JANE RAGOO: « Quand un gouvernement respecte les travailleurs, tout le monde suit ! »

En ce début d’année, Le Mauricien reçoit dans ses colonnes Jane Ragoo, syndicaliste et présidente de la Confédération des travailleurs du secteur privé (CTSP). Elle nous parle de ses attentes pour 2017 : la révision des lois du travail pour mieux faire respecter les droits des travailleurs, l’introduction d’un salaire minimum national et l’institution d’un Portable Severance Allowance Fund. Elle s’élève contre ces « comités disciplinaires bidons » et contre la répression patronale, entre autres, qui freinent, selon elle, la syndicalisation des travailleurs du privé. Par-dessus tout, elle plaide pour davantage de respect des droits des travailleurs de la part du gouvernement de l’Alliance Lepep.

Dans le monde syndical, comment s’annonce pour vous 2017 ?
Il y a du pain sur la planche. Nous avons beaucoup de défis à relever en cette année qui débute. Depuis deux ans que le gouvernement de l’Alliance Lepep est au pouvoir, nous avons entendu beaucoup de déclarations de bonnes intentions, beaucoup de promesses, mais concrètement, rien n’a été fait jusqu’ici. Zéro action !

Quelles sont donc ces promesses qui ont été faites mais qui n’ont pas été réalisées ?
Il y a eu d’abord cette promesse de réviser 14 Remuneration Orders (RO). Il faut comprendre qu’il y a plus de 300 000 employés de différents secteurs du secteur privé qui attendent depuis des années – dans certains cas plus de 30 ans, comme la Sugar Industry (Agricultural Workers) RO – une augmentation de leurs salaires de base et une amélioration de leurs conditions de travail à travers une révision par le National Remuneration Board du RO, qui touche leur secteur d’activité. Or, la décision de référer un RO au NRB revient au ministre du Travail, des Relations Industrielles et de l’Emploi en personne. C’est donc une décision politique.
Pour comprendre cette injustice faite à ces quelque 300 000 travailleurs concernés – et dont les salaires n’ont pas été structurellement révisé depuis 30 ans dans certains cas –, il faut savoir que le Pay Research Bureau (PRB) est tenu, de par la loi, de procéder à la révision des salaires et autres conditions de travail des 85 000 fonctionnaires tous les 5 ans. Pour les travailleurs du secteur privé, cela dépend, de par la loi, du bon vouloir du ministre du Travail.

Quelles sont les autres promesses non tenues ?
Il y a l’introduction d’un salaire minimum, qui a toute sont importance car nous savons qu’il y a  plus de 100 000 travailleurs à Maurice dont le salaire de base ne dépasse pas Rs 6 000 et que pour ramener à la maison un salaire mensuel d’environ Rs 15 000, ils doivent sacrifier leur famille, leurs loisirs et, surtout, leurs enfants pour faire des heures supplémentaires, dans beaucoup de cas obligatoires.
En outre, nous attendons toujours les amendements promis aux deux lois du travail, soit l’Employment Rights Act (ERiA) et l’Employment Relations Act (EReA), qui sont totalement en faveur des employeurs et au détriment des employés.
De même, nous attendons l’introduction promise d’un Portable Severance Allowance Fund. C’est un fonds géré par le gouvernement, où les employeurs contribueraient pour l’équivalent d’une journée de travail de chacun de leurs employés et duquel on puiserait pour soit indemniser un travailleur qui perd son emploi ou pour lui rendre sa contribution à la retraite. C’est une idée qui a même séduit l’Organisation internationale du travail, et qui présente de nombreux avantages pour les travailleurs comme pour les patrons.
On nous avait également promis de revoir la constitution des comités disciplinaires tout en s’assurant qu’ils soient vraiment indépendants et équitables. Il y a un abus du recours aux comités disciplinaires pour dégraisser une entreprise. Il y a d’autres « issues » qui restent toujours en suspens, comme ces Cleaners qui touchent Rs 1 500 par mois, les jeunes du Youth Employment Programme qui ont été bernés ou encore les enseignants des écoles SENS.

Mais le ministère du Travail a lui-même annoncé récemment la réalisation prochaine de nombreux des problèmes que vous venez de soulever...
Encore des effets d'annonces, mais dans le concret, nous attendons toujours de voir ces promesses se réaliser. Certes, le ministère du Travail vient, en ce début d’année, amender 8 des 14 RO concernés. Mais nous nous sommes malheureusement rendu compte que le NRB n’est pas une institution indépendante comme elle le prétend.

Comment ?
Pour procéder à des amendements aux RO concernés, le NRB est supposé écouter les deux parties, c’est-à-dire le patronat et les syndicats, avant de faire ses recommandations qu’il soumet au ministre du Travail. Malheureusement, c’est là que finit son rôle. De là, c’est le ministre en personne qui a le dernier mot, selon la loi. Le ministre peut faire ce qu’il veut sans avoir à rendre compte à quiconque, ni au patronat et encore moins aux syndicats concernés. Comme on dit en kreol, c’est lui qui « koupe transe », sans que ni le patronat, ni les syndicats, et encore moins le NRB n’aient le droit d'y redire.
C’est exactement ce qui s’est passé dans le cas de ces 8 RO que le ministère vient de rendre publics. Les recommandations inscrites dans ces RO ne reflètent nullement les propositions initialement arrêtées par le NRB. L’on peut légitimement se demander à quoi sert donc le NRB quand nous constatons que le ministre a procédé à des changements aux salaires et autres conditions de travail recommandé initialement par le NRB. C’est catastrophique pour les travailleurs concernés. Ces RO reflètent uniquement ce que le ministre en personne et ses officiers ont décidé. Quand quelqu'un, fut-il ministre, peut avoir le dernier mot sur les recommandations d'une institution, peut-on dire que cette institution est une institution qui décide en toute indépendance ?
Mais le pire, c’est que nous voyons que le gouvernement danse toujours au son de la musique du patronat, et ce au détriment de l’intérêt des travailleurs. Le gouvernement de l’Alliance qui se dit « Lepep » danse au même son patronal que celui de Navin Ramgoolam, qui l’a précédé. Et cela se comprend… zot paye kan ena eleksyon, non ?

Vous semblez sarcastique... Pourquoi ?
Ecoutez, nous savons tous que le nœud de la guerre (électorale), c’est l’argent ! Les élections ne se gagnent qu’à coup de millions, pour de pas dire de milliards de roupies. Aujourd’hui, certaines compagnies du privé avouent publiquement qu’elles « apportent leur contribution » à la campagne électorale des partis politiques. Business Mauritius (anciennement le Joint Economic Council et la Mauritius Employers Federation) a même un code de conduite à cet effet. Pensez-vous que c’est pour les beaux yeux du peuple. Pour ces businessmen, c’est un investissement ! Ils attendent que le parti politique gagnant leur retourne l’ascenseur une fois au gouvernement. L’ironie, c’est que c’est le peuple, dans son ensemble, composé majoritairement de travailleurs, qui fait entrer un parti politique au gouvernement dans l'illusion que ce dernier comprendra leurs douleurs et résoudra leurs problèmes. Mais une fois que c’est fait, ce « peuple admirab » ne fait plus le poids devant l’influence grandissante des pontes du secteur privé pour faire avancer leurs intérêts au détriment de ceux des travailleurs. Le pire, c’est que cela se fait au nom de ce qu’il convient d’appeler désormais « l’intérêt national » ou « l’intérêt du pays » ou encore « l’intérêt économique du pays ».
C’est pourquoi, depuis des années, la CTSP fait campagne pour qu’on réglemente le financement des partis politiques de façon transparente une fois pour toute. Ce n’est pas un hasard si l’on n’est toujours pas arrivé jusqu’ici à rendre transparent le financement des partis. Ce n’est pas dans leur intérêt qu’on voit clair dans leur petit jeu. Quand la population saura qui finance qui, elle comprendra enfin qui défend qui. Et c’est la démocratie et la volonté du peuple, donc des travailleurs, qui en sortiront alors gagnantes.

Que demandez-vous exactement par rapport aux comités disciplinaires ?
En juin 2013, le ministre du Travail d'alors, Shakeel Mohamed, avait amendé la loi du travail pour faire en sorte qu'une fois qu'un travailleur passe devant un comité disciplinaire, son cas relève d'un cas de « misconduct ». Par conséquent, une fois que quelqu'un est reconnu coupable de mauvaise conduite, il ne reçoit aucune indemnité de licenciement. Auparavant, un travailleur pouvait contester en cour les conclusions d'un comité disciplinaire. Maintenant, dans la plupart des cas, les inspecteurs du travail affirment qu'il n'y a pas de « bona fide case » pour faire appel contre les conclusions d'un comité disciplinaire. De ce fait, le travailleur en question est puni doublement. Il ne peut s'attendre à recevoir une indemnité de licenciement et, d'autre part, il perd son travail. Pour une même faute, il est donc puni deux fois.
Le nouveau ministre du Travail, Soodesh Callichurn, a bien réalisé qu'il y a là une grave injustice. Sans compter qu'il y a un abus de cette procédure de comité disciplinaire. Le ministre a promis de mettre sur pied un comité disciplinaire indépendant qui décidera s'il y a vraiment matière pour mettre quelqu'un à la porte. Mais jusqu'à présent, c'est resté un vœu pieux !
Notez qu'il y a une procédure spécifique à suivre dans la fonction publique pour prendre des mesures contre un fonctionnaire dans des actes d'indiscipline. Le cas est référé à la Public Service Commission (PSC) et on peut même faire appel au Public Service Appeal Tribunal. Tandis que dans le privé, il n'y a pas une telle instance et chaque entreprise décide de sa procédure et le ministère joue de rôle de spectateur dans la plupart des cas qui lui sont soumis.

Qu'en est-il du Portable Severance Allowance Fund ?
Tous les gouvernements qui se sont succédé ces 6 dernières années ont vu cette idée de Portable Severance Allowance Fund révolutionnaire. Même l'Organisation internationale du travail a salué cette proposition de la CTSP. Ils ont trouvé juste que, quand un travailleur a contribué pendant des années parfois à faire progresser son entreprise, il reçoit son dû, et non qu’il soit jeté sur le pavé comme une vieille chaussette usagée quand son entreprise ferme ou quand, par erreur humaine, il faute.

Comment fonctionnerait le Portable Severance Allowance Fund ?
L’employeur aurait l’obligation de verser dans ce Portable Severance Allowance Fund, qui serait géré par le gouvernement comme le National Pension Fund, un jour de salaire pour chaque mois que son employé aurait travaillé. À la suite d’un licenciement (s’il le souhaite) ou simplement à l’âge de la retraite, le travailleur bénéficierait d’une indemnité puisée de ce fonds constitué des contributions des employeurs (successifs) qui n’auront alors pas à payer de leur poche cette compensation. La compensation de l’employé s’accumulant au fil des emplois qu’il obtient durant sa carrière.

Quels sont les avantages d'un tel fond ?
Avec l'institution d'un Portable Severance Allowance Fund, le gouvernement rendrait justice aux travailleurs. D’abord, aucun travailleur ne serait privé d’une indemnité de licenciement, même s’il a été congédié pour des raisons disciplinaires, car les contributions au fonds auront été faites pour ses mois ou années de service déjà passés. Puis, cette formule encouragerait la mobilité des travailleurs, car il sait que chacun des boulots qu’il effectuera durant sa carrière lui rapportera les contributions de ses employeurs successifs. Ensuite, comme le montant des contributions des employeurs est fonction du salaire de l’employé, ce dernier serait encouragé à améliorer ses qualifications et compétences pour augmenter le montant de son salaire. Et enfin, avec une indemnité payée du Portable Severance Allowance Fund, aucun travailleur ne connaîtrait l’angoisse de se retrouver sans ressources, soit parce que son entreprise aura fermé, soit qu’il aura été licencié pour une raison quelconque. En outre, avec la possibilité d’obtenir le paiement de cette compensation à l’âge de la retraite, l’employé pourrait mieux planifier ses vieux jours, car il saurait qu’il bénéficierait d’une meilleure couverture sociale.

Vous dites que même les employeurs y trouveront leurs comptes !
En effet, même les employeurs bénéficieraient de l’introduction d’un Portable Severance Allowance Fund. Ils n’auront plus besoin d’avoir recours à des comités disciplinaires bidons pour mettre leurs employés dehors afin d'éviter de leur payer une compensation. Cela assainirait par conséquent les relations souvent tendues patrons/travailleurs et il y aurait moins de pression sur le ministère du Travail pour étudier des cas de renvois injustifiés.

Et que gagne le gouvernement pour sa part ?
Avec l’avènement d'un tel fonds, le gouvernement disposerait également d’un fonds d’où il pourrait puiser pour financer des petits projets de développement. En fait, ce fonds n’a que des avantages pour les employés, pour les employeurs et pour le gouvernement. D’une part, il humaniserait les licenciements et, d’autre part, il aurait un impact plus que positif sur le tissu socio-économique du pays en diminuant cet antagonisme latent dans les relations patrons/travailleurs.
Si le Portable Severance Allowance Fund n’a pas encore été mis en place à Maurice, c'est soit par méconnaissance de son mécanisme et de ses avantages pour l'employé, l'employeur et le gouvernement (et l'on s'en informe alors), soit simplement par mauvaise foi. Pour peu que quelqu'un réfléchisse sur la pertinence et l'importance d'un tel fonds dans le monde du travail moderne, il suffirait uniquement d'avoir la volonté politique pour l'instituer.
Pour faire concret, si un travailleur touche Rs 200 par jour, son employeur verse Rs 200 par mois dans ce fonds. En une année, c’est Rs 200 X 12, soit Rs 2 400 par autant d’années que l’employé travaille, même sous différents employeurs successifs. Quand pour une raison quelconque il est mis à la porte ou s’il veut partir de son plein gré, le gouvernement puise de ce fonds pour lui verser soit une indemnité, soit une retraite. Le travailleur n’a plus besoin d’aller au tribunal pour quémander pendant des années pour obtenir une maigre compensation. L’employeur, de son côté, n’a plus besoin d’instituer un comité disciplinaire bidon pour trouver un prétexte pour se débarrasser d’un employé qu’il ne veut plus.
La balle est dans le camp du gouvernement. Le gouvernement de l’Alliance Lepep peut rentrer dans l’histoire comme celui qui aura fait le plus pour la cause des travailleurs au monde en instituant le premier ce Portable Severance Allowance Fund.

Pourquoi organisez-vous une manifestation publique le 4 février prochain à Rose-Hill ?
Comme je viens de l’expliquer, le gouvernement de l’Alliance Lepep a fait beaucoup de déclarations de bonnes intentions, mais zéro action. Il apparaît que pour les membres du gouvernement, tenir les promesses qu’ils ont faites aux travailleurs pendant la compagne électorale ou au début de leur prise de pouvoir, n’est plus leur priorité. Ils ont d’autres chats à fouetter que d’améliorer le sort de ces centaines de milliers de travailleurs qui ont voté pour eux et qu’ils ont promis de servir.
Il faut que le Premier ministre, ses ministres, les députés et les autres membres du gouvernement comprennent une fois pour toute que les travailleurs sont avant tout des citoyens à part entière de la République de Maurice. Et qu’à ce titre, ils ont droit au respect de leurs droits. Nous choisissons tous les ans le début de février pour leur rappeler cela en organisant une manifestation de rue pour commémorer un triste événement pour la classe des travailleurs : l’entrée en vigueur, le 2 février 2009, de l’Employment Rights Act et de l’Employment Relations Act, deux lois du travail qui bafouent les droits fondamentaux des travailleurs mauriciens. Si les travailleurs se mobilisent en masse à cette occasion, les politiciens, qui sont friands de popularité, recevront un message qu’ils ne seront pas prêt d’oublier.

Justement comment expliquez-vous alors ce faible taux de mobilisation des travailleurs quand il y a des manifestations qui les concernent ?
D’abord, sachez que, contrairement à la fonction publique, où un fonctionnaire se joint automatiquement à un syndicat dès sa prise de fonction, dans le secteur privé, il n’y a qu’environ 15% seulement des travailleurs qui sont syndiqués. Pourquoi ? D’abord parce que la loi ne facilite aucunement la syndicalisation des travailleurs des entreprises du privé. Nous avons de nombreux cas de demande de reconnaissance syndicale en suspens devant l’Employment Relations Tribunal. Par exemple, plus de 50% des employés de 22 succursales d’un grand magasin d’articles ménagers veulent se syndiquer. Mais la direction y objecte devant le tribunal. En outre, il y a bien souvent carrément la répression de certains patrons contre quiconque veut se joindre à un syndicat. Beaucoup de patrons ne comprennent pas que le monde a évolué et les employés ont des droits qu’il faut respecter et que nous ne sommes plus au temps de l’esclavage ou de l’engagisme. Le pire, c’est qu’ils sont très peu ces patrons qui comprennent l’esprit même du tripartisme, comme prôné depuis les années 1950 par l’Organisation internationale du travail pour faire avancer l'humanité.

Quel est votre souhait pour 2017 ?
Que le gouvernement se réveille de sa léthargie et se mette à l’écoute de ce peuple – dont la majorité est des travailleurs – qui a mis ce pays entre leurs mains. Que nous n’ayons plus à avoir à les supplier ou à les menacer pour avoir des rencontres avec eux pour discuter de façon constructive. Alors qu’ils ne nous reçoivent que sous la menace, nous constatons avec amertume qu’ils reçoivent à bras ouverts les représentants des associations des employeurs. Que les ministres et députés aient davantage de respect et de courtoisie pour ces milliers de travailleurs anonymes qui font avancer ce pays. Quand un gouvernement respecte les travailleurs, tout le monde suit.