HOMMAGE : Serge Constantin, l'Arc et la lyre

L'espace est grand. En haut, au-dessus du grenier du Théâtre du Plaza, l'atelier de Serge Constantin, là où il travaillait, recevait ses amis, donnait des cours, servait le thé… au milieu de l'espace il y a cette malle au fond de laquelle Bernard Lehembre, le biographe de Constantin a trouvé, bien rangés, plus de quarante cahiers d'un journal intime de l'homme et l'artiste depuis 1947. « Ce don du ciel » c'est ce qu'a évoqué Bernard Lehembre lors du lancement de la biographie de Serge Constantin au Hennessy Park Hotel vendredi. Un événement accompagné de témoignages, de Rachel et David, les enfants du peintre et les amis de Serge Constantin.
"Serge Constantin, le locataire du Plaza, 1917-1998, Artiste-peintre et décorateur-scénographe mauricien", c'est le titre du livre. De ces hommages collectifs, ce qui semble avoir caractérisé l'artiste c'est la philosophie de la discrétion, la simplicité et l'humilité, mais il y a aussi cet état intérieur exposé comme un paradoxe par sa fille Rachel Constantin : « Extrêmement généreux, présent, mais pas du tout démonstratif… pas accessible dans son monde… »  
"Serge Constantin, le locataire du Plaza", a l'apparence d'une biographie, il est aussi un ouvrage de poésie, de carnets intimes et d'illustrations. Plus de quarante cahiers d'un journal intime, des carnets de scène où sont consignés des rendez-vous avec les différentes personnalités de la vie artistique de l'époque, le carnet des machinistes. C'était « un entrepreneur insoupçonné », a déclaré Bernard Lehembre lors de la présentation de la biographie de Serge Constantin. Il y a aussi les œuvres dans une banque d'images, celles chez les collectionneurs, évoquées par le biographe qui a visité l'atelier du peintre, pour voir ce qui « restait sur les murs de la présence de cet individu ». C'est comme ça que Lehembre a commencé son travail d'enquête, réunir les œuvres, « sortir ce qui devrait être une vitrine de l'art. Des années de travail artistique (peinture, sculpture, croquis, aquarelle, scénographie …) d'écriture poétique sont regroupées dans ce livre volumineux, simple de présentation, illustré de photographies.
Serge Constantin est, certes, un inconnu pour beaucoup. Comme tous les artistes, dirons-nous. Mais il subsiste, ardent artisan d'un travail (de peinture et de scénographie) qui se parle à soi-même et à l'humanité tout entière. Aussi, ce livre n'aura jamais qu'un seul critique à sa hauteur : son auteur. Bernard Lehembre évoque Serge Constantin à travers ses œuvres, les lieux et amis qu'il a fréquentés. Il y a ces cahiers qui recèlent ses pensées, ses désirs, les déceptions de la vie culturelle à Maurice dans les années 60-70. Heureusement qu'il a reçu le soutien de Siegfried Sammer, un jeune peintre allemand (débarqué en 1956 à Maurice) figure importante dans l'histoire de Serge Constantin. Ce dernier a rencontré Constantin alors qu'il revenait de ses études du Central School of Arts and Crafts de Londres. Bernard Lehembre raconte à quel point Serge Constantin a encouragé différents talents « sans jamais vouloir faire école », dans le respect des uns et des autres. Il parle de ces deux continents qui ne souffraient pas l'équivoque chez l'artiste : la simplicité et l'humilité. Ses enfants, Rachel et David, parlent, eux, de la présence du père. Rachel Constantin raconte qu'ils ont eu « des parents uniques », un père artiste, une mère enseignante de littérature, des êtres libres, chacun vivant sa passion. Ils ont créé un jardin autour des enfants, nous dit Rachel. David Constantin, peintre et cinéaste, raconte les cours de dessin qu'il a suivis dans la salle au-dessus du grenier du Plaza et comment il a continué à peindre avec le groupe Serge Constantin à l'âge de 13 ans. « Je l'ai connu comme père, peintre, formateur et compagnon de peinture… » dira David Constantin au sujet de son père. Il évoque aussi la passion de son père pour la peinture et le théâtre. Le théâtre était comme une pièce de sa maison, disait Serge Constantin. Une maison où il était très présent comme père. Il gérait sa vie d'artiste alors que sa femme Christiane gérait la maison.
Jocelyn Thomasse, peintre du groupe Serge Constantin, a parlé « d'un homme d'exception », profondément humain, mais aussi très exigeant dans son travail. On ne pourrait comprendre ce qui s'oppose à soi-même et est en même temps en harmonie avec soi. Il est difficile de dissocier l'artiste de l'homme qu'était Serge Constantin.


Morceau choisi (été 1952, chez les Masson)
Le soleil est déjà haut quand je me réveille. Tout dort dans la maison, excepté Sibylle qui fait le thé. Il est 9 heures. Je passe les premières heures dans l'atelier d'Hervé. Nous parlons de peinture. A 10.30, messe dans la petite église couverte de mousses, une lourde porte qui grince sur ses gongs. Messe chantée, messe de campagne... Apéritifs chez Maillard. Tout le monde dans le quartier sait que nous venons de l'île Maurice. On envie nos cheveux noirs, notre teint basané, à Solange et à moi. « C'est vous qui venez des îles Maurice… Comme vous avez du soleil dans la peau. » C'est presque un bonheur de venir des îles … Dans l'après-midi, promenade à Villiers sur Gretz et à Busseaux, un petit village de poche, un hameau de cinq maisons, onze habitants. Une vieille maison de peintre, un vieux puits, autour : la forêt. Il n`est habité que par des vieux. On y pénètre avec une sorte de respect. Il semble que ceux qui y vivent attendent la mort avec calme… Au retour chez Maillard, Sibylle nous attend déjà. On se couche à 1.30 am. De ma terrasse je respire l'air des champs. Une odeur salinée nous parvient des Sablières.