James Duchenne est un entrepreneur dynamique et moderne proche des nouvelles technologies et qui opère aujourd’hui des bureaux à Maurice, aux Etats-Unis et aux Émirats Arabes Unis. CEO de Ducorp, il fait le va-et-vient entre ces trois pays. De passage à Maurice ces jours-ci, Le Mauricien en a profité pour le rencontrer. Fils aîné de l’entrepreneur Jacquelin Duchenne (CEO de Cernol), James Duchenne s’est rendu en Australie pour des études de droit et de finance appliquée notamment. Il explique comment l’Internet et les nouvelles technologies impactent l’économie mondiale et les opportunités à saisir pour Maurice.

Vous avez récemment participé au Blockchain Summit à Maurice. Comment notre pays peut-il bénéficier de la “Blockchain” ?

Pour commencer, laissez-moi expliquer pourquoi la Blockchain est importante. Aujourd’hui, nous faisons confiance à des autorités que nous considérons dignes de foi pour nous représenter et confirmer le statut de certaines transactions ou événements qui nous concernent. Nous comptons par exemple sur les notaires pour vérifier qu’un document a été signé et attesté, ou sur une banque pour confirmer l’existence d’une transaction. Les réseaux Blockchain permettent de remplacer ce modèle de confiance par une alternative automatisée et infalsifiable en temps réel. C’est un mécanisme basé sur des règles qui donnent des résultats fiables, accessibles et maintenus par les participants dans ces réseaux. Cela représente un changement majeur pour les entreprises et la société.

L’Internet a décentralisé le partage des données et, maintenant, la Blockchain démocratise l’élément confiance lors des transactions. C’est la pièce manquante que l’Internet aurait dû posséder il y a 30 ans. Au niveau macroéconomique, la Blockchain peut aider Maurice dans sa transition vers une économie entièrement numérique. Les avantages incluent une réduction des frictions lors des transactions aux niveaux administratifs et commerciaux. Les entreprises peuvent ainsi consacrer plus de temps à l’augmentation de leur production commerciale.

Des opportunités s’ouvrent au secteur privé pour créer des solutions de pointe offertes à un public international. Votre localité devient un “hub” ou un tremplin. De nos jours, les activités qui apportent de la valeur tournent autour de l’éducation par rapport à la Blockchain pour les étudiants locaux et internationaux, des événements organisés localement pour faciliter les objectifs de transfert de technologie ainsi que l’opération des incubateurs.

Vous dirigez aujourd’hui Ducorp, basé aux Émirats Arabes Unis. Sur le site Web de Ducorp, vous vous définissez comme des “Corporate Rebels”. Vous allez contre les idées reçues, c’est ça ?

Il faut d’abord comprendre comment nous fonctionnons. Ducorp est une jeune société d’investissement familiale. XTM, son bras opérationnel basé aux États-Unis et à Maurice, gère une société de médias numériques et construit un portefeuille d’entreprises modernes. Nous avons une culture très contemporaine et visons à toujours à contribuer de la valeur aux autres. En tant que CEO, je suis au service de mes employés, et non l’inverse. Notre conviction, c’est que l’authenticité amène les gens à nous faire confiance et que la confiance conduit à des relations sincères, qui sont essentielles pour le succès en business et pour une vie heureuse.

Du côté pratique, nous sommes des concurrents féroces et acceptons la finalité du marché en tant que juge de notre succès commercial. Je pense que l’intention est la clé dans toute communication. Je rencontre des entreprises qui confondent marketing et vente. Ils ont du mal à créer des relations de confiance, car leur communication est perçue par le public comme une manipulation dans le but de faire vendre.

Tout ce que nous entreprenons chez Ducorp puise sa source de notre identité. Notre raison d’être est ce qu’on appelle le “immersive storytelling”. Nous partageons publiquement, en toute transparence, nos méthodes et les hauts et bas dans notre cheminement vers la création de nos entreprises. Cela inclut les idées innovantes que nous avons. Nous ne craignons pas qu’on nous vole nos idées, car nous savons que le succès dépend de l’exécution. D’une certaine manière, cela aide le marché à établir des liens avec notre humanité afin de décider s’ils veulent nous faire confiance ou non. Lorsque nous sommes en mode marketing, nous contribuons de la valeur sans rien attendre en retour. Et en mode vente, notre intention est claire pour tous. Nous ne mélangeons pas les deux. Cette approche est à l’opposé de ce que font la plupart des sociétés. D’où le terme “Corporate Rebels”.

À l’âge de 10 ans, vous prenez les letchis de votre grand-mère pour les vendre sur le chemin. Vous dites que vous aviez l’âme d’un entrepreneur. Nait-on entrepreneur ou le devient-on ?

Effectivement, quand j’avais environ 10 ans, mes cousins et moi mangions des letchis perchés sur l’arbre dans la cour de ma grand-mère. Un jour, je me suis dit que je pouvais gagner de l’argent en vendant ces letchis. Ce fut ma première expérience de vente. Cela marchait très bien, jusqu’à ce que mon père découvrît ce qui se passait et mit fin à cette opération. Je ne suis pas sûr que l’on naisse entrepreneur, mais je pense que l’on doit posséder certains traits ADN pour réussir en tant qu’entrepreneur.

Pour moi, un entrepreneur se sent à l’aise dans la solitude qui découle du fait de ne pouvoir blâmer qui que ce soit pour ses décisions. Il ne se plaint pas et ne porte pas de jugement personnel sur les autres. Il est infiniment patient dans la vie, mais agit rapidement au jour le jour. Il accepte les échecs et les succès en gardant la même attitude, ne perd pas la maîtrise des situations face à l’opinion des autres à son sujet. Il utilise son temps en restant concentré sur sa voie.

Je trouve qu’il y a une certaine romance dans la culture populaire par rapport à l’entrepreneuriat. Cela conduit des entrepreneurs à prétendre avoir du succès, à se prendre en photo sur des yachts et dans des Ferrari pour Instagram afin d’impressionner, ou à opérer des business qui dépendent en grande partie du “Venture Capital” au lieu de l’activité commerciale basée sur une solide base de clients. L’entrepreneuriat n’est pas glamour et vous devez avoir de l’humilité. Il ne faut pas oublier que depuis 2008, nous traversons une glorieuse période de croissance économique. Le véritable test arrivera lorsque la situation ne sera plus aussi clémente et le financement plus difficile à obtenir.

Vous êtes diplômé en “Aeronautical Engineering”, en droit et en finance appliquée. Pourquoi avoir choisi ces domaines ?

Quand j’ai quitté Maurice pour aller à l’université, je pensais savoir ce que je voulais faire : construire et piloter des avions. J’ai eu la chance de pouvoir compter sur le soutien de mes parents, qui avaient les moyens de payer mes études en génie aéronautique. Toutefois, après ce diplôme, je ne me voyais pas pratiquer dans ce domaine. J’ai alors décidé d’étudier le droit, la finance et les investissements.

La vérité, c’est qu’au moment d’aller à l’université, j’avais peu d’expérience dans la vie et je ne savais pas en quoi j’étais bon, ni quel travail me rendrait heureux. J’ai simplement suivi un chemin qui avait un rapport avec mes intérêts de l’époque. J’ai découvert beaucoup plus tard que ma vraie passion, c’est de construire et commercialiser des entreprises modernes. Je suis aujourd’hui d’avis qu’à 18 ans, la plupart des jeunes ne savent pas ce qu’ils veulent faire. Nous voulons désespérément nous conformer à des normes sociales qui ne s’alignent pas nécessairement avec qui nous sommes. Lorsqu’on a 20 ans, il est peut-être mieux de travailler sous la tutelle d’un mentor que l’on admire pour, ensuite, consolider cette expérience acquise par des études.

Lors du Blockchain Summit, vous expliquiez qu’il faut comprendre pourquoi la marge de certaines entreprises baisse et pour d’autres, non. Qu’est-ce qui fait la différence ?

Nous vivons dans un monde où l’Internet existe. C’est ça, la différence. Je trouve que l’influence de l’Internet sur la société et les entreprises est, au mieux, mal comprise et, au pire, grandement sous-estimée. Et cela m’inclut moi aussi. Je pense que la cause de cette confusion est la suivante : lorsque des produits de qualité et service similaires sont disponibles au même prix sur commande, qu’ils soient fabriqués localement ou non, le “branding” devient le seul facteur de différenciation. Et “branding”, ici, ne veut pas dire un logo ou une brochure, mais plutôt un lien qui existe entre un client et l’identité d’un business. Construire une identité, c’est comme se faire des amis pour la vie. La communication commerciale doit s’adapter à cette réalité.

Les entreprises que je rencontre sont incapables de rationaliser l’impact d’un nombre croissant de petites marques et de celles qui utilisent le “social media” pour se connecter avec leurs clients. Les marges s’amenuisent non seulement à cause de la pression de leurs compétiteurs traditionnels, mais aussi des milliers d’autres qui prennent de petites bouchées de leur marché. Considérez ceci : il y a 20 ans, c’était difficile d’opérer un “side business” après vos heures de bureau. Aujourd’hui, l’Internet a fait exploser le nombre de business que les gens créent dans leur temps libre.

De plus, la méthode traditionnelle pour attirer des consommateurs (panneaux publicitaires, posters et pubs à la télé) devient de plus en plus coûteuse, alors que l’attention des gens sur ces médias a diminué pour bouger vers les réseaux sociaux. Beaucoup considèrent le “social media” comme cette chose ennuyeuse sur lesquelles ils doivent être présents. Ils externalisent la gestion de leurs plateformes sociales sans tenir compte qu’une interaction en ligne a aujourd’hui un impact similaire à une communication en personne. Ils ne sous-traitent pas un déjeuner d’affaires, mais se permettent de le faire par rapport au contact virtuel avec un client potentiel.

Dans un monde qui a changé, je trouve fascinante cette confiance aveugle dans la publicité traditionnelle sous prétexte qu’elle a fait ses preuves. Ou pire, cette pratique d’importer la pub traditionnelle telle quelle dans les réseaux sociaux, où la communication répond à d’autres paramètres. L’intention, derrière le marketing en ligne, est cruciale; il est périlleux de continuer à proposer un contenu tourné vers la vente sans comprendre la nature des interactions qu’ont les gens sur ces plateformes. Ils savent intuitivement quand quelqu’un essaie de leur vendre quelque chose et le prennent comme une manipulation. Sur la majorité de ces plateformes, ils recherchent de l’authenticité et de la valeur dans les interactions afin de créer des liens émotionnels significatifs.

Le smartphone joue un rôle de plus en plus important dans l’économie. Vous parlez même de nouvel organe du corps humain…

Oui. La plupart des gens vivent à moins d’un mètre de leur smartphone. Il nous suffit de naviguer de gauche à droite sur notre écran pour trouver l’amour, communiquer virtuellement avec le monde, trouvez toutes les infos sur Google, mémoriser les événements de notre vie sur les réseaux sociaux… Je considère l’Internet comme une conscience humaine collective et le smartphone comme une porte pour y accéder. Si nous faisions aujourd’hui un bond de 50 ans en avant, on verrait peut-être des humains possédant une biopuce qui remplace le téléphone portable. Ils feraient des appels ou accéderaient à l’Internet sans utiliser d’appareil. Pour un observateur de 2019, ce serait comme si les humains avaient acquis des capacités télépathiques, ce serait la première fois que l’homme aurait évolué de manière non biologique. Cela signifie également que si l’empreinte que vous laissez sur l’Internet est négligeable, vous n’existerez pas dans l’héritage de l’humanité.

Dans un tel contexte en perpétuel mouvement, que doivent faire les entreprises mauriciennes pour être plus compétitives aujourd’hui ?

Je ne prétends pas pouvoir conseiller quiconque sur la manière de gérer son business. Chaque personne évolue selon sa situation et selon ses objectifs. Pour faire simple, ce que je pense, c’est que faire un business, c’est avoir l’attention des gens au prix le plus bas et apporter de la valeur aux autres plus que ce que vous en obtenez en retour. Les critères fondamentaux que je prends en considération sont de savoir si mon équipe peut exécuter pour répondre à un besoin réel du marché et gérer les ressources financières de manière à pouvoir maintenir le rythme. Cela nécessite une conscience de soi dépourvue de subjectivité. Le marché n’obéit pas à nos attentes. La vente se produit lorsque nous avons gagné l’attention, le respect et la confiance du marché.

De nombreux observateurs ont dit ces dernières années qu’il faut ouvrir le pays aux étrangers pour améliorer notre compétitivité. Mais il y a encore un certain conservatisme à ce niveau à Maurice. Quel est votre avis ?

Je ne connais pas suffisamment le contexte dans lequel cette question s’applique pour donner mon avis. De plus, elle touche également à deux sujets dont je ne parle pas, à savoir la politique et la religion !

Dans ce cas, formulons autrement : que manque-t-il encore à notre pays sur le plan économique pour devenir plus “business friendly” et faire ce fameux “leap forward” pour entrer dans la ligue des pays à revenus élevés ?

Ce que je peux dire, c’est que l’Internet et la Blockchain ont rendu le monde plat et sans frontières. Ces technologies font partie de l’humanité et ne tiennent pas en considération la couleur, la race ou le fait que vous soyez nés riches ou pauvres. Le monde n’est pas en train de changer, il a changé. Par exemple, les gens devraient demander à leurs fils ou filles âgés de 12 à 18 ans ce qu’ils font sur Fortnight, Tik Tok ou Discord. Dans quelques années, ce seront eux qui définiront l’économie mondiale et ce que les consommateurs sont disposés à accepter des entreprises. Avant de faire un “leap forward”, il serait sage de savoir dans quelle direction sauter. Nous devrions les écouter. Nous pouvons apprendre beaucoup de ce qu’ils ont à nous dire et à nous montrer.