HUMAN STORY—JERRY LAI CHEONG KING: Liberté retrouvée après 15 ans de prison

Condamné en 2005 à 45 ans de prison pour trafic de drogue, Jerry Lai Cheong King a fait appel et a vu sa peine réduite à 15 ans

Lorsqu’en 2005 il prend connaissance de la sentence de 45 ans à son encontre, Jerry Lai Cheong King, qui était déjà en détention provisoire depuis 2002, ne pense pas d’abord à lui. « Mon souci principal, à cet instant, c’était mes parents. Comment les réconforter ? » témoigne-t-il, dans une rencontre avec Le Mauricien jeudi, la veille de sa sortie. Condamné pour trafic de drogue, le trentenaire d’alors fait appel et voit sa peine réduite à 15 ans. « Quand il y a incarcération, la famille souffre deux fois plus que le détenu car elle doit faire face à la société. » Sa bataille en prison, à l’en croire, aura été pour sa famille et sa fille, alors âgée de deux ans à peine. « Mon plus grand regret, c’est de n’avoir pu aller déposer ma fille à l’école, de célébrer son anniversaire… » Il se bat pour elle en adoptant une attitude des plus exemplaires en prison. Résultat : il décroche en 2016 un BSc en Business Management avec distinction et se classe premier au niveau national…
Des parents sans histoire qui sont loin de connaître des démêlés avec la justice, une scolarité loin de laisser à désirer, Jerry Lai Cheong King, ancien élève du collège Royal de Port-Louis, qui a ensuite poursuivi ses études universitaires en Fashion and Design en Afrique du Sud avant d’être manager dans une usine de textile, a un jour basculé de l’autre côté de la barrière. « Mes parents fréquentaient rarement les postes de police et ils ont connu toutes les prisons de l’île… », témoigne-t-il, revenant courageusement sur ce moment le plus difficile de sa vie, qui lui aura pris 15 ans de son existance.
Sorti hier matin, la veille du Nouvel An chinois, Jerry Lai Cheong King se dit un homme mûri par l’expérience de la prison. À la veille de son départ, on sentait chez lui un mélange de sérénité et d’excitation contenue. Lorsqu’on lui demande s’il arrive à expliquer son acte qui l’a conduit en prison, il nous répond par l’affirmative. « A la prison, on a énormément de temps pour réfléchir. Je pense que cela a été de l’inconscience. On n’est parfois pas conscient de ce qu’on fait et on demande la miséricorde de Dieu. » Le remords, il dit l’avoir senti « dès qu’on m’a enlevé la liberté ». Lorsque la sentence de 45 ans tombe, même s’il s’y était préparé – car il était déjà en détention provisoire depuis trois ans et que « ça allait être soit 45 ans, soit rien », sa première préoccupation va droit vers ses parents. « Le choc était plus prononcé pour eux. Quand il y a incarcération, la famille souffre deux fois plus car elle doit faire face à la société, aux contraintes de tous les jours. »
« Toute une vie qui part »
Plus tard, il fait appel en Cour suprême et voit sa peine réduite à 15 ans. « La sentence a été déclarée anticonstitutionnelle. » Suite à cela, d’autres détenus, condamnés dans la même affaire, voient aussi leur peine réduite. « C’était comme une deuxième naissance, une seconde chance, un fardeau qu’on avait enlevé car la date de ma libération était au départ fixée à 2050. J’aurais été âgé de 75 ans ! C’est toute une vie qui part… » Mais, même dans ce cas, selon l’ex-détenu, il aurait trouvé du courage. « L’homme a quatre capacités : émotionnelles, physiques, intellectuelles et spirituelles. Et moi je puise ma force dans la spiritualité. »
Dès qu’il est entré en détention, Jerry Lai Cheong King s’est dit déterminé à prendre le chemin de la conversion. « Comme j’étais en détention provisoire, je me suis dit que je ne savais pas combien de temps j’allais y passer. Mon but était de sortir, mais légalement. »
Hormis les visites familiales deux fois la semaine, être resté 15 ans coupé de sa famille, de sa fille, qui n’avait que deux ans à l’époque, et de la société, est-ce en quelque sorte une mort ? Notre interlocuteur répond : « Ce qui a touché ma conscience, c’est que pendant 15 ans, je n’ai pas pu déposer ma fille à l’école ou célébrer son anniversaire quand les autres avaient un père à la maison. C’est une tâche que je n’ai pu accomplir. Mais elle a insisté pour que je vienne la déposer au collège dès que je sortirai. Ce sera ma première tâche. »
Mais toutes ces années passées derrière les barreaux a aussi été pour Jerry « comme un blessing in disguise » parce qu’à la prison, « on apprend beaucoup de choses », dit-il. « On apprend à observer, à réfléchir... Ici, notre atout, c’est le temps. On dispose de beaucoup de temps. Quand je regarde des amis dans les journaux, je les vois vieillis. » Jerry Lai Cheong King aura été à la prison de Beau-Bassin, celle de Grande-Rivière puis de Petit-Verger pour ensuite finir sa sentence à partir de 2015 à la prison de Richelieu.
Contrairement aux autres, celle de Richelieu a pour vocation de réhabiliter les détenus. Plusieurs activités y sont organisées, dont le yoga, le tai-chi, des causeries, des fêtes religieuses... Bref, c’est une prison au régime plus souple. Ce centre de détention a d’ailleurs reçu des détenus notables comme Ponsamy Poongavanon, Gérard Tyack ou encore Bidianand Jhurry. Ici, pas de cellules, mais des dortoirs et où les 110 détenus qui s'y trouvent actuellement peuvent marcher sans escorte. Ils ont droit à des visites rapprochées, ce qui aide à resserrer les liens.
Dès le départ, Jerry Lai Cheong King se montre très actif au niveau de l’organisation des messes et de la chorale à la prison. Il est nommé « Peer Support » et agit un peu comme un mentor auprès de ses codétenus, tant sur le plan de l’éducation qu’au niveau des activités sportives. Pour ne pas gaspiller son temps, il s’évertue à faire beaucoup de sport, à avoir une hygiène de vie en privilégiant les fruits et le poisson comme aliments. En 2009, sur l’instigation du père Sylvain Victoire, aumônier de la prison, il entame à distance des études bibliques auprès de l’Université de Toulouse après avoir obtenu une bourse de cette même université. Il lui reste aujourd’hui un module à compléter pour obtenir sa licence.
Mais sa soif de faire bon usage de son temps à la prison le poussera aussi à entreprendre d’autres études à l’Open University de Maurice, au terme desquelles il décrochera en novembre 2016, avec mention distinction, un BSc en Business Management (spécialisation en marketing). Il se classe aussi premier au niveau national. En fait, en 2012, en collaboration avec l’administration pénitentiaire, l’Université de technologie de Maurice a organisé un atelier en vue de déterminer les raisons de récidive chez les détenus libérés. Les spécialistes issus de plusieurs domaines devaient conclure que cela était en grande partie lié au niveau d’éducation. C’est ainsi que la collaboration de l’Open University a été sollicitée pour donner l’occasion aux détenus de suivre des cours.
Pour Jerry, les études ont été un défi. « Cela demande beaucoup de détermination. Le soutien de l’administration pénitentiaire a été très important. Sans cela, on n’aurait pas pu avancer. » Il souligne également le « professionnalisme » de l’Open University, « qui nous a regardés non pas comme des détenus, mais comme des gens normaux ».
Appréhende-t-il les préjugés à sa sortie ? « Non, j’ai connu pire. Pour moi, ma richesse, c’est ma famille. » Quand on lui demande comment quelqu’un au parcours, pourrait-on dire, idéal, avec des études au RCPL, des études universitaires et un bon job, peut ainsi basculer, Jerry trouve deux réponses : « Soit c’est le destin. Dieu veut nous corriger à sa manière. Soit c’est la faiblesse humaine. On n’est pas toujours conscient de ce qu’on fait quand on est trop ancré dans le monde. » Sa revanche sur la vie, dit-il, sera de se concentrer sur sa fille et sa famille.
« Je dois enlever le fardeau sur le dos de mes parents, qui ont plus de 70 ans. Il est grand temps de prendre la relève, que ce soit financièrement ou au niveau du soutien moral. Ma famille a toujours été là, c’est à mon tour d’être là. » Quant à sa fille, s’il ne l’a pas vue grandir, « elle est très proche de moi ». Il ajoute : « C’est moi qu’elle écoute. Et elle brille à l’école. Elle a été classée troisième au niveau national côté Arts en SC. Elle représente mon avenir. Cela a été très dur de ne pas la voir grandir. » Une leçon à lui enseigner ? « Ne pas faire ce que j’ai fait. »  
La prison a aussi été un lieu de découverte de Dieu pour l’ex-détenu. « Dieu occupe la première place dans ma vie. Dans chaque prison, on a la possibilité de pratiquer sa foi. On dit “déchargez sur lui tous vos soucis”. C’est Dieu qui a fait la prison à ma place. Moi, je n’aurais pas pu. » Un message aux détenus ? « Surtout à ceux qui purgent une longue peine, je leur dis de persévérer dans la prière. Ils verront la lumière au bout du tunnel. »
Redécouvrir son pays
Un jour avant de retrouver la liberté, c’est un sentiment mixte qui habite Jerry Lai Cheong King.  « J’ai passé 15 ans de ma vie en prison… Malgré tout, j’ai vécu des moments merveilleux. Par exemple, quand on voit la peine de 30 ans d’un ami réduite. Et puis, il y a des moments tellement poignants, comme quand on invite les enfants des détenus autour de l’Angel Tree organisé par l’église anglicane à Noël pour la distribution de cadeaux… J’ai aussi eu l’occasion à la prison d’apprendre le piano, le tai-chi, la guitare... » Mais, dit-il, ce pincement au cœur est bien évidemment « dominé par la joie de rejoindre ma famille ». Il poursuit : « Dès le premier jour, j’irai à l’église remercier Dieu. Tout l’argent que j’ai épargné en travaillant depuis quatre ans à la prison, soit environ Rs 15 000, je le donnerai comme “Foong Pao” pour l’année chinoise à ma famille. » L’Enhanced Earning Scheme pour les détenus qui travaillent comprend en effet une condition : le détenu n’a pas le droit de tout dépenser, mais a l’obligation d’économiser.
Quinze ans en dehors de la société, c’est aussi une redécouverte à faire de son pays. Il lui reste tant de changements à découvrir, tant au niveau des infrastructures routières qu’au niveau du paysage immobilier. « Je ne connais pas Bagatelle… Kinz'an mo lavi finn arete. Je serai en observation. Ici, le déjeuner est servi à 10h30 et le dîner à 15h30 ! Ce sera une réadaptation. » Quoi qu’au niveau technologique, il a eu l’occasion de se mettre à jour pour les besoins de ses études. « On a aussi la télé, les journaux et la radio à la prison. » De ses 15 ans de détention, Jerry en a passé 13 en cellule. Et c’est ce qu’il préférait, curieusement. « Il y a plus d’intimité en cellule. J’ai préféré la prison de Beau-Bassin et celle de Richelieu. À Beau-Bassin, on venait toujours me voir pour faire l’intermédiaire quand il y avait un souci. Plusieurs fois, j’ai eu des prix pour avoir bien aménagé ma cellule. »
Le temps de retrouver ses marques dans la société, Jerry Lai compte, suite à une demande des officiers de la prison et de détenus, mettre sur pied plus tard une Ong pour aider les prisonniers. Une autre ambition à présent : « Monter ma propre entreprise et réussir ma vie. Et Dieu m’aidera ! »