JACQUES-HENRI DAVID (président de l’Apostolat de la Mer) : « Bientôt, il n’y aura plus d’Agaléens à Agalega »

« L’île se videra d’elle-même… Il s’agit d’une dissolution calculée ». Tel est constat du père Jacques-Henri David sur Agalega, où il était en mission pendant un mois. Sur un ton direct, il confie ses observations dans l’interview qui suit et évoque l’intérêt grandissant de l’Inde pour Agalega, alors que le ministre des Îles éparses, Mahen Jhugroo, vient d’annoncer des développements majeurs, dont la construction d’une piste d’atterrissage, une urgence pour désenclaver l’île.

Aussitôt rentré d’une récente visite à Agalega, vous avez fait part à l’évêché par écrit de votre constat de la situation dans l’île. Vous dites que « l’âme d’Agalega est blessée ». Êtes-vous amer devant vos découvertes ?
Je ne suis pas amer mais triste devant certaines choses et j’ai pensé qu’il était de mon devoir de dire les faits tels qu’ils sont. C’était mon premier voyage à Agalega et j’étais là-bas en mission pour le diocèse de Port-Louis dans le cadre des célébrations de Noël. J’y suis resté pendant un mois et cette expérience que j’ai beaucoup appréciée me permet de donner mon opinion et de parler en connaissance de cause lorsqu’il s’agit d’Agalega.

Agalega est sous les feux des projecteurs en raison d’annonces majeures du gouvernement concernant d’importants projets de développement. Vous êtes rentré avec quelle impression de cette île ?
Ce qui m’a immédiatement frappé est la simplicité de vie dans l’île et l’accueil chaleureux de ses habitants. Ils ont beaucoup d’attentes et, en attendant que les promesses qu’on leur a faites se concrétisent, ils semblent heureux dans leur environnement. S’agissant des fonctionnaires sur place, certains d’entre eux ont de bonnes attitudes envers les habitants et sont très “helpful”, d’autres sont complètement indifférents aux besoins des habitants. Cependant, j’ai été choqué par certaines pratiques dans la gestion de l’île, que je considère surannées. Il y a un système archaïque pour le débarquement des passagers et des bagages. Nou ankor dan lepok lontan. La manière dont les bagages et les marchandises sont traités et distribués témoigne d’un manque de respect envers l’être humain.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans vos observations de la vie quotidienne ?
Les conversations dans l’île, que ce soit parmi ceux qui occupent des postes de responsabilité ou parmi des habitants, tournent essentiellement autour de la construction de l’aéroport et d’autres grands projets d’ordre infrastructurel. Durant le voyage aller, j’ai eu l’occasion de bavarder avec les fonctionnaires qui partaient en mission et ceux-là m’ont tous dit : « On va à Agalega pour apporter le développement ». D’après les habitants, c’est le même refrain qu’ils entendent depuis plusieurs années à chaque visite des députés et autres officiels.
En dehors de ces grands projets, on ne parle pas du tout du bien-être de l’Agaléen dans son quotidien ; on ne pense pas assez à ses besoins immédiats, on se soucie peu de cet aspect. Or, il y a beaucoup de choses à faire, lesquelles ne requièrent pas d’investissements financiers conséquents pour améliorer sa vie de tous les jours. Par exemple, le service de santé n’a jamais été rénové. Je vous relate un fait quotidien pour illustrer ce manque d’attention envers l’habitant. Il y a un petit bateau qui fait la navette entre les deux îles pour le transport des habitants, car il n’y a pas d’autres moyens pour se déplacer. Pour monter à bord de la pirogue, la personne est obligée d’entrer dans l’eau et d’enjamber le rebord et, de ce fait, elle a les vêtements trempés. Nul jusqu’ici n’a jamais songé à aménager une petite jetée pour faciliter l’accès aux personnes âgées, aux handicapés et aux enfants qui vont au collège sur l’île du Nord. Je suis révolté en pensant que les touristes séjournant dans les hôtels à Maurice ne se mouillent pas les pieds pour monter dans un bateau qui les emmène pour un tour de l’île.
J’ai par ailleurs été admiratif devant ce handicapé n’ayant pas ses deux jambes et qui patiemment attend de monter à bord du bateau en dernier afin de ne pas agacer les autres passagers, parce qu’il prend du temps pour embarquer et qu’il doit obligatoirement se faire aider. En revanche, j’ai vu qu’il monte seul sans l’aide de personne dans une 4x4 et joue même au football sur ses deux genoux.

Les choses vont changer dans quelque temps à Agalega puisque le gouvernement vient d’annoncer le début des travaux pour la construction d’une piste d’atterrissage aux normes internationales et d’une nouvelle jetée moderne. Ne pensez-vous pas que cela augure une meilleure vie dans l’île ?
J’ai pris connaissance effectivement dans la presse en début de semaine des intentions du gouvernement concernant ces deux projets qu’on promet aux habitants depuis pas mal d’années. Tout en appréciant que le gouvernement indien veuille apporter sa collaboration financière, les exigences de ce pays pour la réalisation de tels projets sont à mon avis inquiétantes et soulèvent pas mal de questions. J’avoue que cette autre annonce du gouvernement concernant d’éventuelles escales de croisières à Agalega me fait plutôt sourire. D’après mon expérience de travail sur ce type de bateau, en tant qu’aumônier de l’Apostolat de la mer, je vois difficilement les organisateurs de grands voyages touristiques inscrire un pays sur leur itinéraire si celui-ci n’a rien de particulier à proposer à des centaines de touristes qui débarquent d’un seul coup. Je vais être franc… Ce que j’entrevois, c’est que bientôt, il n’y aura plus d’Agaléens à Agalega. The last of the Mohicans… Cela va venir.

Vous êtes très peu optimiste pour le futur des Agaléens dans leur île…
Les politiciens n’ont pas la même vision pour les Agaléens que celle qu’ils ont pour les autres citoyens de la République de Maurice. Valeur du jour, il y a bien moins de trois cents habitants dans les deux îles alors que les accouchements ont lieu à Maurice. Les autorités gouvernementales ne vont rien faire pour encourager les jeunes Agaléens à rester sur leur terre natale et construire eux-mêmes l’avenir de leur île. D’autant qu’avec l’attrait du développement à Maurice, les jeunes vont graduellement quitter Agalega. L’île se videra d’elle-même ; il s’agit d’une dissolution calculée.

À quoi serviront donc la piste d’atterrissage et les nouvelles facilités portuaires que le gouvernement s’apprête à aménager ?
Je ne fais que constater le grand intérêt de l’Inde pour l’archipel. L’Inde veut avoir une présence marquante là-bas et déjà, il y a un bateau indien qui débarque dans l’île chaque mois pour emmener des travailleurs indiens. Durant son passage, le médecin à bord offre des consultations gratuitement aux habitants. Agalega compte environ 70 familles et la construction de 100 maisonnettes est prévue pour les travailleurs indiens qui seront engagés dans les grands travaux de construction. Que fera-t-on après de ces maisonnettes ?
À mon avis, si on veut construire une piste d’atterrissage aux normes internationales et la doter d’un contrôle de sécurité d’après les règlements internationaux, on aura besoin d’espace pour ces nouvelles infrastructures. L’île est petite et je crains qu’on ne doive grignoter sur l’espace vital des habitants pour réaliser ces deux grands projets. Que fera-t-on de l’habitat si le projet requiert plus de la moitié de la superficie de l’île du Nord ?

Vous êtes aussi très critique envers le fonctionnement de l’école là-bas. Que vous reprochez-vous au système ?
On ne peut appliquer tout bêtement le système mauricien à une île située à plus de 500 miles et dont les réalités diffèrent de celles de Maurice. Ce qui est à l’origine d’énormément d’aberrations et d’un grand décalage. Les enfants de l’île du Sud doivent se rendre au collège à l’île du Nord en traversant la passe en fonction de la marée. Cela veut dire que certains jours, ces jeunes doivent se réveiller à 5 heures du matin pour arriver à l’école à 9 heures. C’est aussi en fonction de la marée qu’ils prennent le chemin du retour. Il se peut qu’un jour, aussitôt arrivés à l’école, ils inscrivent leur présence et rentrent chez eux immédiatement. Et quand il y a mauvais temps et que la mer est démontée, beaucoup de jeunes ne viennent pas au collège.
Par ailleurs, le changement fréquent de profs chaque année ne favorise pas l’apprentissage et la stabilité dans le déroulement des classes. Sans compter que le programme d’études au primaire et au secondaire ne tient pas compte du contexte local. Ce ne sont là que quelques exemples pour dire que les autorités ne font aucun effort en vue de réfléchir à un système éducatif adapté aux réalités des jeunes Agaléens. On ne fait qu’appliquer là-bas un système correspondant au développement de Maurice.

Ne pensez-vous pas que l’Église à un rôle à jouer dans le bien-être des habitants ?
L’Église comme l’État sont dans la même situation par rapport à l’éloignement avec la population à Agalega à cause de l’absence de facilités de communication. Les deux en subissent les conséquences. Outre le problème de transport maritime et aérien, il n’y a pas d’Internet à Agalega et, valeur du jour, seul Emtel offre un service de téléphone cellulaire, qui est toutefois limité. Si l’Église veut une communication rapide par fax, elle doit dépendre de la bienveillance de la poste ou de l’administration.
Ceci dit, je suis d’accord que l’Église devrait se soucier beaucoup plus du bien-être des habitants et laisser à l’État la responsabilité des grands projets de développement. L’absence d’un membre du clergé en permanence sur l’île a aussi aggravé cet éloignement avec les habitants. J’ai fait part au cardinal Piat de mon constat concernant la mission pastorale de l’Église et de mes propositions pour une présence plus concrète de l’Église auprès des catholiques et de l’ensemble des habitants. Le cardinal semble partager mon opinion.
 


« Une illusion… »

« La télévision retransmet le programme de la télévision de Rodrigues donc il y a un filtrage des informations sur les événements à Maurice. (Bien qu’il y a un bulletin d’information MBC 1). Les facilités de Parabole Maurice donnent l’illusion que les habitants sortent de leur isolement mais en réalité, ils sont plus passionnés par les résultats de l’English Premier League que par la situation de l’alliance gouvernementale à l’île Maurice. Avec la MBC, ils sont plus au courant de la présence de Mgr Harel dans les inaugurations à Rodrigues que les déclarations du cardinal Piat à Maurice et avec KTO, ils sont plus près de Rome que du diocèse de Port-Louis.
Agalega est un pays de plantations de coco. L’île cocoteraie ressemble plus à une forêt de coco avec ses cocotiers, dont les troncs sont envahis par les bois manioc, langue de bœuf, fougères, etc.… (Sans compter le gandia planté clandestinement). Les habitants font un avec les cocotiers. Ils défient le temps majestueusement avec le charme de la monotonie. Ils laissent faire les envahisseurs qui proposent d’amener le développement. Dans cette forêt « laisser-faire » les attentes et les questions des habitants se résument ainsi : la construction d’un aéroport, le respect des droits de citoyen, la raison de la construction de 100 nouvelles maisons pour les travailleurs indiens, le retour des natifs de l’île vers leur terre natale, le droit à la propriété, et l’emploi des jeunes.
Les cocos ne sont pas cueillis et au moment de la maturation ils tombent et sont ramassés avant d’être traités pour la production de l’huile. Le Copra Cruching Plant inauguré en 2009 est une continuité du laisser-aller de la production sans signe de relever la courbe de la production. Quand on sait qu’un conteneur d’huile de coco est vendu à Rs 600 dans un magasin de produits de beauté à Bagatelle et qu’une chopine de 0,5 litre d’huile de coco d’Agalega est vendue par un drogué à Roche-Bois pour le prix d’une dose « chimique » à Rs 200, nous arrivons à croire que les Agaléens ne connaissent pas la valeur de leur produit, ni leur propre valeur. Comment les valoriser ? »
(Extraits du carnet de voyage du Père David
envoyé au Diocèse de Port-Louis)