Je ne suis que journaliste...

À ceux qui, en voyant ce titre, s’apprêteraient déjà à me lancer la première pierre, notre métier faisant l’objet de nombreuses critiques, je demanderais d’abord de prendre connaissance du texte qui suit.
Oui, je suis journaliste et je ne prétends pas détenir la vérité. J’essaie à chaque fois de m’en approcher. J’aime mon métier. Il est passionnant. Aucun autre métier ne m’aurait permis de servir autant de citoyens comme j’ai eu la joie de le faire à Maurice et ailleurs. Mon métier, aujourd’hui, est de transmettre ce que j’ai reçu. Je ne sais pas si la passion se transmet, mais les principes, oui. Quels sont-ils ? Le journalisme, c’est dire le monde avec honnêteté, l’écrire, pour permettre à son entourage de savoir. C’est notre unique agenda. Car nos sociétés ont le droit de savoir pour prendre des décisions concernant leur présent et leur avenir. Je ne crois pas en “l’objectivité”, tout article partant d’un angle. En revanche, je crois en l’honnêteté et l’indépendance dans les choix éditoriaux. Une indépendance des pouvoirs quels qu’ils soient : politiques – même si un journaliste est un électeur ; économiques et financiers – même si les journaux ont besoin de finances pour vivre ; religieux – même si des journalistes pratiquent une religion, ou d’autres pouvoirs. Cette même indépendance garantit à ces pouvoirs un traitement juste et équitable dans nos médias, car ils font partie de notre vie de citoyens.
« Indépendant » ne veut pas dire « être contre », mais simplement ne pas se laisser influencer dans son choix éditorial, dans sa manière d’écrire son sujet. Et cette indépendance ne dispense aucun journaliste, citoyen comme un autre, de respecter les lois de la république. Dans la pratique, elle s’exerce de manière collégiale avec en tête, un rédacteur en chef qui a suffisamment de recul, de surface, pour porter sa rédaction. Le rédacteur en chef trace la ligne à suivre. Il signe le journal. C’est donc un métier qui nous demande d’être responsables. Il nous contraint parfois à nous faire violence. Un métier - parallèle intéressant avec la politique - qui nous oblige à nous effacer pour faire place à l’intérêt commun.
Dans les contextes où j’ai travaillé, où des confrères avaient perdu des êtres chers sous des coups de machettes, j’ai été frappé par leur capacité à faire abstraction de leurs douleurs une fois à la rédaction, de leur force lorsqu’ils se drapent de leurs habits de journalistes, face à leur clavier, leur micro. J’ai beaucoup appris d’eux. Et c’est aussi en leur nom que je m’exprime.
Notre journalisme est celui des faits, vérifiés, recoupés, de sources indépendantes. La multiplication des sources est nécessaire (car, nous le savons, tous ceux qui nous apportent une information ont une intention, un agenda, qui n’est pas forcément négatif ou dangereux). S’il y a le moindre doute, l’information ne sort pas. Ce ne sont pas de vains mots, mais des conditions.
Comme journalistes nous sommes témoins, observateurs, nous rassemblons tous les points de vue possibles, nous ne jugeons pas. Nous ne sommes pas acteurs de ce que notre titre rapporte. Dès lors qu’on le devient ou qu’il y a un risque de le devenir, la réponse est de se mettre de côté, de passer à autre chose dans sa rédaction, en laissant la place à un autre confrère pour poursuivre le travail commencé. Dans un souci de transparence, le rédacteur en chef expliquera à ses lecteurs et auditeurs le risque de conflit d’intérêts. Ce n’est pas s’écraser, bien au contraire. C’est reconnaître les risques auxquels on exposerait son média. C’est un signe de respect envers les confrères de son média, envers les lecteurs, auditeurs, téléspectateurs.
Le journaliste peut aussi être critique, faire entendre son point de vue. Il s’exprimera alors dans une colonne séparée de l’information. Cela peut être un éditorial qui engage le journal et toute sa rédaction ou une opinion qui n’engage que son auteur. Un éditorial requiert de la profondeur.
Malheureusement, il arrive, malgré toutes ces précautions, qu’il y ait des erreurs, souvent dues à un mauvais jugement, en toute bonne foi. Oui le journaliste peut faillir. Dans ce cas, si le sujet a des conséquences nationales, pour éviter une crise qui dépasse les murs de sa salle de rédaction, pour éviter à son titre, son antenne, d’apparaître comme manipulé, il doit reconnaître l’erreur et si nécessaire transmettre le dossier, passer la main, prendre de la distance avec le sujet pour être encore plus performant au service de sa rédaction et surtout, pour préserver ce qu’il y a de plus important : sa crédibilité et celle de sa maison. C’est finalement la seule chose qui compte.
J’observe, de loin, les turbulences qui frappent une partie de notre presse. Je me limiterais ici à la question journalistique où des méthodes utilisées font débat. Pour que ces secousses ne soient que passagères, un retour aux protocoles de notre métier serait nécessaire et tant pis, si cela coûte une primeur, un scoop ou un gros coup. Cela vaut pour toutes les productions journalistiques et donc également l’enquête, exercice au temps long qui demande un travail approfondi et où les précautions doivent être de rigueur. L’enquête met encore plus en valeur notre rôle de “chien de garde”, “watchdog” de “sentinelle”. Être acteur de sa propre enquête colore cet exercice, éveille le doute sur les intentions réelles non seulement du journaliste, mais de sa rédaction, torpille tous les efforts entrepris, avec pour risque de détourner l’attention générale des enjeux qui ont initialement motivé l’enquête.
Je peux imaginer les réactions à ce qui précède… Le journalisme que je décris ici serait dépassé à l’heure de l’information « instantanée », des réseaux sociaux. I beg to differ... Oui, les supports de diffusion se sont diversifiés et les deadlines pour produire sont encore plus serrées. Oui, le citoyen s’exprime plus facilement aujourd’hui et commente. Oui, nos modèles économiques sont plus fragiles car ce citoyen a un choix plus vaste – et gratuit – pour consommer de l’information. Mais ces situations de changements en termes d’accès à l’information ne sont pas nouvelles. Nos aînés les ont vécues avant nous dans une autre mesure et ils se sont adaptés en maintenant les principes. Quel que soit le terrain, transmettre des faits de manière honnête en évitant toute forme de conflit d’intérêts demeure. Et aujourd’hui, face à cette multitude de sources, face aux pressions qu’engendre la concurrence, ce journalisme-là est une urgence. C’est un enjeu démocratique.
La formation, les diplômes, ne seront pas suffisants pour apporter des solutions à notre secteur d’activité. Il faut en complément des environnements de travail bienveillants poussant à l’humilité face à l’information. C’est essentiel pour mettre en pratique les enseignements des formateurs et maintenir ces principes reçus de nos aînés. Un encadrement expérimenté est nécessaire avec des confrères qui ont appris de leurs réussites et sont déterminés à éviter à la nouvelle génération de journalistes leurs erreurs passées.
Face aux pouvoirs qui préfèrent une presse affaiblie, il faut répondre par un retour aux fondamentaux. Beaucoup de confrères, beaucoup d’artisans de cette presse mauricienne le font déjà, avec humilité, discrétion, détermination et cœur. Que leurs voix soient davantage entendues.
22 septembre 2017



P.S: J’apprends ce matin les conditions dans lesquelles mes confrères ont été traités. Je leur exprime ma solidarité.
*Journaliste de formation, Jean-Luc Mootoosamy a été pigiste à l’express, reporter au Mauricien, premier rédacteur en chef de Radio One et correspondant de RFO Réunion. Il exerce maintenant comme manager de médias en zones de conflit pour le compte d’organisations internationales. Il a dirigé des équipes basées en République démocratique du Congo, au Soudan, Soudan du Sud et en République centrafricaine.