans les bois, quelque temps après son retour à Maurice. Il avait structuré la formation et s’était démené pour les aider à sortir leur premier album et les faire connaître.

Natural mystic.

Sorti des bois et de l’anonymat, Natir était déjà bel et bien rodé en matière de musique. Les parents animaient régulièrement des fêtes populaires. Pour combattre l’ennui, les enfants leur piquaient les instruments pour jouer. L’arrivée de Rodoman, venu s’exiler dans ce village reclus après avoir parcouru le monde et rencontré Bob Marley, sera déterminante. Musicien, un des tout premiers rastas mauriciens, ce dernier approfondira les connaissances des jeunes relativement à cette philosophie, qu’ils adopteront comme mode de vie.

Dans un reportage consacré au groupe, Scope précisait : “À Chamarel, dans cet univers où le séga dominait, le reggae devint un nouvel élément du décor, les jeunes alternant entre le skang de la guitare de Marley et le tintement syncopé du triangle de Ti-Frer. Sur les guitares, par réflexe, par hasard, ou pour tenter l’expérience, les deux frappes finirent par se rencontrer.” Un nouveau style était né. “À cette époque, nous ne lui avions donné aucun nom. Ce sont ceux qui, à partir d’ici, l’ont emmené en ville qui l’ont baptisé seggae”, disait Toto, leader de Natir.

Sant seggae.

Tout comme le reggae, le seggae s’est implanté pour faire vibrer et pour revendiquer. Les premiers textes restent imprimés dans les mémoires pour leur poésie et la force de leurs messages. Le seggae prend la relève de la chanson engagée pour interpeller le peuple. Dans des mélodies accordées sur les rythmes du cœur, il vient lui offrir une nouvelle vision et lui faire entendre des histoires révoltantes pour lui crier Leve do mo pep afin qu’il s’évade du monde des ras kouyon. Alpha Oméga, Berger Agathe, Tian, Gérard Bacorilall, Patrick Lindor, Fight Again ajoutent des lignes aux premiers chapitres.

Né du métissage, le seggae se devait évoluer pour survivre. La voie de cette évolution sera indiquée de fort belle manière par Kaya, trois mois avant sa mort. Dans son ultime héritage que deviendra Seggae Experience, il réunit ses meilleurs morceaux pour les reprendre avec des accents jazz, blues et orientaux. Tabla, conga, sitar, piano, sont réunis pour mieux dépeindre la culture mauricienne à travers le seggae. À l’époque, Scope précise que cet album témoignera à jamais de l’ouverture d’esprit de Kaya et des innombrables possibilités qui existent pour préserver et faire évoluer le seggae. Dans la dernière interview qu’il nous accorde, Kaya précise : “Le seggae n’est pas mort. Il continue d’évoluer et de prendre de nouvelles formes. Toute musique, tout musicien est appelé à évoluer et à prendre de nouvelles formes.”