Le 22 février 1999, Berger Agathe meurt quelques heures après qu’un policier lui a tiré dessus à bout portant sur le rond-point du Port Franc. C’était au plus fort des émeutes provoquées par la mort de Kaya à Alcatraz, le 21 février. Touché par une soixantaine de chevrotines, Agathe emboîtait le pas à son ami, laissant derrière lui les siens et quelques chansons qui ont marqué le passage de ce chanteur discret mais talentueux.

Il y a tout juste vingt ans, Scope proposait à ses lecteurs de mieux connaître cet artiste, dans un texte publié dans notre édition du 25 février. Ci-dessous la reproduction du texte de Sabrina Quirin, qui a pour titre Berger Agathe, couleur seggae.

On ne risque rien en avançant que Berger Agathe est l’une des valeurs sûres du seggae. Forgé par l’expérience acquise avec Ovajaho (Ndlr : groupe dont il était le leader), il tourne aujourd’hui avec le groupe Zotsa, malgré les critiques qui lui reprochent son choix. Qu’importe ! D’ailleurs, avec son prochain album, Non Lavyolans, qui sortira dans quelques mois, il espère se faire davantage accepter dans le milieu.

 

Malgré ses origines rodriguaises, Berger Agathe ne s’est pas laissé influencer par la musique que pratiquaient ses parents. Il est d’avis que la jeune génération doit plutôt prôner l’évolution musicale et laisser certaines notes traditionnelles au passé. Avant de connaître le seggae et d’en faire sa musique de prédilection, Berger Agathe s’essaie à la variété. En 1978, c’est l’un des styles les plus pratiqués pour se faire entendre. Pour diversifier son répertoire, il y ajoute aussi le séga. Toutefois, ses sorties à cette époque se limitent aux mariages et autres fêtes.

“Enn stil apropriye ar mo vizion”.
Le reggae, qui arrive dans l’île dans les années 80, voit en Berger Agathe un nouvel adepte. Et comme beaucoup, il n’est pas indifférent à Marley. “Mo ti kone ki mo ti bizin fer kiksoz dan lamizik. Mo ti pe rod enn stil apropriye ar mo vizion”, explique le chanteur. Il lui a donc fallu attendre l’éclosion du seggae pour être sûr de sa voie. “Asterla mo res dan RosBwa, berso seggae”, dit-il avec une teinte de fierté.

“Apre 82, kan Kaya, ki enn artis ki mo respekte boukou, inn fini sof seggae, ti ena enn vid. Mwa, mo ti profite pou komans fer seggae. Ena boukou dimounn ki ti sey las zot ladan, me zot inn fer ninport kwa ! So nivo ti’nn bese ek bann mesaz pa ti pe pas bien.” Si Kaya inspire le respect aux yeux du seggaeman, c’est aussi pour l’intérêt qu’il a porté à Ovajaho, l’ancien groupe de Berger Agathe. “Se Kaya kinn donn nou sa nom-la. Ova enn tribi malgas. Jas se Dieu et O se enn inplorasion.” Et comme pour rendre hommage à ce dernier, Berger Agathe lui a dédié Lamizik Seggae.

D’Ovajaho à Zotsa.
Ovajaho ne connaîtra pas une longue carrière musicale. “Lamizik vinn dan lam. Ninport ki instriman ki pe zwe bizin reflet lamour ki mizisien-la ena pou se ki li pe fer. Malerezman dan Ovajaho, pa ti ena boukou ki ti ase responsab. Mo’nn prefer abandone”, explique Berger Agathe. Loin de vouloir porter le deuil de sa formation, le chanteur devra pourtant attendre à peu près deux ans avant de renouer avec un groupe. En l’occurrence Zotsa, avec qui il travaille à nouveau son premier album Vanite, et qui a donné Zom ki faim, il y a deux ans. “Mo pa ti interese rant dan enn group, meme si Mario Justin ti pe demann mwa. Mo’nn trouv ki ena bon eleman dan Zotsa, mo’nn res dan group-la. Dayer, se Mario Justin kinn ekrir La Vérité lor album Nou tou ansam, pou mwa.”

La vocation de Zotsa, qui est partagé entre le séga et le seggae, n’influence pas les convictions musicales de Berger Agathe. Chacun fait ce qu’il a à faire. Aux répétitions, par exemple, quand les ségatiers du groupe revoient leur répertoire, il troque le micro pour la guitare rythmique. Idem lors des spectacles, ou alors il se retire de la scène. “Souvan ena dimounn ki vinn dir mwa ki mo bizin zwe zis dan enn group seggae. Mo pa krwar ki li exzak, précise-t-il, seggae bizin gard kan mem enn baz sega. Fodre pa ezite pou inklir ravann ek lezot instriman tradisionel.”

Non Lavyolans.
De ses textes, dans lesquels la sensibilité est interpellée, il dira : “Mo pena enn preferans pou enn tem spesifik. Me mo kontan tou seki tous lanfans.” Son prochain album, qui sortira dans quelques mois, en donnera un aperçu. Non Lavyolans comportera des titres tels que Zom sivilise, Konfisyon ti kamarad, Lavi matériel, écrit par Mario Justin, et Artis Natirel, qui sera interprété par Clifford Carosin.

Une des valeurs du seggae, Berger Agathe pense que ce style est loin d’être en difficulté. Il compte défendre ses couleurs encore longtemps. “Seggae pou touzur ena so plas dan Moris. Me pou li pa perdi so idantite, bizin gard mem grouv apartir batri ek bas. Dayer, lamizik dan Moris bien inflianse par seggae.”
Loin de vouloir décrocher les étoiles, Berger Agathe ne caresse qu’un rêve, celui de se faire un nom…

Tué à bout portant
62 billes de plomb provenant d’une cartouche de chevrotine d’une centaine de billes frappent Berger Agathe au niveau du torse et du cou, le 22 février 1999. Le drame se passe sur le côté droit de la route, à quelques mètres du rond-point du Port Franc, au lendemain de la mort de Kaya.

Les témoins racontent qu’un policier de la SSU au visage masqué et dont l’unité avait été postée face aux émeutiers à ce niveau, a mis un genou à terre, a épaulé et a fait feu sur cet homme qui sortait d’une ruelle en brandissant sa chemise blanche. “Arete, ale !”, criait le chanteur de Non Lavyolans, qui avait jailli d’une ruelle à l’arrière du terrain de volley-ball. Un large espace et des mains courantes le séparaient de l’unité de la police.

En cour, le Dr Satish Boolell, alors médecin légiste, expliquera que Berger Agathe a reçu un coup tiré à bout portant. L’impact l’a projeté dans les airs et il a lourdement chuté.

Ce tir était illégal. Selon les Standing Orders de la police, les pellets doivent être tirés sur le sol afin qu’ils ricochent pour s’éparpiller au niveau des jambes. Un effet dissuasif est recherché.Ce jour-là, sur le rond-point menant au Port Franc, les policiers, dépassés par les événements, se sont laissés aller. Vingt-quatre balles furent tirées (soit 2,400 chevrotines), certaines de manière non réglementaire, causant le décès du chanteur.

En 2000, la justice a reconnu les torts de la police dans cette affaire. Le DPP a recommandé des mesures disciplinaires contre trois policiers armés qui se trouvaient sur les lieux du drame. L’identité du tireur n’a jamais été dévoilée.