INSPECTEUR JAYLALL BOOJHAWON : « Les policiers peuvent enfin 
faire entendre leur voix »

Notre invité de ce dimanche est l’inspecteur de police Jaylall Boojhawon, qui est par ailleurs président de la Police Officers Solidarity Union, syndicat récemment enregistré. Dans cette interview réalisée vendredi après-midi, il revient sur le combat pour obtenir l’autorisation à la police de se syndiquer, sur son différend avec l’assistant surintendant de police (ASP) Hector Tuyau et fait un bilan de la situation de la force policière et, surtout, de ses faiblesses. Par ailleurs, il énumère les mesures qu’il compte demander à la hiérarchie de prendre pour faire cesser la frustration qui règne au sein de la force. Le tout avec un ton qui relève plus du combattant que du diplomate.
Depuis des années, les policiers mauriciens se battent pour avoir le droit de se syndiquer. Quand ils obtiennent légalement ce droit, deux syndicats, celui de l’ASP Tuyau et le vôtre, se battent comme des chiffonniers pour représenter les policiers. On ne vous a jamais dit que c’est l’union qui fait la force et pas la division ?
— Il n’y a pas de bataille de chiffonniers au sein de la police. Au cours des années écoulées, les policiers ont eu des moments très difficiles avec les différents gouvernements, les commissaires et leurs chefs hiérarchiques. Ils ne pouvaient pas protester et réclamer leurs droits parce qu’ils ne pouvaient former un syndicat et étaient représentés par une Police Federation qui était sous le contrôle total du commissaire de police. En 2010, avec un groupe de policiers, nous avons pris part aux élections de la Police Federation avec un point fondamental dans notre manifeste : entrer un case en Cour suprême pour demander que les policiers puissent se syndiquer. Mon groupe a remporté 16 sièges contre 2 à l’autre équipe, et nous avons commencé à préparer notre case. Hector Tuyau, qui était mon voisin de bureau, m’a demandé d’ajouter son nom comme co plaignant dans l’affaire, même s’il n’avait pas participé aux recherches sur la loi et à la rédaction de l’affidavit. J’ai accepté de l’inclure, mais comme il était ASP et moi simple sergent, c’est son nom qui a été imprimé en haut de la plainte et il s’est présenté lors des audiences sans même savoir ce qui se passait, comment la bataille s’organisait. Quand le Parlement a voté la loi autorisant les policiers à se syndiquer, Hector Tuyau est venu parader à l’Assemblée comme si c ‘était lui qui avait fait tout le travail. Mon but était d’avoir un seul syndicat regroupant tous les policiers pour mieux faire entendre leur voix et quand j’ai approché Hector Tuyau, il a posé une condition : il devait devenir le président de ce syndicat parce qu’un ASP ne pouvait pas être sous un inspecteur ! C’est parce que j’ai refusé qu’il est allé former un autre syndicat, l’Union Policière, pour un problème d’égo.
 Ne souffrez-vous pas de la même maladie qu’Hector Tuyau ? Pourquoi ne pas lui avoir donné la présidence ?
— Parce que c’est moi qui, depuis 2005, mène ce combat, quand j’ai été élu à la Police Federation. J’ai appris à gérer tous les dossiers, même celui du PRB, et je connais tous les problèmes des policiers sur le bout des doigts. Pourquoi est-ce que je devrais offrir les fruits d’années de lutte à Hector Tuyau, juste parce qu’il est un ASP et moi un simple inspecteur ? J’ai essayé de convaincre Tuyau de ne pas diviser les policiers mais il a décidé de former son groupe avec l’avocat Rama Valayden, qui préside ses conférences de presse. Nous avons donc décidé de former notre syndicat — la Police Officers Solidarity Union — en convoquant une assemblée et en faisant élire un exécutif dont je suis le président, comme le prévoit la loi. Notre syndicat a été officiellement enregistré par le Registrar le 6 février 2017. J’aurais aimé que les policiers fassent partie d’un seul syndicat, mais les circonstances en ont décidé autrement, et comme nous n’avons pas de temps à perdre, nous allons de l’avant et avons déjà commencé une campagne de recrutement. À l’heure où je vous parle, nous avons déjà 3 500 adhérents sur les presque 13 000 policiers.

 Les deux syndicats dépensent beaucoup d’énergie à accuser et à dénoncer leurs adversaires. Cette énergie ne devrait-elle pas être plutôt utilisée pour défendre les droits des policiers que les égos des nouveaux dirigeants syndicaux ?
— Je suis entièrement d’accord avec vous. Mais ce n’est pas le point de vue d’Hector Tuyau, pour qui l’important c’est le titre de président, pas la défense des droits et l’amélioration des conditions de travail des policiers.
 
Laissons de côté cette histoire d’égo un peu ridicule pour ne pas dire enfantine. Dans votre conférence de presse tenue la semaine dernière, vous avez dit que « si les autorités n’écoutent pas nos doléances, nous allons descendre dans la rue. » Vous commencez votre carrière de syndicaliste reconnu par une menace...
 — Ce n’est pas une menace mais une mise en garde. Les problèmes des policiers sont multiples et ont augmenté au fil des années. On fait appel aux policiers pour tout et n’importe quoi et on ne les paye pas assez. Après le passage du cyclone Carlos, on a demandé aux policiers d’aller faire le recensement des maisons inondées et donner des mémos aux victimes à la place des officiers de la Sécurité sociale. Si le policier fait le travail de la Sécu, quand est-ce qu’il va faire son propre travail ? C’est la police qui doit vérifier les informations sur les catchment areas pour le ministère de l’Education. Il y a une fuite aux examens du MIE, c’est la police qui doit aller surveiller les bâtiments. J’ai dit que nous allions descendre dans la rue si nos doléances ne sont pas entendues et le dialogue n’est pas ouvert pour régler les problèmes en suspens depuis des années. C’est parce que les policiers sont affectés ailleurs qu’ils ne sont pas dans les stations pour faire leur travail. Avant, nous ne pouvions protester et encore moins manifester. Aujourd’hui, en tant que syndicat, nous allons utiliser les moyens légaux pour nous faire entendre et organiser par exemple une marche de protestation comme celle que les pompiers viennent de tenir. Je le répète, ce n’était pas une menace mais une mise en garde au cas où nos revendications et nos demandes seraient bloquées.
 
Quels sont les principaux problèmes des policiers mauriciens ?
—  Ils sont, comme je l’ai dit, multiples et on ne pouvait pas les aborder avant parce que les policiers n’avaient pas le droit de s’exprimer en public. Un des principaux problèmes est le fait que des recommandations du PRB concernant la police ne sont pas appliquées. Parce que la hiérarchie de la police a tendance à penser qu’il ne faut pas donner trop d’argent aux policiers. Aux recommandations du dernier rapport du PRB, le commissaire de police est venu ajouter ses propres conditions pour les congés maladie, pour les heures de travail supplémentaires. Et ce, tandis que les employés de la Santé ou des Prisons ont droit aux nouvelles recommandations du PRB sans aucun problème. Il y a ensuite le volume de travail supplémentaire que l’on donne à faire aux policiers. Prenons le cas des hot spots, cette opération qui consiste à mettre plusieurs policiers pour  contrôler le trafic de la route dans un van — très souvent en mauvais état — à une point donné. Pour créer ces équipes, on prend des policiers de plusieurs divisions, ce qui diminue les effectifs et ralentit le travail dans certains postes de police.
 
Est-ce que selon vous les policiers mauriciens sont mal payés ?
— Ils sont définitivement mal payés, surtout de par la nature de leur travail et des risques auxquels ils sont exposés. Un policier ne travaille pas dans un bureau fermé mais aussi sur la rue et il est en contact avec le public. Le policier est insulté, agressé, sa vie familiale est perturbée à cause de ses longues heures de travail. Pendant le passage du cyclone Carlos, beaucoup de policiers ont travaillé trois jours de suite sans même une allocation repas. Le policier n’est pas un robot qui marche quand on presse un bouton mais un être humain qui est fatigué, stressé, a besoin se reposer, de consacrer du temps à sa famille et d’être respecté par ses chefs. Laissez-moi vous donner un exemple de la manière dont fonctionne la police. Mercredi dernier à 14h, un ordre sort des Casernes centrales intimant tous les policiers qui ont pris le service à 7h et qui devaient finir à 15h de rester en poste jusqu’à 18h à cause des contraventions qu’il faut prendre — ce qui dépasse les huit heures de travail par jour — sans aucun overtime. J’en ai été averti et j’ai téléphoné où il fallait en exigeant qu’une allocation soit payée et l’ordre a été annulé. Vous comprenez pourquoi il faut faire des pressions pour faire avancer les dossiers ?
 Comment va-t-on régler les multiples problèmes de la police ?
— En laissant les policiers faire leur travail, pas celui des autres. Toutes les institutions du pays devraient prendre leurs responsabilités au lieu de se fier à la police. On demande aux policiers de faire le travail des autres sans aucune allocation supplémentaire. Et en plus, le public les critique et se plaint qu’il n’y a pas assez de policiers dans les stations. Il faut mettre fin à cette pratique. Je vous donne un autre exemple : le 31 décembre on a choisi 40 policiers de la SMF pour aller tondre le gazon sur l’autoroute à Réduit, parce que le ministère des Utilités publiques n’avait pas fait son travail. Je suis intervenu auprès de la hiérarchie pour faire comprendre que les membres de la SMF n’étaient pas des coupeurs de gazon et que j’allais alerter les médias. La décision a été annulée.
 
Vos dites que les policiers sont mal payés et ont trop de travail. Et pourtant certains officiers de police ont le temps de s’adonner au trafic de la drogue...
— Je voudrais dire que les policiers dans ce cas sont moins nombreux qu’on le dit. Mais cela étant, nous ne sommes pas là pour défendre les policiers complices de trafiquants de drogue ou corrompus. Le syndicat a été formé pour défendre les intérêts de nos membres certes, mais aussi pour veiller à l’image de la force policière. Nous ne sommes pas là pour protéger les pourris, les trafiquants de drogue et les corrompus.
 
Quel est votre commentaire sur le nombre grandissant de policiers qui se suicident, souvent sur leur lieu de travail, avec leur arme réglementaire ?
— Le nombre en augmentation est choquant, même si dans 95% des cas ces suicides n’ont rien à faire directement avec le travail de policier. Le travail du policier concerne des crimes, des violences, des accidents mortels, des noyades. Travailler dans ce secteur peut affecter moralement un policier et provoquer chez lui un post traumatic syndrome disorder qui peut, dans un moment de faiblesse, le conduire au suicide. Ailleurs, dans d’autres pays, les policiers faisant partie des équipes travaillant sur les crimes sont vus par un psychologue. Savez-vous combien de psychologues il y a dans la police pour nos presque
13 000 policiers ? Une seule ! Comment voulez-vous qu’elle puisse s’occuper efficacement de tous ces policiers ? Il faudrait au moins un psychologue par division. Cela fait des années que nous le réclamons sans résultat.
 
Mais est-ce que les nouveaux policiers ne sont pas moins solides psychologiquement que leurs aînés ?
— Vous avez entièrement raison. Nous avons déjà dénoncé dans le passé la baisse de niveau dans le processus et les critères de recrutement des policiers. En 2010, il y avait au moins dix candidats acceptés qui avaient un casier judiciaire ou une charge provisoire contre eux. Quand j’ai déposé devant le PRB en 2013, j’ai demandé pourquoi on avait abaissé les critères de recrutement physiques et académiques. J’ai demandé si c’était fait pour permettre aux colleurs d’affiches des partis d’intégrer la police: on m’a dit de me taire. À l’époque, il fallait cinq credits pour entrer dans la police, aujourd’hui cinq passes suffisent pour être admis. Mais un policier c’est n’est pas seulement un vigile qui monte la garde devant une banque ou un magasin. Son travail demande des connaissances, une certaine intelligence, une capacité à réfléchir et à réagir rapidement. Si on n’est pas fort moralement, physiquement et académiquement, on ne peut pas bien faire le job. Cela fait des années que nous dénonçons cette situation sans provoquer aucune réaction de la hiérarchie des Casernes centrales et du gouvernement.
 Les policiers sont-ils suffisamment formés pour faire le travail qui leur est demandé ?
—  Quand j’ai commencé ma carrière dans la police, il y a 27 ans, personne ne pouvait intervenir dans le training. Aujourd’hui, les proches des politiques qui sont dans la police sont dispensés des training durs parce que quelqu’un a téléphoné à un chef. Comment voulez vous que les autres trainees aient envie de travailler dur ? Les manquements que l’on peut noter aujourd’hui sont dus à l’abaissement des critères pour le recrutement des policiers et au manque de formation, alors que les criminels sont, eux, en train de se moderniser, d’acquérir les dernières techniques et technologies, et utilisent un matériel dernier cri. Ce qui explique que le vice-président de la République puisse déclarer que « les dealers sont plus forts que les policiers. » Non, les policiers ne sont pas suffisamment formés et les méthodes de formation n’ont pas suffisamment évolué pour faire face à la situation aujourd’hui.
 
Qu’avez-vous à dire sur les arrestations arbitraires et spectaculaires que certains policiers semblent privilégier ?
— Je dis aux policiers que nous sommes au service du pays, selon la loi et les procédures, pas pour le compte d’un parti politique. Si un policier reçoit des instructions pour procéder à une arrestation arbitraire, il doit assumer ses responsabilités. Parce que demain, s’il y a des poursuites au civil, ce sont ceux qui ont exécuté les ordres qui seront poursuivis, pas ceux qui les ont donnés.
 
Vous avez un commentaire sur ce fils d’un assistant commissaire dont on avait volé la voiture de fonction de son père dans une histoire que l’on a essayé d’étouffer et qui avait été surnommée “l’affaire Coin Idéal” ?
— C’est une affaire qui fait l’objet d’une enquête et je ne vais certainement pas la commenter. Mais je répète que chacun au sein de la police, du plus petit au plus grand, doit assumer ses responsabilités et travailler selon les règles de la loi.
 
Qu’avez-vous à dire sur ces policiers qui se font de plus souvent tabasser par les membres du public ?
— Cela relève de ce que nous avons déjà dit sur le recrutement, la formation et le manque de moyens de la police. Le policier n’est pas formé au self-défense et on l’envoie seul ou avec un collègue mettre de l’ordre avec des groupes de personnes dans des bases dangereuses et procéder à des arrestations de trafiquants. Comment voulez-vous qu’il puisse le faire ? Mais il y a mieux : savez-vous qu’il est déjà arrivé que des individus ayant battu des policiers soient remis en liberté sur parole par des ACP pour des raisons inconnues ? Que doit penser le policier blessé qui se trouve à l’hôpital de cette libération de son agresseur par un de ses chefs hiérarchiques ? Est-ce que cette manière de faire va encourager le policier à bien faire son travail ? Mais cela étant, aujourd’hui, cette situation n’est plus possible parce que les policiers sont autorisés à se syndiquer et ont des porte-parole pour dénoncer les manquements.
 
Avec ces déclarations, vous êtes en train de vous attaquer frontalement à la hiérarchie de la police...
—  Non, je ne l’attaque pas, je la mets simplement en face de ses responsabilités. Installée la haut dans sa tour d’ivoire, la hiérarchie prend beaucoup de décisions qu’elle demande aux policiers sur le terrain d’exécuter, sans même savoir si c’est
possible. On peut se demander combien parmi les chefs qui prennent les décisions ont eu une expérience du terrain et de ses difficultés, et peuvent mesurer si ce qu’il exige est opérationnel. Les policiers sur le terrain disposent-ils de l’équipement requis ? Est-ce qu’on offre aux policiers les conditions et les outils techniques nécessaires pour les inciter à bien faire leur travail ? Est-ce que les heures supplémentaires sont payées ? Le policier peut-il effectivement prendre les jours de repos auxquels il a droit selon le PRB ? Mais malheureusement, dans la majorité des cas, on considère le policier comme une vache à lait que l’on nourrit d’herbe sèche. Tout ce que je suis en train de vous dire vient des coups de téléphone que je reçois des policiers des quatre coins
de l’île. C’est la voix des policiers qui a été longtemps étouffée et qui commence à se faire entendre aujourd’hui grâce au syndicat.
Avant, dès qu’un policier essayait de protester, il était automatiquement transféré ailleurs en signe de représailles. On l’envoyait à la SMF, dans un poste de police éloigné ou carrément à Rodrigues.
 
Ne redoutez-vous pas des représailles ?
 — Non. J’ai déjà subi des représailles dans le passé, j’ai subi des transferts punitifs et des arrestations arbitraires sans céder. D’ailleurs, aujourd’hui je poursuis au civil ceux qui m’ont arrêté. Ceux qui aujourd’hui voudront user de représailles envers moi et les policiers en général auront à faire face à leurs responsabilités. Nous n’avons pas enduré tout ce que nos avons enduré pour céder face à des représailles administratives. Nous avons écrit au commissaire de police pour lui demander de mettre un bureau à la disposition du syndicat. À partir de là nous allons organiser notre travail et faire parvenir les doléances de nos membres aux départements concernés. Nous espérons que le commissaire jouera le jeu et dialoguera avec le syndicat pour améliorer le sort des policiers, ce qui ne peut qu’améliorer la performance de la police. Nous espérons que le commissaire va répondre à nos lettres et instaurer une atmosphère de dialogue, sinon nous serons obligés de faire monter la pression. Toujours dans le respect de la loi.
 
Terminons cette interview par résumer ce que vous demandez à hiérarchie de la police pour satisfaire les policiers...
— En fin de compte, ce que nous demandons à la hiérarchie de la police est simple : que les policiers soient traités comme des êtres humains, avec respect, que leur travail soit payé comme il se doit, que leurs droits soient respectés. Nous lui demandons de réaliser les quatre mesures qui font partie de notre manifeste : une meilleure paye et des allocations pour la spécificité de leur travail pour les policiers ; qu’ils disposent de bonnes conditions et de bons équipements pour travailler ; que les policiers aient droit aux promotions qu’ils méritent et que l’on mette fin aux transferts punitifs et, finalement, que le système de fonctionnement de la police et des examens soit transparent. Si ces conditions sont remplies, la grande frustration qui règne au sein de la police va diminuer et son efficacité augmenter en proportion.