ILS CÉLÈBRENT LEURS 25 ANS, LE 2 SEPTEMBRE : En toute authenticité avec les Otentikk Street Brothers

Vingt-cinq ans de combat et de révolution musicale et culturelle. Les Otentikk Street Brothers (OSB) sont ankor bonnto, un quart de siècle après leurs premiers balbutiements. Installés dans le salon de Master Kool B, Dagger Killa, Tikkenzo et Blakkayo se parlent comme si le temps ne s’était pas écoulé. À croire que les petits jeunes de Plaisance, “ne lor koltar”, n’ont pas pris une seule ride…
Fredonnant quelques morceaux, Bruno Raya et Tikkenzo reprennent en chœur les paroles de vieilles chansons qu’ils pensent présenter pour leur concert du 3 septembre au Palladium. “Wi, mo krwar kapav repran sa sante-la”, lance Tikkenzo à Master Kool B. Lorsqu’on leur demande de se décrire après vingt-cinq ans, ils sont unanimes : “Nou tou fini vinn papa ! Sakenn ena so fami, so priorite.”
Ils ont bien changé, les Otentikk Street Brothers, ceux que l’on voyait partout, poses de gangsters sur les affiches à tous les arrêts d’autobus, bermudas et t-shirts un peu trop larges. Même les petits jeunes de 25 ans s’en souviennent ! Les pères des sound systems, véritables révolutionnaires de la musique de rue, symboles d’une jeunesse underground, nous racontent avec grande émotion leur carrière.

Sur le bitume de Plaisance.
“Vingt-cinq ans de combat”, précise Bruno Raya, Master Kool B. Si les OSB ont connu un succès fulgurant, ce n’est pas sans peine. “Cette année, nous allons faire notre concert sans notre amie Marie-Michelle Perrine, partie trop tôt. C’est triste”, confie Blakkayo. Sur la table, quelques verres de thé glacé, et chacun sert l’autre. Une scène pourtant des plus simples, mais remplie de tendresse : quatre amis de longue date “pe kas enn ti poz”.
Ce groupe authentique, né sur le bitume de Plaisance, a marqué toute une génération. Sur le plan musical, culturel, linguistique mais surtout émotionnel. “Nous rencontrons nos fans d’il y a 25 ans, ainsi que leurs enfants ! C’est une grande émotion de voir que notre musique a survécu et est encore écoutée par tous. Cela représente en quelque sorte une victoire pour nous”, confie Dagger Killa, avec un large sourire. “Je suis content de voir des petits jeunes de 16 ans me dire qu’ils ont découvert notre musique sur YouTube.”
Nul des quatre n’a perdu son timbre de voix d’antan. “Nous étions les seuls à venir revendiquer ainsi notre langue kreol, nou langaz lari. Nou mari fier zordi kan nou trouv bann ti-bourzwa vinn dir nou : wa, kan nou al met enn lafaya la ?”, s’esclaffe Bruno Raya.

La voix du peuple.
Vingt-cinq ans après, la synergie est intacte. “Ils disent que quatre hommes ne peuvent pas dormir dans le même lit ! Nous, nous l’avons fait !”, affirment-ils en rigolant. Leur succès, ils le doivent en partie “au Colonel, à notre mentor”, George Corette. “Il nous a appris la discipline, la méditation. Il nous a appris l’école de la vie. C’est grâce à lui que je peux cuisiner pour mes enfants”, confie Dagger Killa. “E zisteman, mo ti al get so lakaz semenn dernier ! Tou ankor parey, 7 an apre so lamor”, ajoute-t-il, un brin nostalgique.
Dans le salon de Bruno Raya à Plaisance, les quatre musiciens rigolent, se ressassent le bon vieux temps. Vingt-cinq ans de vie commune, avec des hauts et des bas. “Nou tou abit dan Rozil, sauf Blakkayo ki ti pe vinn lekol isi. Me nou tou ti pe frekant sa kartie-la, nou’nn grandi ek roul ansam ! On se connaît depuis plus de 25 ans. Nous nous sommes donnés à fond pour faire écouter la voix du peuple, et nous en avons fait notre philosophie”, explique Bruno Raya, 42 ans. “Nou’nn oz abord bann size inportan, kouma ladrog, prostitision. Nou’nn fer li atraver nou lamizik parski sete bann realite nou pei”, soulignent les quatre chanteurs.

Verlan ek kod.
La lutte contre la drogue et l’injustice sociale, ils en ont fait leur combat. Conscients que les problèmes d’il y a une vingtaine d’années sont encore d’actualité, les OSB sont convaincus que leurs chansons parlent toujours aux jeunes. “Zafer-la pa’nn sanze, problem inn vinn trwa fwa pli grav. Azordi enn ti zenes kapav gagn enn doz dan Rs 100. Li sinp : 4 kamarad met Rs 25 sakenn, apre fini. Tou zafer tro fasil aster. Nou bann sante ankor vivan akoz bann zenes-la retrouv zot”, avance Tikkenzo.
“Le travail qu’on a fait n’est pas vain lorsque nous voyons tout le mouvement derrière la musique que nous avons créée. L’on se sent comme le jardinier qui sème des graines”, nous dit Bruno Raya. “Lagrin may”, ajoute Tikkenzo en riant. “Oui, voilà ! Sans prétention, l’on peut dire que des dix graines semées, huit en sont sorties grandies, et c’est de là que nous tirons notre fierté. Vingt-cinq ans après, nous pouvons le dire haut et fort”, confie le chanteur.
Les OSB ont encore la gnaque pour “kraz Babylonn”, avec leurs amis de parcours. “Il y a un lien fort entre ceux qui nous ont suivis depuis nos débuts jusqu’à aujourd’hui. Nous les remercions”, confie en toute simplicité les OSB. Au cours de la conversation, les artistes se lancent des regards complices ou encore des codes. “Nou itiliz boukou verlan ou sinon bann kod pou pas bann mesaz”, rigole Tikkenzo.

Langaz lari.
Riant à gorge déployée, ils se lancent dans une espèce de jeu linguistique : sarouyar, kotoba, bonnto. Néologismes et métaphores qu’ils ont utilisés pendant des années et qu’ils ont transmis à travers leur musique. “Nou itiliz langaz lari. Nou kominik koumsa lor sime. Dan enn sertin fason, nou’nn montre lil Moris ki kreol li pa enn langaz vilger”, explique Bruno Raya.
“Lamizik se enn langaz iniversel”, dit Bruno Raya. “Se langaz vibrasion ki nou koze”, renchérit Dagger Killa. “Se 25 an konba avek determinasion”, ajoute Bruno Raya. Les Otentikk Street Brothers ne perdent pas de vue leur objectif : faire entendre la voix du peuple, et surtout “fou panik dan baz” afin de faire bouger les choses dans le bon sens. “Nous avons eu beaucoup de chance durant ces 25 ans. Plusieurs personnes nous ont accompagnées, comme Sandra Mayotte et Scope. Nous les remercions pour cela.”
Dans 25 ans, les “vie zenn de Plaisance” fêteront peut-être leurs 50 ans de carrière. “Sel dimounn ki pou konn sa, se seki lao la. Nou pou arive kan nou pou alonze avek nou lame krwaze lor nou leker. Lerla nou pou kapav dir ki konba-la inn fini.” Leurs conseils aux jeunes qui veulent réussir dans ce domaine : la persévérance, l’humilité et la foi en Dieu.


S’il devait y avoir une chanson pour décrire le parcours et l’essence même d’OSB ?
Master Kool B : Panik dan baz
Dagger Killa : Revey Twa
Tikkenzo : Nou pa merit sa
Blakkayo : Zilwa leve lebra


Daniella Bastien, anthropologue :
“Si l’on devait faire une thèse sur la musique, OSB devrait y faire partie”
Daniella Bastien est anthropologue mais aussi fan des Otentikk Street Brothers. “J’ai grandi à Camp Levieux. Je connais Bruno Raya depuis mes 14 ans !” Elle estime que l’apport des quatre musiciens du ghetto de Plaisance a été conséquent sur les jeunes mais aussi sur les pratiques culturelles de l’époque. “Il est définitif que le mouvement dance masters des OSB a eu un impact majeur sur la vie des Mauriciens à l’époque. Leurs textes, d’ailleurs étudiés et disséqués par de nombreux universitaires, représentent une véritable créativité à la fois au niveau du sens et de la forme de la langue. C’est, entre autres, du verlan, mais en même temps, il y a un processus de création linguistique qui s’opère. C’est un peu le propre du rap ici, comme ailleurs.”
En sus de l’apport linguistique, les OSB ont également su imposer leur style de rue sur une plus grande partie de la population. “C’est extrêmement intéressant. Tikkenzo, Dagger Killa et les autres sont venus avec leur propre style. Mais c’était surtout enn lamizik geto. Une musique qui ne parlait pas forcément qu’à ceux qui vivaient dans ces ghettos mais aussi ceux qui sentaient qu’ils vivaient et appartenaient à ce groupe.”
Daniella Bastien souligne que les Street Brothers ont su créer leur propre système de codes. “Bruno Raya y est pour beaucoup parce qu’il ne faut pas oublier qu’il est une personnalité publique, au-delà de son activité musicale. Il a fait de la télé, de la radio. Sa façon de s’habiller, de parler a beaucoup influencé les jeunes. Les OSB avaient même un magasin de vêtements dans les galeries Evershine de Rose-Hill. Les OSB ont façonné cette jeunesse-là. Je me souviens des savates un peu rectangulaires à la mode en 1995-96. Il nous les fallait pour être dans la vibe !”, rigole l’anthropologue.
Elle nous explique qu’au-delà de la catégorisation musicale (reggae, seggae, etc.), il existe “enn lamizik expresion kreol. Se enn mod mizikal kot nou sant dan kreol ek kot nou kapav dir seki nou anvi akoz se nou langaz.” Et d’ajouter que “les OSB, en plus de chanter en kreol et d’être des personnalités publiques, sont allés vers le plus nombreux.” Pour elle, il est clair que les quatre jeunes de Plaisance ont leur place dans l’histoire musicale du pays. “Tou dimounn kone ki’ete sa babylone water. Rien qu’à voir les concerts dans les années 90 avec des stades remplis de fans ! Il s’agit d’un trend culturel. Et si l’on devait faire une thèse sur la musique, OSB devrait y faire partie.”