HÔTEL DE VILLE DE CUREPIPE : Baromètre de l’état du patrimoine mauricien et de notre qualité de vie

Par nature, le patrimoine culturel participe du développement durable. En cela, sa dégradation va-t-elle à l’encontre de cette démarche et est-elle anti-économique…Cette évidence n’est toutefois pas toujours aisément perçue par les décideurs au quotidien, alors même que l’ambition première de tout État et de toute ville moderne semble graviter autour de la volonté d’améliorer durablement la qualité de vie du citoyen. À ce titre, la qualité du patrimoine culturel constitue l’un des facteurs essentiels dans la quête d’un lieu de vie ou de loisir. L’état de ruine de l’hôtel de ville de Curepipe, illustrant cette analyse, m’apparaît aujourd’hui comme étant un indicateur fort de l’intérêt (ou du peu d’intérêt) des autorités mauriciennes pour notre patrimoine (I), mais aussi et surtout de leur incapacité à entrevoir l’importante contribution que pourrait jouer ce patrimoine dans l’amélioration de la qualité de vie du Mauricien, notamment par sa rentabilité (II).
I - L’intellect du patrimoine comme responsable de sa perte
« Émus à l’idée de voir démolir le Casino qui tombait en ruines, les habitants de Curepipe avaient demandé au board de leur procurer une salle des fêtes qui pourrait servir de réunions publiques. Bientôt se présenta une occasion qui fit avancer les choses. Une des plus belles résidences de Maurice, La Malmaison, à Moka, était à vendre. M. Amédée Poupard, commissaire-priseur, offrit au board cette propriété pour la somme de Rs. 25,000. Le board accepta » (Histoire de la Ville de Curepipe, Charles Giblot du Cray, p. 117). C’est ainsi qu’en 1902, l’hôtel de ville, une résidence dont « les bois proviennent des meilleures essences: teck, santal, natte », devint l’un des joyaux du patrimoine curepipien et un lieu de vie incontournable.
Quel visiteur de Curepipe, qu’il soit Mauricien ou étranger, ne s’est jamais retourné sur ce chef-d’œuvre, tantôt pour l’admirer, tantôt pour le pleurer? Rejoignant la liste des victimes de crime contre le patrimoine; au nombre desquels nous comptons « La School », la Cour de Justice de Moka, et tant d’autres, l’Hôtel de ville de Curepipe est la manifestation même de l’incapacité notoire de nos autorités publiques à gérer un quartier, un village, une ville, ou même un pays.
La justification principale de cette démission se trouverait dans le fait que le temps pluvieux des hauts rende une bâtisse en bois difficile, voire trop coûteuse à entretenir. Il semble toutefois que toute personne lucide constaterait, sans trop de difficulté, que cette incapacité générale s’étend aussi aux structures en fer, ou même en béton. Les plus naïfs sont invités à visiter le stade George V, le Collège Royal, la Gare, ou encore le Marché de Curepipe. Et que dire des jardins et autres espaces verts? En bref, l’incompétence coûte cher aux contribuables.
Si le Mauricien actuel sait bâtir, ou du moins, s’il sait faire sortir de terre des bâtiments conçus sans trop de logique ou d’esthétique, il est une certitude qui ne peut nous échapper: il ne connaît guère la pérennité. Cette pérennité est la caractéristique qui, par le choix des matériaux et par le style recherché, permet à un bâtiment de devenir une œuvre architecturale, puis s’inscrivant durablement dans le temps, un patrimoine.
Participant à l’histoire, à l’harmonie et à la fonctionnalité de la ville, ce patrimoine matériel apparaît comme indissociable du patrimoine immatériel, à savoir: l’histoire, les modes de vie, le savoir-faire des habitants, qui ont constitué ce patrimoine et participent à sa maintenance.
Tout remplacement ou reconstruction de l’Hôtel de ville de Curepipe en faisant usage de matériaux « Low-Cost » ou autres que ceux utilisés à l’origine, consisterait, comme ce fut le cas pour l’Hôtel du Gouvernement de Port-Louis, à ne conserver d’authentique que la forme du bâtiment.
La nécessité de cette préservation semblant échapper aux gérants des deniers publics, dès lors que celle-ci se trouve justifiée par des intérêts historiques, artistiques ou humains, l’intérêt économique de cette sauvegarde saurait-il déclencher un eux un regain d’intérêt pour notre patrimoine délaissé?
II - La rentabilité du patrimoine comme moteur de sa sauvegarde
Trop souvent et à tort, toute conversion de bâtiment historique se limite dans les esprits à la constitution d’un Musée ou d’une salle d’exposition. Or, se limiter à cela réduit considérablement l’atout économique que constitue un monument pour une ville et pour ses lieux d'alentour.
Un récent rapport de l’Union européenne faisait ressortir que pour 1 euro investi par les autorités publiques dans un bâtiment historique, un retour de 40 euros en moyenne pouvait être espéré.
Contribuant à l’accroissement de la fréquentation de la ville dans laquelle se trouve le ou les monument(s) restaurés, attirant tant les touristes que les Mauriciens désireux d’approfondir leurs connaissances de notre culture et de notre histoire, il ne fait aucun doute que l’impact du Patrimoine bénéficierait non seulement au site du Bien lui-même, mais aussi à une zone beaucoup plus vaste, rendant nécessaire une réflexion sur les solidarités inter-villes et financières à mettre en œuvre dans le cadre de la gestion du bien.
En bénéficieraient directement les petits commerces, stations-service, boutiques de souvenirs, restaurants, et autres, déjà constitués ou se constituant du fait de la demande grandissante. Créateur d’emplois et de richesse, le Patrimoine entraînerait par là même une prise de conscience par les habitants de l’exceptionnalité de leur patrimoine, une volonté de le préserver et de le mettre en valeur, une fierté, une identification plus forte, et un sentiment d’appartenance qui constituent un véritable lien social, tous ces éléments unificateurs trop rares et nécessaires à une meilleure qualité de vie en société.