IL Y A 25 ANS : Quand Christian Théodorine s’arrêta de rire

Ce 17 mars, cela fera 25 ans depuis le décès d’un des plus grands humoristes mauriciens, Christian José Théodorine. Parti à 42 ans, ce policier connu pour ses multiples talents et sa prestance était alors au sommet de sa renommée. Le vide restera pendant longtemps. En plongeant dans les archives et à travers le témoignage de son fils aîné, Jean-Bernard Théodorine, nous sommes repartis à la rencontre de Théo.
En Afrique du Sud, ce matin-là, les électeurs ont voté massivement en faveur de la fin de l’apartheid. À Maurice, la médiocrité du spectacle organisé cinq jours plus tôt pour marquer l’accession du pays au statut de République fait toujours débat. Le public suit également avec intérêt les nouveaux épisodes de cette affaire de film pornographique réalisé à Maurice et pour laquelle trois femmes et quatre hommes ont été arrêtés.
Telles sont quelques-unes des informations figurant sur la une du Mauricien du mardi 17 mars 1992. Mais, malgré toutes les contraintes techniques que pouvait représenter une telle manœuvre à l’époque, la première page du quotidien a été revue à la dernière minute, avec une nouvelle qui va bouleverser le pays. “Théo est mort”, titre le journal. En guise d’accroche, il élabore : “Notre humoriste national, 42 ans, terrassé ce matin.”
Victime d’un accident de la route quand sa moto avait dérapé sur une tache d’huile à Phoenix, quelques jours plus tôt, Christian Théodorine semblait récupérer. La veille encore, il plaisantait avec ses collègues venus lui rendre visite, leur demandant des boulettes et des dholl puri à la place d’oranges. Mais, ce matin-là, il était dans sa salle de bains quand il a été emporté par une embolie pulmonaire. “Personne n’y était préparé. Lui-même ne s’y attendait pas”, se souvient Jean-Bernard Théodorine, son fils aîné, 16 ans à l’époque. Ce dernier s’était rendu au collège un peu contre son gré, puisque la santé de son père le préoccupait.

Prescot Zot.
Alors que le chef inspecteur poussait son dernier soupir, la MBC radio diffusait un nouvel épisode de La Famille Zot, où le désopilant Prescot avait une fois de plus balancé quelques boutades qui avaient fait rire dans les chaumières. Ce feuilleton radiophonique humoristique préenregistré était devenu un rendez-vous incontournable, sans vulgarité ni exagération. Les Mauriciens riaient un peu d’eux-mêmes en écoutant les péripéties de cette famille bien de chez nous. Marie-Josée Baudot et Jean-Claude Gébert étaient les complices de Prescot, personnage joué par Christian Théodorine.
Une veuve et trois enfants. La police perdait aussi un de ses plus prestigieux éléments et l’humour mauricien prendra du temps à se remettre de ce deuil. Le vide sera ressenti à travers le pays. Même le Premier ministre fera le déplacement au domicile de la famille pour rendre hommage à Théo. SAJ était pourtant l’un des personnages favoris de cet humoriste et imitateur. “Mais il avait toujours su le faire avec respect, sans insulter ou humilier la personne qu’il imitait”, explique Jean-Bernard. Le Premier ministre et son épouse se plaisaient de ses gags et des imitations. Christian Théodorine était dans son uniforme de policier quand il avait approché Jean-Paul II pour l’unique visite papale à Maurice. Personne ne s’était jamais plaint ou offusqué lorsqu’il se coiffait d’une calotte pour imiter le Pape ou le Cardinal Jean Margéot dans ses shows.

Mere desh ki dharti.
“Joyeux luron”, “amuseur public”, “clown” : paradoxalement, la tenue et la prestance de ce gentleman contribuent à redorer le blason de la police. Il est aussi un des principaux acteurs des spectacles de musique et d’humour Flics en délire et Flics en super délire, présentés par des éléments de la force policière sur scène vers la fin des années 80. Les retransmissions de ces spectacles à la télé contribuent à mieux exposer les talents existants au sein de la force policière, et le public se prend de sympathie pour ce drôle de flic. “C’était l’homme le plus jovial qu’on ait pu recruter dans la force policière. Ce n’était pas seulement un collègue, mais un grand frère (…) Kan li ti sorti, li ti touzour amenn gato pou nou”, témoigneront certains de ses collègues, dont des hauts gradés, à son décès.
Quand il rejoint la force policière en 1968, Christian Théodorine y voit une occasion d’être au service de son pays, après avoir été enseignant à Mahébourg. Revêtant l’uniforme gris de l’époque, l’homme est toujours très coloré. Deux ans plus tôt, ce dessinateur talentueux a créé le Cercle Decaën avec quelques amis pour mieux jouir de sa passion pour la littérature et le théâtre. Dans un premier temps, ils mettent en scène des pièces de Molière. Plus tard, la troupe décide de s’orienter vers la poésie et la chanson. Brel, Moustaki, Brassens, Mireille Mathieu, Aznavour, Barbara… Christian ne se contente pas que de les reprendre; c’est à travers eux qu’il commence ses imitations.
Amoureux de la littérature française classique, Christian Théodorine devient aussi un grand fan de cinéma indien. Basé à Plaine des Papayes, il tombe sous le charme de la chanson Mere desh ki dharti, qu’il découvre dans le film Upkar, joué au cinéma Eros. Il citera souvent cette chanson comme l’une de ses préférées et la reprendra souvent en public.

Mille visages.
Peintre, graveur sur verre, pyrograveur, fin bricoleur, guitariste, Christian Théodorine était un passionné des arts et de la culture. Ses passions, il les a aussi partagées à ses enfants, raconte Jean-Bernard Théodorine. Ce dernier a suivi les pas de son père pour se retrouver sur scène. Il a été parmi les premiers humoristes à avoir participé aux spectacles d’humour de l’agence Immedia.
Empruntant la voix du Mentor Minister, Jean-Bernard Théodorine nous balance à son tour : “Get Pravind. Mo ti dir li mo pou vinn so Mentor. Ena dimounn ki pa fin gagn sa sans la. Get garson Théodorine, li li finn perdi so Mentor boner.” Même s’il n’est pas resté dans le domaine, le fils aîné de la famille Théodorine confie qu’il était important de rendre hommage à son père pour les 25 ans de sa mort. Par les témoignages qui lui sont régulièrement apportés, il est conscient que l’artiste n’a jamais été oublié par ceux qui l’ont connu. Pour Jean-Bernard Théodorine, il y a aussi le savoir-vivre et les principes que leur a inculqués ce père parti beaucoup trop tôt. “Il était d’une grande générosité. Il ne méprisait jamais personne. Pour lui, tout être humain était un être humain. Il était apprécié pour cela.”
On l’a connu sous différents traits : ivrogne, pêcheur, serveur, grande folle, travailleuse du sexe, sinwa laboutik… Dans son rôle de policier, Christian Théodorine était souvent aux côtés des marginaux : “Des personnes vivant à ras de terre, plus près de la vie, et qui, de par cet ostracisme, en ont développé une philosophie”, écrivait Week-End/Scope dans son édition du 11 au 17 mai 1990. “J’ai été près d’eux par mon travail. Ils ont un dialogue, un argot, une manière bien à eux d’extérioriser leurs sentiments”, disait-il à l’époque.

Tchao Théo !
En couverture de notre 74e numéro : le visage grimaçant de Christian Théodorine. Ce dernier est alors au faîte de sa renommée, qui sera encore plus forte durant les années qui suivront. L’homme rit de tout, se moque un peu de lui-même et prend plaisir dans les choses de la vie. “Je n’aime pas qu’on me demande combien je vais prendre pour un spectacle. Je ne fais pas cela pour l’argent.” Son plaisir est simple : “Être accepté et apprécié. J’aime quand le public joue avec moi. La récompense est alors inestimable. Elle vaut plus que n’importe quel cachet.” L’homme à la forte stature a d’ailleurs une devise : “Beaucoup donner et ne rien attendre en retour.”
La foule avait fait le déplacement pour ses funérailles à l’église La Visitation, Vacoas. L’orchestre de la police avait joué pour lui dire adieu. La presse en avait aussi parlé puisque Maurice perdait un de ses fils qui savaient la faire sourire et garder espoir. “C’était un adulte qui avait gardé un cœur d’enfant”, témoigne son fils.
Tchao Théo ! C’est sous ce titre que Scope lui avait rendu hommage, deux ans plus tard. “Christian s’était forgé une image publique comme seules savent le faire les vedettes du show-biz à l’immense popularité. Il savait si bien amuser tout le monde que l’on aurait dit que c’est le gag qui l’avait choisi.”
Les valeurs enseignées par son père sont toujours mises en pratique par Jean-Bernard Théodorine, qui retransmet aujourd’hui ces principes à ses enfants. Pour que la mémoire ne s’efface pas, il leur parle souvent de ce grand-père qu’ils n’ont pas connu. “Vingt-cinq ans après, s’il n’est plus là physiquement, il n’a jamais quitté nos cœurs et ceux des gens. Ne pas l’oublier est le plus grand hommage qu’on puisse lui rendre.”