Il y a trois cents ans T'Eylandt Mauritius devenait l'Ile de France

Nous sommes le 19 février 1710 le Beverwaert navire hollandais a accosté le Port Nord-Ouest pour prendre à son bord les derniers colons hollandais et leurs esclaves  de T'Eyland of Mauritius en direction de Batavia. Ce départ met fin à 112 ans d'occupation de l'île par les Néerlandais si l'on inclut la brève période d'abandon entre 1658-1664. Suivant les instructions de la compagnie Hollandaise des Indes Orientales, la Verenigde Indische Compagnie située au Cap de Bonne Esperance, notre île fut ainsi abandonnée à son sort. Officiellement il n'y avait plus âme qui vive sur l'île.
Les Français et les Anglais connaissent bien l'île, d'ailleurs durant toute l'occupation hollandaise, pirates et autres corsaires de ces deux nations ne se gêneront pas pour s'y approvisionner en eau et autres rafraichissements. Les Français étaient présents dès 1663 à Mascareigne, la Réunion, où une colonie de peuplement a vu le jour. Dès que la nouvelle de l'abandon de Mauritius est connue à la cour de France, Louis X1V donne des instructions au ministre de la marine, le comte de Ponchartrin, de s'emparer de Mauritius. C'est ainsi que le 20 septembre 1715 le Capitaine Guillaume Dufresne D'Arcel commandant du Chasseur débarque au Port Nord-Ouest est prend possession de l'île abandonnée comme l'atteste le procès-verbal de prise de possession : "Etant pleinement informé qu'il n'y a personne dans l'île Mauritius et islots et lui donna suivant intention de Sa Majesté le nom de l'île de France et y avons arboré le pavillon de Sa Majesté avec copie du présent acte que nous avons fait septuple."
On sait qu'une deuxième cérémonie du drapeau eut lieu le 1721 par Garnier de Fougeray, cette date marque l'occupation formelle de l'île par la France et le début de peuplement permanent. La France est déjà bien présente dans l'océan Indien. Elle occupe l'île de la Reuinion (Mascareigne) dès 1663. En investissant l'île de France, elle avait jeté les bases pour le contrôle de la route des Indes. L'Angleterre, à travers la East India Company, s'est implantée durablement au Bengale.
On peut qualifier la première partie de l'occupation de l'île comme une période de rodage durant laquelle l'île de France aura connu cinq administrateurs, nommément, Du Ronguet le Toulec, Denis Denyon, Deny de Brousse et Nicolas de Maupin. Aucun de ces dirigeants ne semble avoir été à la hauteur.
En 1725, une tentative est prise pour un début de peuplement de l'île Rodrigues, elle fut infructueuse, les quelque 38 colons et 15 esclaves ne pouvant débarquer à cause de mauvais temps. C'est en 1642, suivant un ordre de Louis X111, que Rodrigues est annexée à la France. C'est le gouverneur Maupin qui prend la décision de transférer le chef-lieu de la colonie située à Port Bourbon Mahébourg au Port Nord-Ouest. En quatorze ans la colonie compte environ 3000 individus incluant de la main-d'œuvre servile, mais elle manque de tout au point qu'une famine est évitée de justesse. La situation est telle que M. d'Orry, Contrôleur des Finances de la Marine et des Colonies, envisage de conseiller au Roi d'abandonner l'île de France à son sort.
Mahé de La Bourdonnais, un bâtisseur
Mais c'est la nomination de Mahé de La Bourdonnais qui allait donner une nouvelle impulsion à la colonisation de l'île. Ce gouverneur des îles de France et de Bourbon, selon le professeur Philippe Haudère, agrégé d'histoire et professeur à l'Université d'Angers, allait façonner durablement ce territoire dont il avait charge, bouleversant ainsi les données stratégiques de l'océan Indien. Son œuvre est tout simplement remarquable : en onze ans (1735-1746) d'administration, il transforme l'île de France en une colonie phare.
Dès son arrivée dans l'île, il se met au travail et fait construire des bâtiments, des forts, des magasins, un hôpital, un hôtel de gouvernement et des aqueducs. Il encourage l'agriculture et l'élevage, nommément le coton, l'indigo, le maïs, les arbres fruitiers et la canne à sucre et du bétail. C'est lui qui y introduit le manioc du Brésil. Il fait construire des routes pour relier le chef-lieu à Pamplemousses et Moka
Il rêvait de faire de l'île de France "l'Etoile et la Clé de la mer des Indes" et aménagea le Port Nord-Ouest, et des chantiers de marine qu'il fit construire, sortirent des navires armés, et fort d'une flotte il partit à la reconquête de Pondichéry. C'est suivant ses instructions que le capitaine Lazare Picaut prend possession, en 1742, de l'Archipel des Seychelles dont l'île principale porte le nom de Mahé.
Mais cet homme de génie n'avait pas que des admirateurs, l'animosité qu'il nourrissait contre Dupleix causa sa perte. Accusé de trahison pour avoir troqué Pondichéry aux Anglais, il fut incarcéré en 1748 à la Bastille, libéré trois ans plus tard, et mourut peu de temps après. Avec sa disparition le rêve d'un empire français des Indes s'évanouissait. Notre pays lui doit tout, c'est lui, plus que tout autre dirigeant, qui fut son bâtisseur.
En 1748, il s'en fallait de peu que l'île de France ne tombât aux mains des Anglais quand une flotte de 18 navires et un équipage de 3000 hommes dirigé par l'amiral Boscawen avec pour mission de prendre l'île avant de libérer Pondichéry, se présenta aux abords du Port Nord-Ouest, mais après avoir essuyé des coups de canon nourris, l'amiral crut qu'il allait avoir affaire à forte partie et abandonna l'idée d'un débarquement.
Les successeurs de Labourdonnais : Barthelemy David, Bouvet de Lozier, René Magon et Desforges Boucher, poursuivirent son œuvre en renforçant la défense de l'île, dynamisant son agriculture, tout en encourageant la venue des colons et des esclaves.
Nous sommes en 1767, la Compagnie des Indes Orientales ayant déposé son bilan, l'île qui comptait alors 20,500 habitants, dont 1998 blancs, 18 000 esclaves et 500 Indiens des Indes dits malabars, devait passer sous le contrôle du Gouvernement Royal.
L'Intendant Poivre
De 1767-1789, la colonie connut cinq gouverneurs, mais c'est la présence de l'Intendant Pierre Poivre sous Dumas qui mérite d'être signalé. Cet homme de génie, et d'ouverture, passionné de botanique tropicale, rêva de convertir l'île en jardin d'épices, mais le climat ne s'y prêta guère. Il permit la libéralisation des cultes et réforma l'administration de la colonie. Le jardin des Pamplemousses, un des grands fleurons de notre patrimoine portent ses empreintes. En 1788, 210,884 arpents de terre sont alloués aux colons, désireux de s'établir dans l'île, mais moins d'un tiers des concessions allouées seulement est consacré à l'élevage des ruminants et à l'agriculture, notamment à l'indigoterie. Mais la principale activité fut le négoce.
Avec l'ouverture du commerce, et le dragage de la rade du Port Nord-Ouest devenue Port-Louis, un nombre considérable de navires font escale en provenance des Indes et des ports du l'Asie du Sud Est chargés de produits exotiques. Un commerce florissant s'installa donnant lieu à une bourgeoise de marine. L'île de France est la première bénéficiaire de la guerre de course en accueillant corsaires, pirates et forbans porteurs de riches butins. Cette complicité va devenir néfaste à la longue. Alors que l'île connaît une période relative de prospérité, les événements liés à la prise de la Bastille, le 14 juillet 1789, qui ne seront connus dans l'île qu'en janvier 1790, vont changer les choses. Dès ce jour, rien ne devait plus être comme avant. Ne voulant pas être en reste avec les événements en métropole, les colons surexcités veulent le changement radical. Un comité révolutionnaire est mis sur pied et une assemblée élue pour gérer les affaires de la colonie dans la plus pure tradition révolutionnaire. C'est en 1791, en pleine période révolutionnaire, qu'une violente épidémie de petite vérole causa la mort de pas moins de 4000 esclaves.
Mais la nouvelle de l'abolition de l'esclavage par la Convention en 1793 est reçue comme une douche froide par les colons esclavagistes qui refusent de libérer leurs esclaves sous prétexte qu'aucune compensation n'était prévue. Les émissaires Baco et Burnel envoyés de Paris pour exécuter la décision de la Convention rebroussent chemin pour éviter une révolte. Dès lors, l'île de France devient une colonie rebelle.
Les Anglais débarquent
Nous sommes cette fois en 1803, Napoléon Bonaparte est au pouvoir et rétablit l'esclavage à l'île de France à la grande satisfaction des esclavagistes. Mais l'île est laissée sans renfort militaire, alors que les Anglais sont décidés à mettre fin aux agissements des pirates et autres corsaires qui ruinaient son commerce avec l'Inde. Isidore Decaën, nommé par l'Empereur comme commandant des forces françaises à l'est du Cap de Bonne-Espérance, assiste impuissant aux renforcements des forces navales britanniques sur la route des Indes, car aucune aide militaire ne vient de Paris, malgré les demandes répétées du Gouverneur Decaën et ses prédécesseurs depuis rébellion des colons en 1793.
Alors que Decaën ne pouvait compter que sur 2500 hommes de troupe et quelques réservistes, la main-d'œuvre servile ne pouvait être mise à contribution, car la possibilité de les voir passer à l'ennemi était à craindre. Les Britanniques avaient mobilisé plus de 26,000 hommes, dont 8000 cipayes et 3000 noirs. Déjà, environ 10,000 hommes dans 62 navires de combat avaient ceinturé l'île de France. Souvenons-nous de cette célèbre déclaration de William Pitt, Premier ministre anglais: "Tant que la France possèdera l'île de France, la route des Indes ne sera pas libre." Un plan savamment orchestré est dès lors mis en place sous le commandement de Lord Minto, Gouverneur Général des Indes. Dans un premier temps, fort de 16,000 hommes embarqués dans 21 navires de guerre et 45 transporteurs de troupes, avaient investi l'île Rodrigues, puis le 7 juillet 1810, c'est au tour de l'île Bourbon de passer aux mains des Britanniques.
Cette véritable armada prend possession de l'île de France. La bataille du Grand-Port livrée du 24 au 27 août 1810 qui vit la victoire des forces navales française ne fut qu'un accident de parcours, quoique les Britanniques eussent à déplorer la perte de 6 navires de combat, la mort de 105 soldats et 169 blessés. Nullement découragé par la défaite, le gros de la flotte de combat se replia sur l'île Rodrigues pour réapparaître en masse au début de novembre au Nord de l'île. Les Britanniques ne pouvaient attendre davantage, car la saison cyclonique était proche. Connaissant les points vulnérables de l'île, c'est dans le nord-est dépourvu de batteries côtières qu'ils choisirent de débarquer. C'était le 29 novembre 1810. Les 10,000 hommes de combat qui débarquèrent s'orientèrent en trois positions vers Port-Louis. Malgré l'infériorité numérique de son armé, Isidore Decaën offrit une vaillante résistance soldée par un échec.
C'est au nord de Port-Louis, aux petites heures du matin, qu'une capitulation fut signée, fort honorable selon Napoléon, car elle garantissait notamment que les propriétés des habitants seraient respectées ; que les habitants conserveront leurs religion, lois et coutumes.


Notes et Références
Auguste Toussaint : Port-Louis deux siècles d'histoire
Pierre de Sornay : Ile de France / île Maurice
Philippe Haudere : La Bourdonnais : Marin et aventurier
Amedée Nagapen : Histoire de la colonie : île de France, île Maurice
Rose Vincent : L'Aventure des Français en Inde
Rivaltz Quenette :  La franc-maçonnerie à Maurice
Benjamin Moutou : Ile Maurice : Vingt-cinq leçons d'Histoire


Commentaires

Good article, the story should be continued

Very few are aware of our history.
An old uncle once mentioned how our ancestors arrived when the island was then nicknamed "l'ile des rats".
Another mentioned the price paid by the new British administrators to the slavers (French colonials) for abolishing slavery, apparently worth billions (in gold) in todays money.
The unwritten story of Mauritius is quite interesting, it should be continued for the benefit of all.