JANE RAGOO: « Trois compagnies se partagent Rs 72 M tandis que 300 femmes touchent Rs 1 500 »

Depuis lundi, Jane Ragoo, la présidente de la Confédération des Travailleurs du Secteur privé (CTSP), a entamé une grève de la faim en compagnie de son collègue Reeaz Chuttoo et de huit cleaners des écoles du gouvernement. Elle explique que c’est un « dernier recours » après plusieurs années de lutte pour de meilleures conditions pour des femmes cleaners touchant Rs 1 500 par mois. Elle dénonce l’attitude de la ministre de l’Éducation, Leela Devi Dookun-Luchoomun, qui « refuse d’assumer ses responsabilités », et fustige le « copinage » qui primerait dans les recrutements au gouvernement. Elle affirme ne pas comprendre comment on préfère octroyer des contrats d’un montant total de Rs 72 M par an à des compagnies d’entretien alors que cela aurait coûté Rs 30 M par an au ministère s’il avait lui-même recruté les cleaners.

Vous accompagnez huit cleaners des écoles primaires et secondaires dans une grève de la faim depuis hier. Pourquoi une telle action ?
Ce n’est pas une décision prise à la légère. Nous réclamons depuis des années de meilleures conditions pour ces femmes qui ne touchent que Rs 1 500 comme salaire. Il y a en fait deux groupes de cleaners : celles affectées à l’entretien des toilettes, soit au nombre de 299, et d’autres à l’entretien de la cour, soit 333. Le premier groupe est engagé par les Parent Teachers Associations dans les différentes écoles et le deuxième groupe est engagé par des compagnies qui ont bénéficié de contrats du ministère de l’Éducation. Certaines comptent même 12 ans de service. Elles sont passées sous la responsabilité de différents contracteurs. Il faut savoir que cette situation remonte à 2005, donc sous l’ancien régime. Le ministère de l’Éducation avait alors décidé de remplacer les “caretakers” par des contracteurs du privé. Pour ce qui est des Toilet Cleaners, c’est à partir de 2012 que le ministère a décidé qu’il reviendrait aux PTA de les engager, transférant Rs 1 500 chaque mois sur le compte des PTA.

Pourquoi avoir attendu tout ce temps avant d’agir ?
En fait, les femmes ont pris contact avec nous à partir de 2014. À l’époque, Vasant Bunwaree était ministre de l’Éducation. Nous avons évoqué ce problème avec lui et il était d’accord pour régulariser la situation des cleaners. Mais entre-temps, il y a eu les élections générales. Nous pensions qu’avec une nouvelle ministre et un gouvernement qui se disait Lepep, la situation allait s’arranger, mais cela n’a pas été le cas. Toujours est-il que nous avions eu beaucoup d’espoir après une rencontre avec l’ancien ministre des Finances, Vishnu Lutchmeenaraidoo. Il s’est dit choqué que des femmes touchaient encore Rs 1 500 dans l’île Maurice moderne. Il a pris deux initiatives : que les femmes engagées par les PTA toucheront Rs 8 500 à partir de décembre 2015 et que le ministère du Travail fasse une enquête et un recensement de celles travaillant pour des compagnies d’entretien, dans le but de régulariser leur situation.
Par la suite, il y a eu un remaniement ministériel. Vishnu Lutchmeenaraidoo a quitté les Finances et Pravind Jugnauth l’a remplacé. Le problème n’a pas été résolu. Les femmes qui touchaient déjà Rs 8 500 n’ont pas eu de compensation salariale ni en 2016 ni en 2017. Elles n’ont pas droit non plus aux “sick leaves”, “local leaves”, “maternity leaves”… ni à aucune contribution au fonds national de pension. Celles qui touchaient Rs 1 500 sont restées avec le même salaire et n’ont pas droit aux congés non plus. Leurs salaires sont réduits quand elles s’absentent et n’ont pas d’équipements appropriés pour faire leur travail.

Avez-vous eu l’occasion d’évoquer la situation avec la ministre de l’Éducation ?
Depuis 2015, nous lui avons réclamé des réunions en plusieurs occasions. Elle nous a reçus une seule fois et nous a fait comprendre que ce n’était pas son problème, que nous devions nous adresser aux contracteurs. Mais qui donne les contrats aux contracteurs ? N’est-ce pas aussi le rôle du ministère de l’Éducation de veiller à ce que ceux à qui il donne les contrats proposent des conditions d’emploi respectables ? Et puis, pourquoi donner Rs 72 millions par an à trois compagnies d’entretien, alors que si le ministère employait ces femmes lui-même pour un salaire de Rs 10 000 par mois, par exemple, cela lui reviendrait à Rs 30 millions par an ? La ministre préfère donner Rs 72 millions à ces compagnies au lieu de rendre justice à ces femmes qui s’assurent que les écoles soient bien nettoyées et que les enfants puissent évoluer dans de bonnes conditions hygiéniques. Il y a quelque chose qui ne colle pas là ! Moi, je dis à la ministre : ce sont vos écoles, c’est à vous de donner l’exemple !

La possibilité que le ministère de l’Éducation recrute les cleaners avait déjà été évoquée dans une réunion en août dernier. Que s’est-il passé par la suite ?
Un comité, sous la présidence du Permanent Secretary du ministère des Finances, Vidianand Lutchmeeparsad, avait été mis sur pied pour travailler sur le cas des cleaners. Dans une réunion le 28 août dernier, il nous a informés que des discussions avaient eu lieu avec différents ministères, dont ceux de l’Éducation et du Travail, et qu’il a été proposé de mettre fin au contrat des compagnies d’entretien. Par la suite, le ministère de l’Éducation recruterait les femmes sur une base temporaire d’abord, selon les procédures de la Public Service Commission. Cela est écrit noir sur plan dans le “notes of meeting” qui nous a été remis. Mais voilà, nous apprenons par la suite que le ministère de l’Éducation s’oppose à cette suggestion. Pourtant, deux Deputy Permanent Secretary de ce même ministère siègent à ce comité. Ce qui est d’autant plus révoltant, c’est que nous avons appris vendredi dernier, lors de notre dernière réunion, que le ministère de l’Éducation venait de recruter des “general workers”. C’est révoltant ! Pour nous, il n’y a qu’une seule explication : c’est la politique des petits copains qui prime. C’est sans doute pour cela aussi qu’on préfère octroyer les contrats à des compagnies. Combien de temps va-t-on continuer ainsi ?

Le ministère du Travail a suggéré de proposer de nouveaux contrats aux compagnies d’entretien en imposant des conditions d’emploi conformes aux lois. Cela ne vous a pas convaincu ?
Je voudrais faire ressortir qu’on a des contracteurs différents et qui ont changé aussi au fil des années. Quelle garantie le ministère du Travail peut-il nous donner que ces compagnies qui bénéficieront du contrat aujourd’hui pourront garder ces femmes jusqu’à 65 ans ? Les appels d’offres changent régulièrement, les contracteurs changent régulièrement. Il n’y a pas de “continuity of service”. Et puis, pourquoi revenir en arrière avec une telle proposition alors que dans la réunion du 28 août dernier tout avait été finalisé ? J’attirerai aussi l’attention sur le fait que, par le passé, nous avons pu faire recruter des cleaners dans des conditions similaires à l’ECCEA, au Mauritius Sports Council et à la Tourism Authority. Pourquoi pas au ministère de l’Éducation ?

Pourquoi opter pour une grève de la faim, alors que cela a été quelque peu banalisé ces derniers temps ?
Une grève de la faim est le dernier recours quand on a épuisé tous les moyens pour trouver une solution. Comme je l’ai dit, nous avons cru au dialogue en siégeant dans un comité dont les recommandations ont été rejetées. Nous avons organisé des manifestations, avons attiré l’attention à travers les médias, sans parvenir à faire respecter les droits de ces femmes. Ce n’est pas de gaieté de cœur que ces dernières ont quitté leurs maisons pour passer la nuit au Jardin de la Compagnie. Moi-même je me remets à peine d’un accident, j’ai deux côtes fracturées. Reeaz Chuttoo a lui aussi ses soucis de santé. Mais nous n’avons pas d’autres choix. En plus, nous sommes convaincus que notre combat est juste. Un gouvernement qui se dit Lepep se doit d’être à l’écoute de la souffrance de ces femmes.

Avez-vous des soutiens pour cette action ?
Toutes les centrales syndicales nous soutiennent dans cette démarche. Il y a plusieurs partis politiques également qui se sont prononcés en notre faveur. Jack Bizlall et Tania Diolle, deux candidats de la partielle à Belle-Rose/Quatre-Bornes, nous ont aussi témoigné de leur soutien. Je suis sûre qu’il y a beaucoup de citoyens qui ne sont pas insensibles non plus à cette situation.