JAN LATHAM-KOENIG : "Le chef d'orchestre est un dictateur"

"En comparaison avec la musique pop que l'on entend aujourd'hui, les oeuvres des Beatles peuvent être comparées à celles de Mozart. "

Qu'est-ce qu'un chef d'orchestre avec une réputation internationale fait à Maurice ?
C'est ma deuxième visite à Maurice. J'ai effectué la première il y a quatre ans pour le service funéraire de mon père, Alfred Latham-Koenig. Je voulais passer un peu plus de temps ici pour découvrir le pays de mon père, retrouver mes cousins, bref renouer avec mes racines mauriciennes, comme mes frères et soeurs l'ont fait avant moi. Il est à mon sens important de savoir d'où l'on vient.

Vous considérez avoir des racines mauriciennes ?
Oui. Une partie de moi vient d'ici. Je ne suis venu ici que deux fois mais tout au long de ma vie, plus particulièrement pendant ma jeunesse, j'ai beaucoup fréquenté des Mauriciens à Londres, dont mon cousin Maurice Piat qui passait ses vacances chez nous, quand il faisait des études. Même s'il vivait et travaillait à Londres, mon père suivait l'évolution de la politique mauricienne et connaissait Sir Seewoosagur Ramgoolam, qui est déjà venu chez nous. Ma famille a eu un lien avec Maurice qui n'a jamais été brisé.

Votre père était un économiste et journaliste — il a même travaillé pour la BBC — et vous êtes devenu musicien. Comment ?
Mes parents — ma mère était moitié Danoise, moitié Polonaise — étaient des gens cultivés qui s'intéressaient à beaucoup de choses, dont la musique. C'était tout à fait normal pour les adolescents de ma génération d'apprendre à jouer d'un instrument de musique.

A l'époque de votre adolescence la vague Beatles avait déferlé sur la Grande-Bretagne. Vous n'avez pas été sensible aux Beatles, à la pop music ?
J'ai un peu écouté les Beatles, comme tous les jeunes de ma génération, mais pas les autres groupes pops. Les Beatles étaient extrêmement talentueux dans leur genre mais comparés à la musque classique, ce qu'ils faisaient était d'une grande simplicité musicale. On ne le dit pas assez : leur succès musical repose sur le fait qu'ils utilisaient des éléments simples de la musique classique : le rythme, l'harmonie et la mélodie.En comparaison à la musique pop que l'on entend aujourd'hui, les oeuvres des Beatles peuvent être comparées à celles de Mozart. Il y avait chez les Beatles un élément d'effort qui n'existe pas chez les autres groupes.

En un mot, la musique pop ne vous intéresse pas ?
Pas vraiment. Je ne l'écoutais pas parce que j'étais très occupé à développer mes aptitudes pour le piano, puis le violon. En dehors des Beatles, je suis passé complètement à côté de la pop music des années 70 et 80. Je crois que comparés aux autres groupes les Beatles étaient sophistiqués, si je puis dire, ce qui explique leur succès et le fait qu'on les écoute encore aujourd'hui. Cette règle s'applique également à la musique classique : ne demeurent que les grandes oeuvres et les grands compositeurs.

Vous avez fait des études au Royal School of Music de Londres, puis au Highgate School. Vous avez toujours voulu devenir musicien ?
Je le crois. Si je n'avais pas été musicien, je serais probablement devenu un politicien.

Ce sont deux professions différentes, pour ne pas dire opposées...
... à la surface, seulement. Mais je compare surtout le métier de politicien à celui de chef d'orchestre : c'est la même chose. Les deux métiers demandent à ceux qui les pratiquent le sens du leadership. Le chef d'orchestre dispose de plus de pouvoir direct sur ses musiciens : il peut, grâce à sa volonté, sa personnalité et ses connaissances musicales conduire les musiciens à faire exactement ce qu'il veut. Un politicien doit passer par des discours, des négociations et le vote des lois pour imposer ses vues. Son pouvoir est indirect.

La manière dont vous décrivez le pouvoir du chef d'orchestre sur la formation qu'il dirige pourrait faire penser qu'il est un dictateur.
Il l'est sans aucun doute.

Est-ce que tous les chefs d'orchestre sont ou agissent comme des dictateurs ?
La réponse est oui, dans une grande mesure. Mais les temps ont changé et de même qu'il y a moins de dictateurs politiques, il y a moins de dictateurs chefs d'orchestre parce que les musiciens n'accepteraient pas ce genre de comportement. Même les dictateurs politiques sont obligés de mettre de l'eau dans leur vin, à part des exceptions notables comme Poutine. Mais il faut dire que les Russes ont toujours été habitués à des souverains ou des dirigeants autoritaires.

Avant de devenir chef vous avez fait partie d'orchestres. Comment avez-vous supporté le dictature des chefs d'orchestre en tant que musicien ?
Je n'ai jamais fait partie d'un orchestre. J'ai été pianiste et violoncelliste travaillant en solo avant de devenir chef d'orchestre. En tant que concertiste soliste, je n'ai jamais eu à obéir à qui que ce soit, ce qui m'a donné une indépendance d'esprit certaine. De toutes les manières, les chefs d'orchestres ne savent pas obéir. A qui que ce soit. Ce n'est pas dans leur nature.

Ils doivent quand même respecter — je n'ai pas dit obéir — les instructions données par le compositeur sur sa partition.
Vous avez raison, encore que de manière générale les compositeurs n'attendent pas toujours une fidélité totale de leurs oeuvres et donnent une certaine liberté aux interprètes. De toutes les manières, la différence entre ce qui a été écrit et ce qui est entendu en musique est d'une très grande complexité.

Peut-on dire qu'un fidèle interprète d'une partition ne rend pas forcément hommage au compositeur ?
Cela dépend de beaucoup de choses : du compositeur, du style, de l'époque et des circonstances dans lesquelles ils ont écrit. Chaque compositeur demande une approche et une interprétation différente. Cela dépend aussi de l'interprète.
Question simple, en apparence : qu'est-ce qu'un bon musicien ? Quelqu'un comme vous ?
Je n'ai aucun doute sur mes qualités de musiciens. Si j'en avais, je ne pourrais pas exercer ce métier. On ne peut pratiquer une profession artistique sans être obsédé par elle. On ne peut pas atteindre et donner son maximum si on n'est pas sûr de soi. Vous devez être pratiquement obsédé par votre métier pour réussir votre carrière artistique. Comme toutes les professions artistiques celle des musiciens, des bons musiciens, comprend des éléments qui ne peuvent pas être enseignés.

Il faut être né avec ces "éléments" ?
Oui, Jusqu'à un certain point, ces éléments doivent faire partie d'un talent naturel.

Sans ce talent naturel, vous n'êtes qu'on bon musicien, point à la ligne.
Exactement.

Vous avez en vous ces éléments non expliqués et que l'on ne peut pas enseigner ?
Oui. Ce sont des éléments qu'on ne peut pas enseigner mais que l'on ne pas comprendre également. C'est quelque chose de très spécial, qui permet à un chef d'orchestre, non seulement de comprendre une oeuvre musicale mais de transmettre à ses musiciens cette compréhension, afin qu'ils puissent, à leur tour, la transmettre au public. Avant, lors des répétitions, le chef doit parvenir à obtenir de chaque musicien le meilleur de lui-même afin de donner la plus belle interprétation possible le jour du concert. Comme quoi, il est beaucoup demandé au chef d'orchestre, mais il n'a pas toutes les qualités qui mènent à la perfection, comme les leaders politiques d'ailleurs. Il n'est qu'un être musicien.

Qu'est-ce qu'une bonne oeuvre musicale ?
C'est de la musique qui peut communiquer un message émotionnel à ceux qui l'écoutent, et les enrichissent.

Vous arrivez à faire passer ce message à chacun de vos concerts ou enregistrements ?
J'essaye, en tout cas. Parfois on y arrive, parfois non.

Comment devient-on chef d'orchestre classique ?
C'est très difficile. Il faut commencer par diriger des petits ensembles avant d'arriver aux grands orchestres jusqu'à ce que l'on soit prêt. Avant de devenir chef, il faut être un musicien pratiquant qui joue au moins d'un instrument à un très bon niveau. Dans mon cas, c'était le piano et accessoirement le violon.

Vous aviez l'envie de le devenir très tôt puisque votre biographie révèle que vous avez formé The Koenig Ensemble en 1976, quelques années avant de commencer à diriger pour la BBC, puis toute une série d'orchestres philharmoniques.
C'est vrai, mais le problème principal pour le chef d'orchestre débutant est de commencer. Personne ne veut vous engager tant que vous n'avez pas d'expérience et vous ne pouvez en acquérir qu'en étant engagé, ce qui vous permet de pratiquer. Le drame du chef, c'est qu'il ne peut pas pratiquer alors que les musiciens n'ont aucun problème pour le faire, jusque dans leur chambre. Le chef d'orchestre, lui, ne dispose pas d'un orchestre à sa disposition dans son salon et son métier repose plus sur la pratique que sur la théorie : on apprend, on s'améliore, on se perfectionne en dirigeant. C'est pour cette raison que j'ai formé un orchestre de chambre, le Koenig Ensemble, qui me permettait de pratiquer. Cet ensemble m'a permis tout à la fois de me faire connaître avec mes musiciens tout en faisant l'acquisition de l'expérience indispensable.

A quel âge avez-vous décidé de devenir chef d'orchestre ?
A dix-huit, dix-neuf ans. J'ai pris cette décision parce que sans doute j'avais pris conscience que ma personnalité musicale pourrait mieux s'épanouir dans la direction d'orchestre qu'en tant que concertiste soliste. J'avais raison puisque depuis j'ai eu le privilège de diriger beaucoup d'orchestre prestigieux à travers le monde entier. Mon objectif est d'essayer d'offrir au public un enrichissement personnel à travers la musique. Et avant de partager, de communiquer, il faut ressentir. On ne dirige bien les orchestres les plus prestigieux du monde que si l'on se sent bien dans sa peau, dans sa tête.

Vous avez dirigé dans le monde entier, dans quelle ville ou théâtre vous sentez-vous le mieux dans votre peau, dans votre tête ?
Il n'y a pas de lieu de prédilection. J'ai passé dix ans à Vienne pour diriger l'orchestre de l'Opéra et la Philharmonique. Ce fut une grande expérience et j'en ai connu d'autres. En fin de compte, vous vous sentez bien où que vous soyiez quand vous faites de la musique. De la bonne musique.

Vous êtes donc un chef d'orchestre heureux, satisfait ?
L'erreur est de se sentir satisfait ou heureux ou de vouloir l'être. Il ne faut pas chercher à être satisfait, mais le ressentir quand on le mérite. Les livres de recettes pour trouver le bonheur racontent des histoires. Si on pouvait trouver la satisfaction ou le bonheur en suivant des recettes, pourquoi est-ce que ce genre de livres continue à se vendre.

Je pensais que les chefs d'orchestres étaient enfermés dans des tours d'ivoire musicales et n'avaient ni le temps, ni l'envie de voir ce qui se passe en dehors de leur univers musical. Il semble que ce n'est pas votre cas : vous avez les deux fixés sur le monde.
C'est vrai. J'ai tellement rencontré, au cours de ma carrière, des musiciens focalisés sur la musique qu'ils ne faisaient que ça.

Ne disiez-vous pas que le bon musicien doit être obsédé par la musique au début de cette conversation ?
Il ne faut pas que l'obsession soit constante. Il faut qu'elle existe dans une certaine limite. Je pense qu'une trop grande focalisation sur la musique nuit en fin de compte à la musique. Je pense que la curiosité et l'intérêt dans diverses choses, dans le monde en général et le monde culturel et artistique en particulier, permettent au chef d'orchestre de s'améliorer.

En dehors de la musique, quels sont vos centres d'intérêts ?
Beaucoup de choses. Je m'intéresse à la littérature, aux arts visuels, à l'histoire, à la politique, aux échecs, à la médecine à travers ma femme qui est chirurgien cardiaque, à la vie en fin de compte. Je suis aussi très curieux des lieux et des gens que je rencontre et avec qui je peux discuter et échanger, comme nous le faisons actuellement. Avant que vous ne me le demandiez, je vous fais savoir que je déteste le tourisme, en particulier quand il est organisé comme c'est de plus en plus le cas. Je ne comprends pas ces troupeaux qui suivent des guides, regardent quand on leur dit de regarder et de s'extasier et de photographier le même objet en même temps.

Que pensez-vous de la musique contemporaine ?
Elle m'a intéressé pendant un temps jusqu'à ce qu'elle devienne excessivement intellectuelle, à tel point qu'il était impossible de faire comprendre au public ce que le compositeur avait écrit. J'ai dirigé des concerts de musique contemporaine, mais je ne le fais plus. D'ailleurs, il faut souligner que les compositeurs eux-mêmes reconnaissent que ce qu'ils écrivaient étaient hermétiques, cacophoniques et souvent incompréhensibles.

Et la musique populaire contemporaine, la pop et ses dérivés.
Je l'entends parce qu'on ne peut y échapper. Je crois que les jeunes ont besoin de ce genre de musique pour vivre à travers leurs écouteurs vissés en permanence sur leurs oreilles. Cette écoute perpétuelle de la musique, que l'on peut qualifier de bruit, peut être dangereuse pour leur système auditif. On ne peut pas écouter de la musique, bonne ou mauvaise, du matin au soir. La musique doit être réservée pour des occasions où l'on peut se concentrer pour l'apprécier. La musique n'est pas qu'un bruit de fond.

Comment explique-vous le fait que la majorité des jeunes préfère le "bruit" à la musique classique ?
Le jeunesse n'a jamais aimé la musique classique pour une raison bien simple : elle n'a pas été éduquée pour. Aller à un concert de musique classique exige une concentration qui s'apprend. C'est la même chose pour la lecture : ce n'est pas parce qu'on sait lire qu'on lit. Pour écouter la musique, c'est encore plus compliqué : il faut le silence et la concentration. Si on ne vous pas appris le plaisir de lire dans votre adolescence, ce n'est pas à vingt cinq ans que vous allez le faire.

Comment expliquez-vous le succès de la musique classique dans les pays communistes qui étaient censés faire disparaître les traces des plaisirs réservés à l'aristocratie et la bourgeoisie ?
Je crois que le communisme n'a fait que renforcer ce qui existait déjà. La musique classique a une longue histoire en Russie et dans la plupart des pays de ce que l'on appelait le bloc de l'est. Ironiquement, le communisme a aidé à encourager le goût pour la musique classique, dans le cadre d'un effort dans le secteur de l'éducation. Aujourd'hui, à Moscou, la musique classique connaît un magnifique essor avec pleins d'orchestres classiques.

Ils jouent la musique des élites, ce qui est quand même pas mal pour un pays communiste.
En Russie, la culture n'était pas l'apanage d'une élite. La musique classique fait partie de la culture nationale et dans les concerts vous verrez toutes les couches de la population et surtout des enfants. La musique fait partie de la vie en Russie et dans d'autres pays du monde. En Italie, par exemple, l'opéra fait partie de la culture populaire et tous les Italiens connaissent les airs du répertoire.

Comment expliquez-vous le succès des opéras italiens ?
Par le fait que la musique est magnifique, les airs connus et l'histoire, compréhensible, touche tout le monde. L'opéra italien fait appel à des sentiments et des émotions que nous avons tous en nous. Je vous le disais au départ : la bonne musique doit pouvoir transmettre une émotion à celui qui l'écoute. C'est le cas de la majorité des opéras italiens.

En dehors de la Russie, où les salles de concerts sont remplies, quel est l'avenir de la musique classique ?
Je suis optimiste puisque la technologique moderne — et ses ipods — a rendu la musique classique un peu plus accessible qu'autrefois. Cette musique a passé par les modes et les révolutions, il n'y aucune raison pour qu'elle ne continue pas. Je crois que la musique classique existera aussi longtemps qu'il y aura des êtres humains sur terre.

Vous n'avez jamais été tenté de composer de la musique ?
Non. Mon talent consiste à diriger un orchestre, pas à composer. Je connais mes limites.

Qu'est-ce qui manque à votre carrière prestigieuse ?
Je voudrais inclure d'autres oeuvres à mon répertoire, dont des pièces russes. D'autant plus que maintenant je travaille à Moscou.

Maintenant que vous avez retrouvé vos racines mauriciennes, il faut venir jouer à Maurice.
J'adorerais. Je considérerais comme un honneur de pouvoir donner un concert à Maurice.

Imaginons que ces jeunes qui n'écoutent pas de la musique classique et qui ont des écouteurs vissés sur l'oreille lisent cette interview. Qu'aimeriez-vous leur dire ?
La première chose que je leur dirais serait d'enlever ces écouteurs qui les coupent du monde. La suivante, qui n'a rien à faire avec la musique, est : communiquez. Communiquez directement avec des êtres humains sans passer par les machines. Jamais dans l'histoire de l'Humanité nous n'avons eu autant de moyens de communication et autant de jeunes qui ne communiquent pas directement avec leurs semblables. Toutes les communications passent par l'ordinateur, le sms du portable, par le téléphone et les gens ne se parlent pas, ne conversent pas. Il faut communiquer, parler, discuter de ce que vous écoutez, de ce que vous voyez et de ce que vous lisez, de ce que vous aimez, de ce qui vous fait réagir. Il faut parler, communiquer, partager les émotions que nous sommes encore capables de ressentir.