HOMMAGE : Un homme de lettres ayant à cœur le service, Isshack Hasgarally

Isshack Hasgarally est décédé lundi à l’âge de 77 ans. Ses funérailles ont eu lieu dans la soirée: il fut inhumé au cimetière de Riche-Terre, en présence d’un grand concours de parents, d’amis et de connaissances.
C’est avec une énorme tristesse qu’il m’incomba de faire part de son décès à quelques-uns de nos amis communs. Le sort en avait ainsi décidé. Il était 14h15 cet après-midi-là lorsque j’arrive à la salle L2 de l’hôpital Jeetoo, à Port-Louis, pour rendre visite à Isshack, hospitalisé depuis environ une semaine. L’infirmier en charge m’informe qu’il avait tout juste rendu l’âme, il y avait à peine 5 minutes. J’arrive donc, hélas, trop tard et découvre alors, sur ce lit d’hôpital, le visage émacié dans un corps sans vie de cet ami de longue date qui, durant ces quatre dernières années, souffrait d’une maladie dégénérative   irréversible, avec un déclin progressif de ses facultés cognitives et de la mémoire. Il était l’ombre de lui-même au moment où il s’est éteint. Son épouse, Dalila, écrasée par la douleur, a été son ange gardien tout au long de sa maladie et elle fit montre d’une abnégation et d’un dévouement exemplaires, comme peuvent en témoigner tous ceux qui connaissent de près ce couple.
Issu d’une modeste famille, originaire de la Plaine-Verte, Isshack Hasgarally a connu, pendant son enfance et son adolescence, comme nombre de ceux et celles de sa génération qui grandissaient dans ce faubourg négligé de Port-Louis, une vie faite d’épreuves et de difficultés de tous genres; c’est au prix d’énormes sacrifices et aussi grâce à l’aide d’un mécène, m’avait-il confié, qu’il réussira à poursuivre sa scolarité secondaire, au Collège Bhujoharry. Il prendra ensuite de l’emploi à l’Overseas News Service du ministère de l’Information où il passera de nombreuses années avant de se joindre à la Central Housing Authority (CHA) comme Housing Officer. La fermeture abrupte de cet organisme parapublic en 1993, devait jeter le désarroi parmi de nombreux employés qui furent renvoyés sans autre forme de procès. Issack fut parmi ces derniers. Il perdra non seulement son emploi mais devra également libérer la maison qu’il occupait en tant que locataire-employé de la CHA. Avec une maigre retraite,  Issack s’arma de patience, et sans perdre son sens de l’humour proverbial, il se démena pour réussir à faire bouillir la marmite et assurer l’éducation sans entraves de ses trois enfants.
Militant dans l’âme, et bien avant l’heure, il fut appelé par le ministre Bashir Khodabux pour être son attaché de presse au moment où celui-ci accède au ministère de l’Environnement et, en 2003, avec l’avènement de Paul Bérenger au poste de Premier ministre il fut nommé au siège éjectable de conseiller auprès de ce dernier. Issack continuera, par la suite, à militer, à sa façon, comme journaliste ‘freelance’ au Défi, comme il le faisait naguère bénévolement au journal Star pendant la période pré-indépendance et durant la folle période des bagarres communales sanglantes de 1968.

Docteur Idrice
Ameer Goumany

Issack, qui avait très tôt démontré un vif intérêt pour la littérature, en langue française en particulier, s’était mis à l’écriture, durant les heures mortes de la nuit, au bureau central de l’Information, en attendant que tombent les dépêches de Reuters et de l’AFP, dont il veillera à ce qu’elles soient acheminées vers les salles de rédaction de la presse, chaque matin. C’est là qu’il devait, empruntant les sentiers des Kissoonsingh Hazareesing et autres Régis Fanchette, développer ses talents d’écrivain et de dramaturge.
Lorsque je le rencontre pour la première fois, au début des années 60, il avait déjà, dans son sac, plusieurs manuscrits et il m’en sortit un qu’il me recommanda tout particulièrement. C’était une pièce de théâtre relatant l’ultime étape de la vie du Docteur Idrice Ameer Goumany et qu’il avait intitulée Victime du Devoir. Ce jeune médecin était un héros que l’Histoire de Maurice semblait avoir oublié. Né à la Plaine Verte, alors Camp des Lascars, il ira étudier la médecine en Ecosse et à peine rentré au pays, ce premier médecin mauricien de confession musulmane, se porta volontaire pour soigner les malades mis en quarantaine, atteints de la variole, alors même que ses confrères hésitaient ou refusaient tout bonnement de s’approcher de ceux ayant attrapé cette maladie hautement contagieuse. La témérité de notre bon docteur ne l’empêchera pas, malgré les précautions prises, de contracter la maladie. Il tombera sur le champ de bataille, victime du devoir, et sera mis en terre à l’endroit même où il s’était isolé pour soigner ses malades, à la station de quarantaine de Pointe-aux-Canonniers, lieu où se trouve aujourd’hui le Club Med. C’était au mois de juillet 1889 et le Dr Goumany avait à peine 30 ans.
Cette pièce d’Isshack Hasgarally, dont j’eus le privilège d’assurer la mise en scène au théâtre municipal de Port-Louis, avec la participation de jeunes portlouisiens, dont les regrettés Tawfick Beedassy et Ibrahim Sheikh Yousouf, connut un franc succès et lança son auteur, dont quelques-unes de ses œuvres allaient, par la suite, être publiées ou mises en scène. Le nom du Dr Goumany, jeté aux oubliettes, fut en même temps ressuscité et, en fondant un cercle littéraire auquel nous avions donné son nom – Le Cercle Goumany – nous voulions assurer la pérennité de cet acte d’abnégation et de bravoure d’un jeune port-louisien dans l’exercice de sa noble profession. La Municipalité de Port-Louis devait plus tard donner le nom du Dr Goumany à son nouveau centre social de la rue Magon, situé à quelques encablures de la résidence de la famille du Dr Goumany. Il fut ainsi et enfin reconnu et honoré comme le fut avant lui le Dr Horace Lazare Beaugeard, mort dans les circonstances similaires et en reconnaissance duquel un monument fut érigé au Jardin des Salines, à l’entrée sud de Port-Louis.

“Je dois vivre”
Avec Isshack Hasgarally et Tawfick Beedassy, nous formions un trio qui était connu, surtout dans la région de la Plaine-Verte, pour sa prise de position à travers des dépliants publiés régulièrement sur les sujets d’ordre social, culturel, moral et spirituel. Sous l’égide du Cercle Goumany, nous organisions souvent des séances de quiz et de débats ainsi que des cours d’initiation à l’art dramatique.
L’autre pièce d’Issack qui attira la grosse foule à chacune de ses 4 ou 5 représentations au théâtre municipal de Port-Louis, s’intitule Je dois vivre. C’est l’histoire de S. Valayden, jeune acteur mauricien au grand talent, membre du 2nd Tamil Scouts de Rose-Hill, qui atteint de leucémie, devait mourir après avoir remporté le prix du meilleur interprète masculin au Youth Drama Festival pour son rôle dans la pièce Othello de Shakespeare.
L’Art ne connaît pas de frontières et Issack nous démontra, de manière éloquente, que l’Amitié non plus n’en connaît pas. Merci, vieux frère. Rien que pour cela tu mérites toute notre reconnaissance !
Que tous ceux qui pleurent la disparition de cet ami, humble et toujours serviable, cet homme de lettres méconnu qui a enrichi la littérature mauricienne francophone et anglophone, ce militant de l’ombre honnête et sincère jusqu’au bout, ce chef de famille qui a su transmettre les valeurs universelles de probité et de respect à ses enfants, Shakeel, Jasbeer et Irshaad, qu’ils trouvent tous ici l’expression de nos condoléances émues et de nos bien vives sympathies!