Gaëtan Montenot s’en est allé vendredi dernier. Sa disparition brutale a jeté un grand émoi dans les couloirs du Mauricien, où il a trôné pendant plus de 40 ans. Son nom ne vous dit sans doute rien. Pourtant, comme beaucoup d’autres, qui exercent dans l’ombre, il a pesé sur votre âme de lecteur. En effet, grâce à lui et ses équipes, il a assuré à ce que vos journaux, Le Mauricien, Week-End, Scope et Turf Magazine, sortent des presses le plus rapidement possible après avoir peaufiné leur mise en page et leur traitement technique afin que vous soyez informés tout le temps dans les meilleures conditions. Qu’il pleuve ou qu’il tonne !

Rendre un hommage à Gaëtan, « un ami respectueux, un collègue dévoué, un guide éclairant, un mari aimant, un père attentif, et un grand-père gâteau », comme l’a décrit son épouse à la cérémonie funéraire, hier, est plus qu’un honneur. C’est un devoir ! Quel que soit son rôle majeur dans le département de la technologie du Mauricien Ltd qu’il a incarné remarquablement pendant 43 ans, quel que soit son point de vue pourtant très écouté en la matière, la force de Gaëtan réside dans le fait qu’il savait se faire respecter dans une discrétion, doublée d’une fermeté légendaire. Il avait en lui un côté indéfinissable, comme quelqu’un de spécial, de rare! Un homme à part.

Nous ne nous souvenons pas exactement quand nous l’avons rencontré pour la première fois, mais, pour nous, il a toujours fait partie des meubles et arpentait Le Mauricien comme sa propre demeure. Adoubé par notre directeur, Jacques Rivet, son mentor incontournable, il nous a fait l’honneur d’un indéfectible soutien professionnel et savant jusqu’à son départ à la retraite qu’il avait souhaité plus tôt que nous l’avions voulu.

Cet autodidacte recruté à 17 ans personnellement par notre directeur, comme apprenti, était devenu au fil des ans un directeur technique de haut vol de la presse. Il était respecté de tous ses alter ego de l’île et même au-delà des frontières en Belgique, en France et en Allemagne, où il s’est fait des amis dans le monde de l’imprimerie et de l’édition. Le tandem magique, qu’il formait avec Jacques Rivet, avait fait d’eux des pionniers dans bien de domaines de la presse et de l’imprimerie mauriciennes : le passage du plomb au PMT, les premières séparations en couleur, les premiers journaux en quadrichromie, la révolution digitale concrétisée par le montage assisté par ordinateur, le Computer-To-Plate System et les presses quadri-chromiques à révolution indépendante. Et nous en passons.

Gaëtan aura marqué notre entreprise par son leadership spécial, ses capacités et sa personnalité charismatique. Son personnage était respecté, car il était lui-même un modèle de discipline, de ponctualité, de respect de la hiérarchie et du travail de très haute facture qui ne laissait ni la place à l’à-peu-près, ni à l’erreur pour ne pas dire à la médiocrité. Des qualités qui lui avaient valu le respect de ses pairs, une crainte réelle de ses subordonnées, mais surtout une source d’inspiration de tous les instants pour la perfection, une caractéristique qui demeure un combat permanent avec les nouvelles générations qui n’ont pas eu la chance de côtoyer le maître. Il a été le chantre de l’éthique de travail, de l’engagement, de l’intégrité, de l’humilité, et de la détermination. Comme en témoignent les machines sophistiquées qui étaient sous sa supervision et qu’il bichonnait au point où des années plus tard, elles apparaissaient toujours comme neuves. Son épouse a raison, il était aussi très méticuleux.

Gaëtan a été également un leader transformationnel et un agent de changement remarquable. Il avait un don de pensée innovante, un esprit visionnaire et une patience tenace et nécessaire pour mener avec succès toute réforme ou changement significatif. Ainsi, même s’il n’était pas tout à fait en phase émotionnelle avec la décision du groupe de créer une entité de presse commune dans la profession, il a mis toute son énergie, son savoir-faire et sa résilience naturelle pour faire de ce projet une réussite. C’était sa dernière grande mission, avant un départ à la retraite certes méritée, qu’il nous a imposé trop tôt à notre grand regret.

Sans doute voulait-il enfin compenser son dévouement à son travail en se donnant le temps nécessaire pour partager avec ses amis et sa famille, en particulier, son épouse Marie Hélène, ses deux fils, Vincent et Bertrand, sa belle-fille Annabelle et son petit enfant Brooklyn, qu’il chérissait tant. Le temps aussi d’assouvir plus ses passions de la chasse, des couteaux et du bois.

Ayant souvent travaillé de longues nuits du samedi soir à la fabrication de Week-End à ses côtés avec d’autres collègues, tout aussi consciencieux, et l’avoir, accompagné une fois à Drupa— la foire incontournable de la presse et de l’imprimerie qui se tient en Allemagne tous les quatre ans— nous avons appris à connaître cet homme affable, mais un tantinet secret. En toutes circonstances, transpirait beaucoup son amour pour sa famille. Elle n’était jamais loin de ses pensées.

Pour finir et caractériser le dévouement sans bornes à son travail de ce personnage, il nous faut conter cet épisode cocasse intervenu un soir de transition d’une année sur l’autre que nous avons partagé à plusieurs reprises lorsque cette soirée subliminale tombait un samedi soir. Car quelle que soit la situation, WeekEnd paraît tous les dimanches.

Nous étions en 2012. Les journalistes, secrétaires de rédaction, photographes, membres de la prépresse et chauffeurs avaient travaillé d’arrache-pied pour permettre de boucler cette édition du 1er janvier tôt en début de soirée. Dans ce contexte, Gaëtan et nous sommes convenus d’aller dîner en famille et de revenir vers 23h pour compléter la une au cas où une dernière nouvelle exclusive nous était relayée par la rédaction et dans l’attente d’une photo des feux d’artifice de minuit sur le front de mer à Port-Louis. Comme il travaillait et n’avait pas prévenu ses pairs d’un éventuel dîner à la maison, ceuxci avaient passé la soirée ailleurs. Ainsi, à son retour au bureau, il nous a conté un peu « découillonné » que pour son repas festif en famille, il avait dû se rabattre sur … un « mine Apollo » en solitaire !

Cette anecdote qui peut faire sourire rappelle comment il était attaché à ses responsabilités professionnelles… Il manquera à beaucoup, mais ne sera jamais oublié par ceux qui ont eu la chance de l’avoir connu, comme en témoignent cette église bondée et cette ferveur de ses proches à ses funérailles, hier, à l’église Ste Thérèse. Adieu Gaëtan !