« Ce qu’il faut comprendre, c’est que la restriction excessive mène à la transgression », souligne Jacques Lafitte, ancien enseignant, ancien maître d’école et conseiller pédagogique qui anime une formation intitulée ‘Être Parents Aujourd’hui’. Selon lui, « la plupart des parents sont encore en arrière. On vit encore dans les années 80 face à une jeunesse qui a évolué très vite avec Internet ». Au lieu de maintenir une relation « ‘gran dimoun/ zanfan’ qui ne passe pas, il faut plutôt une relation côte à côte, d’égal à égal », estime-t-il. Il ajoute : « aujourd’hui, le parent doit accompagner à la place du contrôle maladroit et de la surprotection ». Et de prôner: « La recette tient en deux mots: accompagner et informer ».

Vous animerez une formation intitulée « Être Parents » à partir du 15 février à Saint-Pierre. Pourquoi cette formation? 

Cette formation s’appelle précisément ‘Être Parents aujourd’hui’. Le titre dit déjà tout. Quand vous entendez des gens parler de la jeunesse, la première chose que vous entendez, c’est: « Sa ban zen zordi-la pa fasil ». D’abord, les jeunes d’aujourd’hui ne sont pas pires que ceux d’hier. En parlant des jeunes, ce que j’entends les parents dire, c’est: « ayo li pa ekoute, li move, pli koz ar li, pli pa konpran » ou « pli seki mo dir li pa fer, samem li fer ». En somme, les parents sont un peu démunis face à ce qu’ils perçoivent comme un problème de comportement. Mais, le problème, c’est qu’on n’a pas été formés à être parents et à faire face à certaines situations. La plupart des parents sont encore en arrière. On vit encore dans les années 80 et on prétend prendre un peu les outils hérités de nos parents pour essayer de les appliquer en 2019. C’est pourquoi, face à cette situation que j’appelle ‘Facing Modern Challenges with Obsolete Tools’, j’offre une formation en ce sens.

Pensez-vous qu’il faudrait une formation pour les futurs parents tout comme existent des cours de préparation au mariage ? 

Oui, mais aussitôt qu’on est parents parce qu’avant le mariage, quand on parle un peu trop en amont, on ne comprend pas trop cette situation. Tout ce que je dis là s’applique à moi aussi. Moi aussi, j’ai été ce parent un peu rétro, maladroit avec mes enfants. Donc, il y a mon expérience personnelle. Moi aussi, j’ai infligé à mes enfants ce que j’avais reçu car ce que nos parents ont fait avec nous, c’est tout ce qu’on a comme référence.

Comment avez-vous fait pour changer votre attitude? 

J’ai pris du temps avant de comprendre et mes enfants eux-mêmes sont arrivés à me faire comprendre qu’ils ne me doivent pas grand-chose. Ils ne me doivent pas de reconnaissance éternelle parce que tout ce que j’ai fait pour eux relève de mon devoir. C’est notre devoir parce qu’ils n’ont pas demandé à être là. Nous les avons créés, c’est donc notre responsabilité de leur donner ce dont ils ont besoin.

Quand vos enfants vous disent qu’ils ne vous doivent rien et que tout ce que vous avez fait pour eux relève de votre devoir. N’est-ce pas là un manque de respect ? Êtes-vous d’accord ?

C’était dur. J’ai dû prendre cela comme une grosse claque. J’ai mis du temps avant de comprendre. Je suis maintenant profondément convaincu. Il y a le respect paralysant et la reconnaissance éternelle où on ferme sa bouche devant les aînés. « Ne regarde pas ce que je fais. Fais ce que je te dis ». Celui qui bat sa femme dit: « mo gagn drwa, mo fam sa ». Donc, nous croyons que c’est un droit acquis que les enfants doivent nous respecter. Aujourd’hui, on dit ce que mes enfants m’ont dit. C’est peut-être un peu fort mais c’est la vision des jeunes. Je ne dis pas qu’ils ne nous doivent rien mais je dirai que c’est de notre devoir vraiment – nous les avons faits – de nous débrouiller pour leur offrir ce dont ils ont besoin mais avec une méthode différente. Le respect paralysant et la reconnaissance éternelle, c’est du passé. À la place du respect paralysant, parlons du respect réciproque. Nos jeunes demandent à être connus. On leur apporte notre expérience. On devient leurs complices. Quand j’ai côtoyé Etienne Chomé, cela m’a permis de faire un retour dans mon enfance et de comprendre comment nous avons été programmés. Ce qui fait que comme adultes, nous reproduisons cela sur nos enfants. Etienne Chomé est un Belge qui est venu à Maurice et qui a lancé l’expérience ‘Apprendre à mieux gérer nos conflits’. J’ai eu la chance de suivre cette formation il y a une quinzaine d’années et cela m’a permis de comprendre pas mal de choses.

Quel est votre domaine de formation? 

J’ai été enseignant au primaire, ensuite maître d’école et conseiller pédagogique. Après cette expérience avec Etienne Chomé, ma propre ouverture par rapport à mes propres enfants, c’est là que j’ai senti le besoin de dire ce que j’ai compris.

Depuis quand dispensez-vous des formations aux parents? 

J’ai été sélectionné par Etienne Chomé pour donner des cours sur la gestion des conflits et à partir de là, j’ai évolué un peu par rapport à la demande et à certaines situations. Je travaille avec l’association CommunicActions qui est une émanation de ce que Etienne Chomé a proposé et je travaille aussi à mon propre compte. La formation ‘Être Parents aujourd’hui’ n’est pas dispensée par CommunicActions. Je travaille avec un petit groupe de psychologues et professionnels. Nous avons créé ce cours par rapport à la demande. Le cours a pris sa forme actuelle il y a trois ans de cela quand la psychologue, Virginie Bissessur, et moi, avons travaillé sur l’APP (Atelier Partage Parents) qui était l’école des parents du ministère de l’Egalité des Genres. Ce cours a été monté par Bernard D’Argent pour le ministère. Mme Bissessur et moi avons été les premiers à donner ce cours aux parents de Gros-Cailloux. Mais, voilà qu’à la troisième séance sur dix, ce cours ne semblait pas correspondre au public composé surtout de dames, de mères célibataires, de dames battues avec de très gros problèmes. Aucun fonctionnaire n’était en mesure de nous dire quoi faire. Nous étions livrés à nous-mêmes. Est-ce qu’il fallait abandonner? Nous n’avons pas voulu laisser tomber ce public. Nous avons créé notre propre cours à partir de nos propres expériences. Cela a été un succès foudroyant. Les gens en redemandaient. Depuis, on l’a expérimenté encore. Ensuite, j’ai continué seul.

Pourquoi Saint-Pierre prochainement? 

C’est un cours qui n’est pas encore ouvert au grand public. C’est essentiellement sur demande. La formation a été faite au Morne, à Rivière-Noire, La Balise Marina, Le Pont du Tamarinier , ‘Ti Rayon Soley’ pour les parents d’une école maternelle. À Saint-Pierre, j’ai donné un cours sur la Gestion des Conflits de CommunicActions. Les gens ont été tellement intéressés qu’ils ont demandé un suivi. C’est là que l’idée est venue de leur proposer.

Trouvez-vous que les parents d’aujourd’hui n’ont pas les outils nécessaires pour élever, contrôler et guider leurs enfants? Qu’est-ce qui a changé aujourd’hui qui fait qu’être parents est devenu difficile ?  

Les parents vivent tout simplement dans les années 70-80 face à une jeunesse qui a évolué très vite avec Internet, le téléphone portable, les moyens de communication. Ce sont les parents qui sont encore en arrière, dans l’ère de la réprimande, de la punition, le chantage émotionnel et où il y a certains sujets encore tabous. En somme, le jeune aujourd’hui a besoin de ‘role models’ qu’il ne trouve pas. Deuxièmement, il se pose des questions et il pose des questions. Et, quand le parent ne lui donne pas la réponse, il obtiendra sa réponse ailleurs. Ce qu’il faut comprendre aussi, c’est que restriction excessive mène à transgression. Et, quand on est dans la transgression, il n’y a pas de limite. C’est pourquoi on propose, au lieu de garder cette relation ‘gran dimounn/ zanfan’ qui ne passe pas, il faut plutôt une relation côte à côte, d’égal à égal. La recette tient en deux mots: accompagner et informer. Aujourd’hui, le parent accompagne à la place du contrôle maladroit, de la surprotection. C’est un peu cela que nous faisons car nous avons peur des fléaux, de ce qui se passe autour… C’est la vieille école. Il s’agit plutôt  d’accompagner, de cheminer avec, rejoindre nos jeunes qui vivent dans un autre monde que nous ne maîtrisons pas, avec leur propre code. C’est à nous de quitter notre vieux monde, de venir rejoindre nos jeunes, de comprendre le monde dans lequel ils vivent, leur apporter notre réponse par rapport à notre expérience au lieu de leur imposer notre manière de vivre. Quand on accompagne, on peut vacciner nos enfants contre ces fléaux. Quand je dis vacciner, c’est-à-dire, on ne les enferme pas. On ne les tient pas loin de tout cela. On les informe. On est avec eux. Ils vivent leurs expériences. Nous cheminons avec eux dans leurs expériences.

On ne les empêche pas de se rendre dans des endroits dangereux mais on les informe, c’est cela? 

Exactement, on doit leur permettre de faire des expériences. Deuxièmement, ils ont besoin de réponses. On doit leur donner l’information correcte au lieu de rester dans le tabou. Par exemple, autrefois, on nous disait que les enfants venaient dans des avions! Si un enfant vous demande ce qu’est un gay, le parent est embarrassé. Ces questions, il s’agit de les affronter. Ou lorsqu’un enfant voit un groupe de toxicomanes et pose des questions. Il faut employer la ‘Discovery Method’. Amener l’enfant à découvrir à travers une expérience. Il faut renvoyer la question à l’enfant et discuter. Mais, s’abstenir de lui dire ce qu’il doit faire. Souvent, les parents disent aux enfants qu’ils font du gaspillage en laissant les lumières allumées. On assume que l’enfant comprend. Or, si on n’a jamais parlé du budget familial et qu’il ne connaît pas les salaires de ses parents… Le parent peut demander à son enfant d’apporter la facture d’électricité du mois, lui demander de regarder quand c’est le dernier jour pour payer, quel est le montant et de regarder le mois passé combien était la facture. On l’amène ainsi à découvrir car il n’a jamais tenu une facture d’électricité.

Quels sont les principaux défis auxquels sont confrontés les parents aujourd’hui?

Il y a deux problèmes qui font le cauchemar des parents: la drogue synthétique et les grossesses précoces. On a absolument peur de cela. Dans le cours, on utilise cette expression: ‘ Ou per enn vant’. À notre époque, il y avait des jardins publics. C’est fini cette époque. Maintenant, les jeunes connaissent des adresses. L’école où les jeunes apprennent le plus rapidement, c’est la gare comme la Gare du Nord. Moi, je prends le bus là-bas. Ce que j’entends… Un jeune par exemple a montré comment son papa l’a cogné et les autres qui disent: « montre-lui comment on fait… ». Cette éducation-là se fait là! J’ai aussi entendu parler d’une adresse: « Madam-la pou pran twa Rs 200, li pa pou poz kestyon, dir li mwa ki avoy twa… ». C’est une adresse où on peut emmener sa copine pour Rs 200. Ce qui fait que, justement, dans ce domaine de la transgression, tout est permis. Donc, si on a peur du ‘ventre’, il faut affronter le problème, renseigner, donner cette explication, accompagner, ne pas se voiler la face. Plus on essaye de serrer, plus on pousse le jeune vers la transgression.

Que peuvent les parents face aux risques de la drogue?

Vous verrez des personnes près de la gare, certaines en train de mendier, d’autres le pied bandé ou marchant avec une béquille. C’est une occasion. Quand votre enfant vous posera des questions, vous pouvez lui demander ce qu’il a remarqué et expliquer que c’est un toxicomane qui s’est injecté et qui probablement a utilisé la mauvaise seringue, qui a fait des infections, qui ne peut plus travailler… C’est l’occasion de discuter de la drogue. Tout est une occasion d’éducation. Un cas qui m’a choqué durant ma carrière: une fille de Form IV qui quand elle se plaignait d’être rabrouée par sa mère lui disant: ‘toi ek to batar’. Quand j’ai appris qu’elle avait un bébé, je lui ai demandé si elle accepterait d’en parler. Elle a raconté son expérience et la classe, qui connaissait son histoire, n’avait jamais entendu le côté le plus poignant était en larmes.

Comptez-vous étendre la formation à d’autres endroits plus tard? 

Pour le moment, c’est sur demande. Notre formation est en très grande demande. C’est pourquoi on a décidé de constituer une équipe et préparer nos animateurs. Nous finalisons les démarches. D’ici mai-juin, le cours sera ouvert au public. À Saint-Pierre ce sera le dernier cours avant que tout soit mis en place.