JAYEN CHELLUM, secrétaire général de l’ACIM : « Métro express : nous demandons au gouvernement de réfléchir à nouveau »

« Le métro express plombera les finances du pays. Nous demandons au gouvernement de réfléchir à nouveau afin de voir si c’est la meilleure option ». C’est ce que déclare Jayen Chellum, secrétaire général de l’Association des Consommateurs de l’île Maurice (ACIM). Le métro express est en effet prioritaire dans la liste des propositions prébudgétaires soumise par l’ONG. Dans l’entretien qui suit, notre interlocuteur estime aussi qu’« il faudrait environ Rs 50 000 comme salaire combiné pour le mari et la femme pour vivre décemment ». Quant à une somme qui tournerait autour de Rs 8 000 comme salaire minimum, Jayen Chellum se dit d’avis que « c’est vraiment limite surtout si une seule personne travaille dans la famille. Ce n’est pas vivre décemment ».

Quelles sont les principales propositions prébudgétaires soumises par l’ACIM ?
Pour nous, le plus important, c’est le fait que le gouvernement s’embarque dans le métro express, un projet qui plombera les finances du pays. Certains spécialistes estiment que cela sera catastrophique pour la situation financière de Maurice. Nous demandons donc au gouvernement de réfléchir à nouveau afin de voir si c’est la meilleure option. Pour l’ACIM, ce point est une priorité. Le métro express va coûter des sommes astronomiques, lesquelles vont être remboursées par la génération future du pays. Les dettes vont augmenter énormément. Il y aura la surtaxe et on risque de déduire sur les allocations telles les pensions alors que les gens devront travailler plus longtemps. On sera tellement endetté qu’on risque de voir le pays vendu à des capitalistes étrangers. C’est un projet qui avait été mis au rencart par ce gouvernement en mars 2015 et qui tout à coup refait surface. Alors que depuis des années, on parle des avantages d’un busway qui relierait vraiment le pays dans son ensemble. Le busway aurait coûté bien moins et aurait aidé à décongestionner les routes tout en apportant un lien urbain-rural qui serait partie prenante d’un strong nation building linkage. Les développements commerciaux qu’entraînera le métro express pousseront les gens vers la surconsommation alors que la vision de l’ACIM est de construire de bonnes routes pour relier les villes et les villages, avec des pôles de développement dans les villages. Cela reviendrait à moins cher et les Mauriciens pourraient se déplacer en tourisme interne.

Et, à part le métro express ?
Nous avons aussi soulevé la nécessité d’une Food Agency, surtout avec les problèmes que l’on a connus l’an dernier tels la fièvre aphteuse, la salmonelle et plus récemment, l’intoxication à travers des viandes de kebab. Depuis des années, l’ACIM souligne la nécessité que les ministères de l’Agro-industrie et de la Santé conjuguent leurs efforts pour une meilleure coordination en matière d’alimentation saine. Nous avons aussi récemment tiré la sonnette d’alarme suite au scandale autour de la viande du Brésil et l’urgence donc de cette agence. Celle-ci devrait regrouper l’Agro-industrie, la Santé, le Commerce, les Affaires étrangères et Business Mauritius. Parmi nos propositions, il y a aussi la question du monde numérique dans lequel on vit pleinement. Or, il y a le problème d’accessibilité, de coût, de santé et de protection pour les consommateurs. Il y a d’autre part la question de privatisation de la CWA et la position intraitable du ministre Ivan Collendavelloo. Selon l’ACIM, cette privatisation ne sera pas dans l’intérêt des consommateurs.

Les ONG, les syndicats et le secteur privé sont invités chaque année à soumettre leurs propositions budgétaires mais on sait que la plupart du temps, il n’y a que très peu de points qui sont retenus, si ce n’est rien pour certains. N’est-ce pas finalement une farce ?
Nous savons bien que notre point principal sur le métro express sera ignoré. Mais, il est bon que nous soulevions la question en face-à-face avec le Premier ministre. Tout comme on a déjà soulevé la question de la nécessité d’une Food Agency l’an dernier et les années précédentes. Cette idée a même été mentionnée par l’OMS sur un rapport qu’ils ont écrit sur Maurice. Pourquoi le gouvernement ne met pas sur pied une telle instance ? On se pose la question. Est-ce que c’est une chasse gardée ou y va-t-il d’intérêts précis des ministres qui prévalent sur la tête des consommateurs ?

Que pouvez-vous dire sur le pouvoir d’achat des consommateurs mauriciens ?
Ce qu’on a remarqué, c’est que depuis plusieurs années, il y a eu une perte de pouvoir d’achat, surtout parmi ceux au bas de l’échelle. La plupart des dépenses de ces personnes vont dans l’alimentation. Or les prix des aliments ont augmenté. Au fil des années, il y a eu un petit rattrapage, avec l’inflation qui était basse. On a pu payer la compensation salariale. Mais, ceux au bas de l’échelle n’ont pu se rattraper car le prix des aliments a sensiblement augmenté. C’est surtout cette classe qui est plus affectée. Alors que d’autres à travers le PRB dans le gouvernement ont reçu des augmentations considérables. Il y a eu un grand écart entre le secteur public et le secteur privé.

Quel est votre constat sur la manière de dépenser des Mauriciens ?
Aujourd’hui, il y a beaucoup de personnes qui mangent dans des restaurants faute de temps. Les gens s’endettent aussi pour la construction de leur maison ou la rénovation. La Banque de Maurice a attiré l’attention sur ces dettes qui ont augmenté considérablement. Il y a une partie de la population qui vit au-dessus de ses moyens et qui finit parfois par voir ses biens saisis. Ce qui est important de faire ressortir, c’est que c’est un pays à deux vitesses avec 20 % de la population qui perçoivent 5,4 % des revenus nationaux alors que 20 % reçoivent 47 % des revenus du pays. Avec cela, la classe moyenne continue de s’amenuiser. C’est typique du développement d’une société capitaliste. Il y a une petite partie qui vit vraiment bien, à son aise, sans dettes.

Selon vous, quel devrait être le salaire minimum pour pouvoir vivre décemment aujourd’hui ?
On ne va pas parler de vivre décemment. Pour vivre décemment, cela implique pouvoir bien manger, aller camper ou au restaurant au moins une fois par mois. Et, il faudrait pour cela environ Rs 50 000 comme salaire combiné pour le mari et la femme. Là aussi, s’il n’y a pas de grandes dépenses comme des prêts bancaires pour la maison ou pour l’achat d’une terre à rembourser.

D’après ce qu’on a entendu, tout laisse croire que le salaire minimum tournera autour de Rs 8 000. Votre opinion ?
Nous pensons que le salaire minimum doit se situer au-dessus de Rs 8 000. On doit prendre en considération que les personnes doivent pouvoir se nourrir convenablement. Si jamais une seule personne travaille dans une famille, ce sera difficile de subvenir aux besoins tels que des leçons particulières, l’eau, la lumière, la nourriture, les vêtements… Rs 8 000, c’est vraiment limite… C’est vivre dans la pauvreté mais cela permet d’acheter de quoi se nourrir. Ce n’est pas vivre décemment avec Rs 8 000. Mais, les personnes au bas de l’échelle doivent apprendre à faire des budgets. Il y a aussi le problème des banques qui apportent des charges incroyables. La Banque de Maurice a un rôle à jouer comme régulateur car aujourd’hui si le client a un petit retard, les charges appliquées sont exorbitantes.

Dans une plainte en Cour, la semaine dernière, l’ACIM a réclamé une révision judiciaire de la décision du ministère de l’Industrie et du Commerce d’imposer plusieurs contributions sur les carburants et vous demandez que le prix des carburants soit recalculé. Pourquoi cette imposition est-elle illégale ?
Cette plainte n’est pas au nom de l’ACIM mais sur un plan individuel vu qu’une judicial review se fait normalement par un individu. Notre argument est que la Constitution permet au gouvernement de puiser dans les propriétés personnelles des individus à travers la taxe pour soutenir le développement du pays. Mais, quand on regarde la totalité contribuée par les contribuables, cela arrive à Rs 10.42 pour l’essence, soit environ trois quarts du prix de l’essence et un tiers du prix du diesel. La question n’est pas ce que le gouvernement en fait mais est-ce que c’est légal ? Si ce n’est pas légal, il faut trouver d’autres moyens.

Quel devrait être le prix de l’essence et celui du diesel sans ces contributions ?
L’essence devrait être à Rs 31.82 au lieu Rs 42.90 et le diesel, Rs 22.15 au lieu de Rs 32.95.