La dépendance à la drogue les enchaîne à un mode de vie où la quête de la prochaine injection est l’ultime but. Les souffrances engendrées chez ceux souffrant de ce mal est atroce et prend le dessus sur tout. La Journée internationale de la lutte contre la drogue, qui sera marquée le 26 juin, vient rappeler que la toxicomanie est avant tout un problème humain. C’est ce dont témoignent celles et ceux qui ont voulu nous parler de l’enfer qu’ils vivent au quotidien.

“Je suis comme un robot qui a besoin d’une pile pour fonctionner.” Sans ses six à sept doses quotidiennes de brown sugar, Tony ne peut rien faire. Chaque matin, il se réveille par obligation quand le manque se fait atrocement sentir : “Li kouma enn alarm. Se samem ki kas mo somey.” Dès lors, surviennent bâillements, larmoiements, sueurs froides, crampes et courbatures. Ou encore des brûlures à la gorge, sans compter une forte envie de vomir. Une situation qu’il vit depuis une dizaine d’années. Depuis que la drogue ne lui fournit plus de plaisir mais est devenue un besoin.

C’est pour combattre ces mêmes démons qui lui rendent la vie impossible que Jasmeen est passée à la thérapie de maintenance à la méthadone. Cette substance lui permet de retrouver un équilibre et de stopper ses nausées, ses démangeaisons et ses douleurs musculaires, qui s’étaient manifestées pendant la nuit. Cette mère de famille de Port-Louis mène une vie basique, comme s’occuper de ses six enfants avant de se rendre au travail après avoir pris sa méthadone. Mais la peur de ne pouvoir assumer toutes ses responsabilités est omniprésente. Dans le passé, avant même de penser à se brosser les dents, elle était contrainte de “kas enn yen”, non pas pour le plaisir, mais pour pouvoir fonctionner normalement. En effet, selon elle, tous les consommateurs de drogues ne sont pas des meter nisa.

Dépendance.

Difficile d’être dissocié de cette réputation de junky, de droger et de tous les préjugés associés aux personnes souffrant de dépendance aux drogues. Pourtant, ce comportement qui les marginalise peut s’expliquer si on prend le temps de comprendre qu’à un moment, le choix n’est plus là. Certes, les premiers fix de départ sont faits en pleine conscience, dans la quête du plaisir que procure la drogue, comme tout autre produit psychoactif, dont l’alcool. Mais à un moment, les composantes s’installent dans le corps et le système nerveux et produisent des déséquilibres qui provoquent cette dépendance.

Jasmeen décrit le processus : “La dépendance est rusée; elle vient discrètement, alors que vous ne vous en rendez pas compte. Elle vous fait croire que si vous prenez davantage de produits, c’est juste parce que vous en avez envie, que vous l’avez choisi. Mais c’est elle, derrière vous, qui tient les rênes.” Pour cette prochaine dose devenue vitale, il faut donc trouver de l’argent. Tony explique que pour une personne souffrant de dépendance aux opiacés, une journée se résume à “rod kas, droge; rod kas, droge”. Il précise : “Li pa enn sinp ti malad latet ki nou kapav fer disparet zis avek enn ti medikaman.”

En mode trasman.

Son quotidien étant dicté par la consommation de cette substance, Tony est donc en mode trasman, le jour de notre rencontre. Malgré le fait d’avoir un emploi et un salaire. Actuellement sur le marché, un “demi-quart” se vend à Rs 400. Il faut au moins Rs 1,200 par jour par consommateur. Ce cercle vicieux entraîne certains à mendier, à voler, à se prostituer, à dealer, à s’endetter, à arnaquer des proches ou la famille, voire à vendre tous leurs biens. Toutes les ruses astuces sont bonnes à prendre pour une dose. Surtout lorsque vient la nuit quand leurs corps sont à bout de force et recommencent à montrer des signes de manque.

Tony, Jasmeen, et bien d’autres n’ont plus le choix. “Nous sommes conscients que c’est un poison qui nous tire vers le bas. Malgré toute notre bonne volonté de suivre des thérapies et autres programmes de désintoxication, la réalité nous rattrape. Ladrog, li divan nou laport ek tou nou lantouraz ladan mem.”

Au plus profond d’eux, ces usagers espèrent des lendemains meilleurs. “Nou ena ankor tou nou lespri. C’est très dur de se réinsérer avec un profil aussi chargé. On veut pouvoir vivre, pas comme des parias. Nous ne demandons pas à la société d’assumer notre consommation, mais de ne pas nous stigmatiser à ce point.”


La drogue synthétique détruit son fils et sa famille

“Colère, peur, révolte” ont été ses premiers sentiments face à l’entrée de la drogue dans son foyer. Ne pouvant retenir ses larmes, Dhana, cadre dans une compagnie privée, nous confie la descente aux enfers qu’elle tente de cacher à tous, même aux plus proches. “Nous étions jusqu’ici une famille tranquille et sans histoire. Pourtant, nous n’avons pas été épargnés par ce fléau.” Depuis bientôt deux ans, les nuits et les journées de cette mère de famille de trois enfants sont occupés par ce cauchemar. “Je me sens impuissante et dépassée par tout ce qui nous tombe dessus depuis que mon fils cadet consomme régulièrement de la drogue synthétique.”

Cette habitante des Plaines Wilhems reconnaît qu’il y avait bien eu quelques alertes, comme du papier tabac dans ses affaires, des notes en chute libre, l’école buissonnière, et surtout un renfermement inhabituel. Mais elle n’a rien dit à son enfant. “Mon mari et moi étions tellement pris par le boulot”, confie la quinquagénaire. “Sans doute ne voulions-nous pas voir que c’était plus grave que cela.”

Elle doit aujourd’hui faire face aux changements de comportements de son fils, aux mensonges et à l’argent qui disparaît. “Je ne dors plus. J’ai du mal à tenir la cadence au boulot parce que j’ai toujours la tête ailleurs à m’inquiéter de ce qu’il peut faire en mon absence. Le plus dur, c’est de vivre dans une angoisse 24 heures sur 24 et d’appréhender un coup de fil annonçant qu’il a pris la dose de trop, la dose fatale.” Son fils de 17 ans a été renvoyé du collège et passe beaucoup plus de temps hors de la maison à fréquenter des dealers.