À l’invitation de la Cyno Breeders Association, qui regroupe tous les éleveurs mauriciens de singes, le Dr François Lachapelle, chef du Bureau d’Expérimentation à l’INSERM (Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale) en France, a animé cette semaine un symposium. Nous avons saisi cette occasion pour l’interroger sur le rôle des singes dans la recherche médicale et sur les controverses que cette pratique suscite. Voici l’essentiel de cette interview, réalisée mardi dernier à Port-Louis.
Peut-on dire, Dr François Lachapelle, que vous êtes un propagandiste au service des éleveurs mauriciens de singes  ?
Pas du tout. Je suis en charge de la politique d’expérimentation animale à l’INSERM, et je suis également président d’une association française qui regroupe tous les acteurs majeurs de la recherche biologique et médicale et les majors de la pharmacie.
Je disais « propagandiste des éleveurs de singes mauriciens » dans la mesure où vous êtes un des principaux intervenants au symposium qu’ils organisent cette semaine sur « la pertinence de la recherche pré-clinique ». Ils utilisent donc votre image de marque pour faire passer leur message.
Bien entendu. Mais le message que je fais passer, ce n’est pas de dire que c’est très bien qu’il y ait des singes à Maurice, et que les éleveurs sont des gens très gentils qu’il faut soutenir. Mon message est le suivant : dans l’ensemble des moyens nécessaires pour la recherche, on a besoin, entre autres choses, d’animaux de qualité. Et les éleveurs mauriciens de singes sont d’excellents partenaires.
Vous avez été animalier avant de devenir neurobiologiste. Par conséquent, vous avez été un ami des bêtes avant de commencer à les disséquer au nom de la science ?
Il existe un paradoxe que les opposants à l’expérimentation animale ont beaucoup de mal à comprendre. Les gens qui ne connaissent pas ce monde sont étonnés de découvrir que ceux qui travaillent dans ce secteur aiment les animaux. Ce sont des gens généralement passionnés par les animaux qui le font. Je suis passé du rôle de soigneur à celui d’expérimentateur d’animaux. Ce passage s’est fait au cours du temps. Au fur et à mesure que mes études ont avancé, ma compétence scientifique s’est affirmée et je suis devenu d’abord un ingénieur, ensuite un chercheur, et maintenant directeur de recherches.
Vous vous êtes beaucoup exprimé sur l’éthique du métier que vous pratiquez. Avez-vous eu des problèmes d’éthique, justement, pour quitter le statut de soigneur pour arriver à celui d’expérimentateur ?
Il y a bien sûr, surtout au début, beaucoup d’émotion à travailler sur des animaux en laboratoire quand on a été animalier. Mais il faut savoir que la grande majorité des études sur les animaux n’impliquent pas de vraies douleurs et de souffrances chez eux. L’Office fédéral suisse de protection animale publie des statistiques qui montrent que seuls 7% des expérimentations, au maximum, sont considérées comme douloureuses. On met en oeuvre un maximum de moyens pour que les animaux souffrent le moins possible dans les expérimentations.
Entrons dans le vif du sujet. Le recours à l’animal dans la recherche est-il un mal nécessaire pour permettre à l’homme de mieux vivre et de moins souffrir ?
Je dirais plutôt que le recours à l’animal dans la recherche est un mal nécessaire pour faire avancer la connaissance de manière générale. C’est grâce à cette avancée qu’on va, de manière directe et indirecte, trouver des médicaments, augmenter la sécurité de notre vie quotidienne, de notre environnement, la sécurité alimentaire et animale, entre autres.
Comprenez-vous l’opposition, de plus en plus forte, à l’utilisation des animaux dans la recherche médicale ?
Oui, j’ai conscience de cette évolution de la sensibilité sur cette question. Mais j’aimerais préciser qu’elle n’est pas de plus en plus forte. Elle s’exprime suivant les époques et avec des formes différentes qui évoluent. Aujourd’hui, internet et les réseaux sociaux permettent à cette opposition de se faire mieux entendre dans le cadre d’un engagement qui est essentiellement verbal. Et surtout très loin de la réalité de la vie sociale et du monde vivant avec des perceptions très marginales. Cette opposition considère que l’homme est un prédateur et un destructeur de l’environnement uniquement animé par la sottise et l’appât du gain.
Les gens faisant partie de cette opposition sont-ils, de votre point de vue, des doux rêveurs ou des gens mal informés ?
Il y a les deux, et puis il y a des éléments qui brouillent l’image. On comprend très bien les questions du public. Celui-ci voit les énormes compagnies pharmaceutiques qui font des bénéfices extraordinaires, qui font des erreurs. Mais on ne parle toujours que des trains qui sont en retard, pas de ceux qui arrivent à l’heure. Quand on vous montre la liste des 70 médicaments qui sont soit inactifs ou dangereux, on oublie de vous montrer les deux millions de médicaments qui sont efficaces. Soixante-dix par rapport à deux millions, ce n’est pas grand chose. Statistiquement, si on met l’accent sur les 70 médicaments, on a l’impression que c’est une chose terrible alors que dans la réalité, les risques sont très limités et les résultats de la médecine ne sont pas aussi mauvais qu’on le dit.
Pourquoi cet aspect de la réussite, sous-utilisé, n’est-il donc pas mis en avant, alors que l’on entend plus souvent les opposants ?
À cause de ce que les sociologues appellent le risque d’opinion. C’est-à-dire, le fait que sur un problème de société mineur mais émotionnel, on n’entend s’exprimer que les personnes qui en ont une vision négative. Donc, effectivement, quand on interroge le public à travers des sondages d’opinion, et qu’ils sont entre 70 et 80% à dire qu’ils sont en faveur de l’utilisation d’animaux pour la recherche, on n’en parle pas beaucoup. Mais on entend beaucoup plus souvent ceux qui sont contre, alors que l’expérimentation animale n’est pas un grand problème de société. C’est un problème mineur très bien exploité.
Par conséquent, cela voudrait-il dire que ceux qui font de l’élevage et de l’expérimentation gèrent mal leur communication ?
Pas aussi mal que ça. Surtout quand on parvient à dialoguer avec le public, à lui faire comprendre l’intérêt, la nécessité, de l’expérimentation. Plus on n’en parle pas, plus on essaie de se cacher, et plus on a d’ennuis.
Iriez-vous jusqu’à dire que ces groupes opposés à l’expérimentation animale, très actifs verbalement et dans les campagnes de communication, sont des fanatiques ?
Oui. Mais savez-vous que certains organismes français spécialisés dans la sûreté intérieure traitent certains de ces groupes de terroristes ? Non pas qu’ils soient des terroristes, mais en raison de leurs modes de pensée, de fonctionnement et de leurs méthodologies, similaires à ceux des terroristes religieux ou des extrémistes politiques. La mécanique de base est la même. Ce sont de moins en moins des gens violents qui se recyclent davantage dans l’action sur internet ou la distribution de pamphlets.
Mais comprenez-vous le sens du combat des opposants à l’expérimentation ?
Oui, bien sûr. Je crois que ces personnes ont une perception très minoritaire de l’organisation sociale des activités humaines et qui ne sont pas applicables à des grands nombres. Et puis, leur opposition repose surtout sur un niveau d’information et de connaissances ridicules des pratiques de la recherche et de la biologie.
Est-ce un combat perdu d’avance ou inutile ?
Pas du tout. C’est, au contraire, un combat très utile. Ce combat agit comme un aiguillon pour obliger la recherche à améliorer la qualité de ses pratiques et la dimension éthique dans l’utilisation des animaux. Sans les opposants, la recherche se reposerait sur ses lauriers et ne continuerait pas à progresser. Ces opposants sont ce que Engel appelait des « idiots utiles », qui nous forcent à apporter la plus grande attention aux animaux.
Mais cette attention ne vient-elle pas surtout du fait que l’homme, surtout celui des grandes villes, s’isole de plus en plus des êtres humains pour reporter son affection sur des animaux de compagnie ?
Vous avez raison. L’homme reporte d’autant plus son affection sur un animal de compagnie qu’il vit dans un monde de plus en plus virtuel. Dans les populations ou les cultures qui ont des pratiques agricoles importantes et qui sont en permanence en contact avec les animaux, on ne retrouve pas ce comportement-là. Mais aujourd’hui, dans les grandes villes, les animaux sont redevenus des espèces de symboles, des totems que, très souvent, on n’emmène pas chez soi. En Europe, les télévisions sont inondées de reportages magnifiques sur les primates, les chimpanzés, les gorilles, les grands singes. On a l’impression que ce sont des êtres merveilleux, extraordinaires, qu’on va pouvoir les prendre dans ses bras – ce qui est totalement déconseillé. Il y a une part de rêve dans tout cela avec, en plus, la notion des espèces en voie d’extinction.
C’est un souci essentiellement européen, pour ne pas dire europeano-centriste ?
Non. Il existe dans tous les pays des gens qui font attention aux animaux. Mais de manière générale, la vision est plus raisonnable quand elle émane de gens qui ont l’habitude de vivre avec les animaux et ont appris à avoir plus de respect pour eux. Mais c’est vrai que c’est davantage un souci de civilisation riche et urbaine.
Je ne suis pas tout à fait d’accord avec vous. Il y a eu, il y a quelques jours à Maurice, la fête des animaux. C’est extraordinaire ce que certaines personnes peuvent faire pour leurs animaux de compagnie à Maurice. Je me demande même si certaines d’entre elles ne s’occupent pas davantage de leurs animaux de compagnie que de leurs proches. Et Maurice ne fait pas partie des civilisations dites riches et urbaines.
Il existe, effectivement, des projections affectives extrêmement fortes qui font qu’au bout d’un moment, il y a une projection dans l’animal. On attribue à l’animal des conduites humaines…
…ou on lui donne ce qu’on n’est plus capable de donner aux autres êtres humains ?
Ou, plus exactement, on lui donne ce que l’on pense ne pas pouvoir recevoir des autres êtes humains.
Les propriétaires d’animaux sont-ils les principaux opposants à l’expérimentation, ou s’agit-il alors de gens qui ne possèdent pas d’animaux mais qui ont une conception du traitement que l’on doit accorder à un animal ?
Il y a les deux. Que l’on fasse de l’expérimentation sur des animaux ou que l’on utilise les animaux au bénéfice de l’homme, ce qui revient au même, il y a des écoles de pensées différentes. Il y a parmi des gens qui s’opposent systématiquement à tout. Et d’ailleurs, très souvent, ceux qui sont très actifs et très dérangeants mènent de front trois ou quatre combats dans des domaines différents, passant de l’un à l’autre. Ce sont des opposants professionnels, des gens qui sont systématiquement contre, et qui sont des adeptes de la théorie du complot permanent, du « on nous cache tout »…
…mais, mine de rien, vous êtes en train de vous livrer à un dénigrement systématique de vos adversaires ! Vous en faites des gens qui ne connaissent pas le sujet et qui disent n’importe quoi. Ça, c’est de la propagande.
Mais ce sont souvent des gens qui sont mus par des réflexes émotionnels qui prennent un tout petit élément pour construire un système de pensée dans lequel ils évoluent et qui les extraient du réel. Singer, le philosophe australien qui a été un des grands opposants à l’expérimentation animale, a eu par la suite une position très forte. Il a déclaré que l’utilisation des primates pour la recherche sur la maladie de Parkinson était une nécessité absolue, compte tenu de l’impact social et la souffrance induite par cette maladie. Les gens qui s’opposent à l’expérimentation ne citent jamais cette position de Singer. Mais par ailleurs, il faut bien se rendre compte du fait que cette éthique de l’expérimentation animale et utilitariste équivaut à « la fin justifie les moyens », ce qui peut avoir des conséquences redoutables. Je comprends que des courants philosophiques puissent être opposés à cette idée.
Sans langue de bois, si on n’a plus recours à l’expérimentation animale, la recherche médicale s’arrêtera-t-elle de progresser ?
Ce n’est pas seulement la recherche qui va arrêter de progresser, mais surtout la connaissance.
Par voie de conséquence, l’expérimentation animale est-elle obligatoire ?
Il y a deux ans, l’INSERM a fait faire une étude nationale sur l’état des méthodes alternatives en France. On a interrogé les groupes de recherches qui utilisent les animaux de laboratoire. Une des questions était : quelle est la part des méthodes alternatives par rapport à l’expérimentation animale ? On a vu que dans les laboratoire qui utilisent les animaux, 70% des activités était sans animaux. Par conséquent, les autres méthodes sont très largement utilisées, mais ont un niveau d’information différent de ce que l’on obtient chez l’animal. Les systèmes évoluent, comme les virus et les bactéries et ceux des animaux aussi, ce qui permet à la recherche d’avancer plus vite. Il faut donc continuer la recherche sur les animaux…
…mais ce qu’on arrive à trouver dans les plantes, par exemple, n’est pas utile à la recherche ?
C’est utile, certes, mais cela ne peut pas remplacer ce que l’on trouve grâce aux animaux. On est obligé de progresser car les populations humaines et leurs modes de vie changent, évoluent. Les organismes ont des réponses aux pathologies et aux thérapeutiques qui évoluent. Les pathologies évoluent elles-mêmes, ce qui fait que la rougeole, qui était une petite maladie, est aujourd’hui redoutable avec des conséquences neurologiques qui peuvent être définitives. La tuberculose était essentiellement une maladie pulmonaire autrefois. Aujourd’hui, la quasi-totalité des ses formes sont cérébrales ou osseuses, avec des douleurs épouvantables plus difficiles à soigner. À côté de ça, dans l’autre sens, la bactérie de la peste ne provoque plus la maladie qui avait terrifié le monde pendant des siècles. Le combat pour la santé évolue sans arrêt, et on est obligé d’avancer. Et le recours aux animaux dans la recherche permet d’aller plus vite. Parfois au même rythme que l’évolution de la maladie.
Il ne faudrait pas oublier que ce combat pour la connaissance et contre la maladie a un pendant économique très important. Dans lequel les éleveurs de singes, vos hôtes, ont une bonne place. C’est du business.
L’élevage des singes mauriciens n’est pas du très gros business. Le budget de la recherche dans les pays développés ne dépasse pas 3% du PIB, et le budget de l’expérimentation animale ne représente pas grand chose…
Voulez-vous me faire croire que les chasseurs, pardon, les éleveurs mauriciens de singes travaillent bénévolement pour la gloire de la recherche ?
En France, le trafic illégal des chiens de chasse représente deux fois le budget annuel de la recherche de l’INSERM. Ceci étant dit, il est certain que l’élevage de singes pour les besoins de l’expérimentation médicale constitue un business. Toutes les activités humaines sont conditionnées par des moyens financiers. Bien sûr que l’industrie du médicament est un gros business, et utilise parfois des politiques inacceptables pour privilégier le rendement à la recherche. Mais cela n’ôte rien au fait que nous avons besoin de médicaments, ce qui restera un processus industriel.
Vous dites que vous êtes « l’oeil qui surveille la main » au niveau de la recherche à l’INSERM. Faut-il comprendre que les chercheurs sont capables de dépasser les limites ?
Je ne connais pas de domaine d’activité humaine, aussi honorable soit-il, dans lequel il n’y a pas de déviances, de mauvaises pratiques ou d’erreurs. Le coeur de mon métier est de veiller à ce que les gens travaillent le mieux possible après avoir suivi une bonne formation.
Arrivons-en au but de votre visite à Maurice. Qui êtes-vous venu convaincre de la nécessité de l’expérimentation ?
Je veux d’abord rappeler aux éleveurs mauriciens de singes que la recherche européenne a besoin d’eux. Je veux leur dire que leur activité participe dans l’ensemble de l’enchaînement des moyens pour le développement des connaissances. Je veux leur dire qu’il font un métier de grande qualité.
Les éleveurs mauriciens de singes ont-ils besoin d’être rassurés ?
Je ne pense pas qu’ils aient besoin d’être rassurés sur la qualité de leur métier, mais sur le fait que l’on reconnait la qualité de ce métier et de leur savoir-faire. Maurice n’est pas le seul fournisseur de macaques, mais une chose est sûre : il existe ici un potentiel de confiance qui est incomparable, surtout par rapport aux éleveurs chinois.
Mauvais jeu de mots : c’est du chinois pour moi.
Par exemple, on peut trouver en Chine des éleveurs qui affirment avoir des animaux de la deuxième génération en captivité, alors que l’élevage n’a que cinq ans…
Il existe donc des trafics dans le monde de l’élevage pour la recherche ?
Dans certains pays, ce monde n’est pas très sain. Ce qui n’est pas le cas de Maurice. Je suis également ici pour aider les éleveurs mauriciens à communiquer pour réagir, par exemple, à la campagne contre les lignes aériennes qui transportent les singes. Je suis là pour leur dire qu’ils doivent valoriser leur activité et envisager une réflexion sur le début de développement d’activités de recherche à Maurice.
Ce ne sont pas seulement les éleveurs de singes – et leurs adversaires – qui vont lire cette interview. Qu’avez-vous à dire au grand public ?
Que leur pays met à la disposition de la recherche des animaux de très grande qualité. Et que l’utilisation de singes mauriciens dans la recherche est indispensable pour l’avancement des connaissances et la lutte contre les maladies.