JACQUELINE SAUZIER: « Que le secteur sucrier devienne une entité économique comme les autres »

Jacqueline Sauzier, secrétaire générale de la Chambre d’Agriculture, évoque le souhait, dans une interview qu’elle nous a accordée cette semaine, que le secteur sucrier bénéficie du même traitement que les autres entités économiques du pays à tous les niveaux. Elle considère que le manque de main-d’œuvre locale figure parmi les principaux problèmes qui affectent l’industrie cannière. D’où l’importance, dit-elle, d’une école de formation visant à initier les jeunes à la production agricole. Jacqueline Sauzier insiste sur la nécessité d’opérationnaliser le secteur non-sucre et de le doter de structures comparables au secteur sucrier, tout en relevant l’importance de la smart agriculture.

Comment se présente la récolte sucrière 2017  ?
La récolte a commencé le 25 mai. À la fin de la semaine, nous avions déjà récolté plus de 15 000 tonnes avec un taux d’extraction de l’ordre de 7,6 %. Ce qui est normal pour ce mois ; il n’y a rien d’alarmant. Les estimations préliminaires indiquent que la production sucrière sera de l’ordre de 360 000 tonnes de sucre à partir de 3,7 millions de tonnes de cannes avec un taux d’extraction moyen de 9,8 %. Alteo vient de commencer la production sucrière et les trois autres usines rouleront à partir du début de juillet. Les prochaines estimations sont prévues pour la fin de juin et durant la première quinzaine de juillet. Normalement, le taux d’extraction augmente jusqu’au mois de novembre. À partir de là, le taux redescend en raison des pluies d’été, entre autres. Cette année, la récolte sucrière s’annonce bien même si les pluies ne sont pas arrivées au moment où il fallait.

À une semaine de la présentation du Budget 2016-2017, quelles sont vos attentes pour le secteur agricole mauricien  ?
Nous nous attendons à un budget de relance économique susceptible d’inciter les investissements et la mise en œuvre des chantiers, qui ont déjà été annoncés dans deux précédents budgets, afin de générer les revenus nécessaires et stimuler l’économie. Concernant le secteur sucrier, les deux dernières années ont été un peu difficiles en raison des problématiques tant sur le plan local qu’international. Le prix du sucre avait stagné, voire baissé durant une certaine période. Pour cette année, on peut dire que la situation s’annonce plutôt bien.
Cependant, si on veut retrouver une production de 400 000 tonnes, il faudrait améliorer notre productivité locale. Vous savez que le cycle idéal de plantation pour la canne à sucre est de sept ans. Toutefois, pour des raisons économiques, on remet à plus tard le renouvellement de la plantation. Le résultat est qu’un tiers de notre superficie sous canne a plus de sept ans. Il nous faudra trouver les moyens financiers pour replanter ces champs de manière à augmenter la productivité.
D’autre part, nous travaillons en collaboration avec les organisations qui opèrent autour de la communauté de planteurs — à savoir la MCIA, la MSIRI voire le gouvernement — pour endiguer la perte annuelle de superficie sous cannes. Il y a trois ans, la superficie perdue annuellement était estimée à 1 200 hectares. Durant les trois dernières années, les pertes sont passées à 800 hectares. Cela veut dire qu’il y a des choses qui ont été faites pour ralentir cette diminution. Il se peut qu’on soit arrivé à une stabilité, puisque ceux qui sont là sont des planteurs authentiques qui croient dans la production de sucre et qui ont envie de poursuivre leurs activités.

Est-ce que le secteur agricole dispose du traitement qu’il mérite dans la stratégie de développement du pays  ?
Tout ce que nous souhaitons pour le sucre est que le secteur sucrier devienne une entité comme les autres. Nous avons toujours voulu, dans toutes les discussions, cataloguer différemment le secteur sucrier par rapport aux autres domaines. Pour ce faire, il faudra que nous disposions nous aussi d’un plan clair et bien défini. Nous voulons produire 400 000 tonnes de sucre sur 50 000 hectares de cannes. Les contraintes législatives nous bloquent et nous empêchent de faire ce que nous avons besoin d’accomplir.

De quelles contraintes parlez-vous  ?
Le manque de main-d’œuvre est une contrainte majeure. Il est de plus en plus difficile d’en trouver à Maurice. De plus, une bonne partie des travailleurs ne veulent pas travailler certains jours de la semaine. L’accord que la MSPA a signé avec les syndicats fait que le secteur sucrier a un statut à part par rapport aux autres. Le règlement autour du secteur sucrier est différent des autres secteurs.
On compte également des contraintes d’ordre légal. Si l’IRA était appliquée pour l’industrie sucrière de la même manière qu’elle s’applique pour les autres secteurs, beaucoup de difficultés auraient été résolues. On aurait pu avoir recours aux travailleurs saisonniers pour répondre à notre besoin. Quelque 3,7 millions de tonnes de cannes doivent être récoltées cette année. Une partie de la récolte est mécanisée. Il faudra avoir une main-d’œuvre efficace à un prix raisonnable pour pouvoir être compétitif sur le marché international.

Faut-il avoir recours aux travailleurs étrangers  ?
C’est ce que demandent beaucoup de petits planteurs. Un propriétaire terrien qui a dix hectares de terres sous canne n’est pas nécessairement un planteur de canne professionnel. Il travaille dans un bureau à Port-Louis et pratique un métier. Ce n’est pas lui qui coupera sa canne. Il fait appel à des contracteurs, qui ne trouvent pas suffisamment de personnes pour travailler. Ce qui crée de la surenchère. Une des solutions serait l’emploi des travailleurs saisonniers étrangers. Mais encore faudrait-il qu’ils ne soient pas trop chers.

Est-ce pour cela que les petits planteurs abandonnent leurs plantations  ?
C’est une des raisons. Cela coûte trop cher.

Le développement immobilier à travers l’île ne constitue-t-il pas une menace pour la culture de la canne  ?
C’est une mauvaise conception du développement immobilier. Il faut savoir qu’il y a eu le programme VRS. Nous avons été obligés de donner des terres dans le cadre de la restructuration de l’industrie. Nous n’avions pas le choix. Ces terres ont été données à des entités pour être converties à l’agriculture et au développement immobilier, comme défini dans un plan adopté et approuvé par tous.
Quant aux autres développements immobiliers, toutes les terres utilisées pour des projets immobiliers, la construction de supermarchés ou autres infrastructures sont toujours remplacées par le développement de terres abandonnées, marginales ou se trouvant dans des endroits moins productifs. Il n’est pas juste de dire que le développement immobilier empiète sur les terres sucrières. C’est un faux débat. Par contre, il y a beaucoup de terres agricoles qui sont abandonnées. Selon une étude réalisée en 2012, au moins 4 000 hectares sont actuellement à l’abandon. C’est vers le développement de ces terres que l’attention devrait être focalisée.

Que faut-il faire pour inciter le retour vers ces terres  ?
Le problème reste la main-d’œuvre. Aujourd’hui, l’âge moyen des agriculteurs est de 55 ans ou plus. Il faut trouver les moyens d’attirer des jeunes à travers l’introduction de technologies modernes dans l’agriculture. Il existe des innovations technologiques susceptibles de revaloriser les sols pour qu’il y ait un meilleur rendement. Il faut trouver les moyens pour ramener la technologie dans l’agriculture afin d’intéresser les jeunes.
On a besoin d’une masse critique pour certaines productions, que ce soit la pomme de terre, les oignons, le biofarming. Plein de jeunes souhaitent disposer de terre pour introduire de nouvelles techniques de plantation, mais ils n’arrivent pas à en trouver. C’est pourquoi la création d’une banque de terres s’avère nécessaire. C’est de cette façon qu’on pourra développer au moins une partie des 4 000 à 5 000 hectares de terres agricoles à l’abandon.

Parlez-nous de la “smart agriculture”…
La smart agriculture est en fait une formule visant à inciter aujourd’hui à adopter une nouvelle approche pour pratiquer l’agriculture. On ne peut plus se contenter de l’agriculture conventionnelle. Il faut développer des moyens différents et introduire de l’innovation technique, etc.
Nous avons identifié quatre étapes sur lesquelles nous travaillons en collaboration avec le ministère de l’Agro-industrie, la MCIA. En premier lieu, il est essentiel que les agriculteurs soient enregistrés. Il faut opérationnaliser ce secteur et créer un cadre au sein duquel chaque personne pourra produire. En deuxième lieu, une vraie école de formation est requise afin que les agriculteurs puissent apprendre quoi planter, à quelle période, quels sont les produits chimiques qui peuvent être utilisés et quels sont les ravageurs qui affectent leurs plantations. Et ce sans être à la merci des vendeurs de produits chimiques ou des consultants. Une vraie école de formation agricole pour valoriser le métier d’agriculteur doit être créée. En troisième lieu, il est impératif qu’il y ait une législation concernant l’utilisation des pesticides, de manière à ce qu’on utilise un produit chimique pour une unique utilisation et pour un seul légume. Il faut interdire les cocktails et les mélanges utilisés n’importe comment. Finalement, il faudra mettre en place un organisme responsable de la certification et du marketing. Il n’existe aucun organisme local pour certifier un produit bio, etc. Ce sont des organismes étrangers. Il faut un organisme de certification locale en lequel le consommateur puisse avoir confiance. Cet organisme pourra également aider à la commercialisation des produits. Au marché, les produits bio sont mélangés aux autres légumes. Le National wholesale market devrait résoudre ce problème, mais malheureusement, il ne sera prêt qu’en 2019. Le National wholesale market offrira des endroits dédiés pour un planteur qui veut vendre ses produits bio.

En parlant de formation, l’école d’agriculture de l’Université de Maurice ne pourrait-elle pas assurer la formation nécessaire  ?
L’université forme les agriculteurs à gérer un espace agricole. Elle offre une formation plus académique. C’est d’une école qui offre une formation pratique dont nous avons besoin. Nous travaillons sur ce projet actuellement en collaboration avec le HRDC.

Est-ce qu’un jeune peut vivre et faire carrière dans l’agriculture  ?
Si on valorise le métier d’agriculteur et s’il a un produit qui est certifié et qui peut se vendre mieux sur le marché, il pourra en vivre. Il faut commencer avec quelques groupes de jeunes, qui pourraient devenir à terme nos champions en matière agricole.

Le secteur agricole reste donc un domaine clé de l’économie mauricienne  ?
Quoi qu’il arrive, il faudra qu’on mange. On ne pourra se permettre de dépendre entièrement des importations. Il est de notre devoir de déployer tous les moyens en vue de produire ce dont on a besoin localement. Il faut reconnaître qu’aujourd’hui les consommateurs mauriciens sont de plus en plus conscients de ce qu’il y a dans leurs assiettes. Ils sont de plus en plus exigeants et réclament des produits de qualité, se renseignent sur les méthodes de production et la valeur des produits proposés. Il faut reconnaître aussi que les produits offerts ne sont pas toujours en adéquation avec ce qu’ils recherchent. Cela demandera tout un travail de formation, des moyens financiers et des formateurs qu’il faut.
Au niveau du secteur non-sucre, nous travaillons sur la restructuration de la production vivrière à Maurice pour qu’on ait un vrai encadrement afin d’atteindre l’objectif ambitieux de 50 % de produits bio à l’horizon 2020. L’idée est de doter ce secteur des structures comparables à celles du sucre avec, entre autres, un système d’assurance pour les planteurs. Malheureusement, on ne connaît pas aujourd’hui exactement le nombre de planteurs opérant à Maurice. On sait seulement que quelque 5 000 planteurs sont enregistrés auprès du Small Farmers Welfare Fund.
Concernant le bétail, on constate que la fièvre aphteuse a été une catastrophe pour certains élevages l’année dernière. Je me garde d’entrer dans un débat sur qui sont les responsables, entre autres. L’important aujourd’hui, c’est qu’on doit en tirer des leçons et prendre des mesures qui s’imposent pour que ce genre de problème ne se reproduise plus. Nous aurions souhaité voir la constitution d’un comité mixte public-privé pour s’occuper de la biosécurité dans le pays et pour se donner des moyens de prendre les actions nécessaires si jamais il y a un problème, et mettre en place les procédures nécessaires pour éviter qu’on se retrouve avec d’autres maladies. On constate également que deux personnes sont décédées de la grippe H1N1, c’est dramatique. En même temps, cela démontre qu’il y a en permanence des mouvements de bactéries et maladies. D’où l’importance de prendre des mesures préventives.

Quid de l’élevage ?
Il y a deux ou trois élevages dans le pays. Ils élèvent des bovins qui produisent du lait. La difficulté dans l’élevage laitier est le coût de production. Le lait produit à Maurice doit être vendu à Rs 40 le litre pour être rentable. Or, le lait en poudre ne coûte que Rs 12 le litre. Le lait produit localement est utilisé pour la production de yaourt, de perle de lait, du beurre et du fromage, souvent sur une base artisanale. Il faut savoir que les briques de lait produites localement et disponibles dans les supermarchés comprennent une part de lait frais et une part de lait en poudre. Par ailleurs, il n’y a pas de yaourt sans le lait local.

Pour en revenir à la canne, comment se présente le marché international  ?
La libéralisation du marché européen de sucre, prévue pour septembre 2017, constitue une épée de Damoclès sur nos têtes. Cette libéralisation donnera l’opportunité aux betteraviers européens de produire plus de sucre de betterave à des coûts de production moindres que chez nous. Il nous faudra baisser notre coût de production.
Les autorités locales et le syndicat des sucres sont préparés et ont développé une stratégie en conséquence. Nous avons beaucoup travaillé sur l’Afrique ces derniers temps. Nous disposons également d’un quota sucrier sur les États-Unis. Nous visons en outre les pays asiatiques, qui connaissent une croissance à deux chiffres et qui ont les moyens financiers pour consommer. On a aussi diversifié nos produits. Hormis le sucre blanc, nous proposons une palette de sucres spéciaux qui répondent à la demande. Le plus important est qu’il faut qu’on soit intégré dans l’économie locale. Si on ne résout pas notre problème de main-d’œuvre et celui du coût de production, on ne pourra pas être compétitif.

Le secteur sucrier n’est donc pas menacé de disparition  ?
La canne est plantée à Maurice depuis 350 ans. S’il y avait eu autre chose que la canne, elle aurait été développée. Comme vous le savez, la canne est un végétal pérenne qui absorbe le carbone, empêche l’érosion et a une valeur touristique importante. Car l’image de la canne, avec ses fleurs, fait la beauté du paysage mauricien. Son impact environnemental est indéniable, sans compter sa contribution sur le plan énergétique et dans la production de l’énergie verte. La canne a encore de l’avenir.