Je Suis Gauri

Je vous offre la traduction de « I am Gauri », chers internautes mauriciens, avides des réseaux sociaux et de commentaires sur tout ce qui fait bouger l’actu… parce que j’imagine qu’il ne vous a manqué que cette information pour vous indigner (comme pour Charlie Hebdo) au sujet de l’assassinat de la journaliste indienne Gauri Lankesh ?
La journaliste-activiste a été tuée par balles à sa résidence, dans les faubourgs de Bangalore, le 5 septembre dernier. Au caractère trempé et connue pour son radicalisme, Gauri était de cette classe de journaliste qui n’a pas froid aux yeux. Le genre qui continue malgré toutes les menaces (même de mort) d’informer, même si les informations étaient parfois controversées. C’était la marque de sa plume, de ses écrits.
Née à Bangalore, elle a suivi les traces de son père, le poète N. Lankesh, dans le journal familial Lankesh Patrike, en langue Kannada (de la région de l’État du Karnataka, où se situe Bangalore), avant de former le Gauri Lankesh Patrike pour donner libre cours à ses opinions. Son activisme, à travers sa presse, s’est surtout centré sur l’anti-extrémisme hindou. Mais elle s’en prenait à tout ce qu’elle jugeait extrême ou injuste, du système de caste aux partis politiques traditionnels. Elle a été sujette à des cas de diffamation ou encore à de sévères critiques pour ses prises de position sur des thèmes à sensibilité brûlante, à l’instar du naxalisme dans certaines régions indiennes.
Tout ceci aurait poussé à son assassinat. Gauri, qui rentrait tout simplement chez elle ce soir-là, a reçu trois des sept balles tirées en sa direction et a été retrouvée dans une mare de sang. Ce carnage a donné suite à des soulèvements dans les médias nationaux et internationaux, amenant même ses détracteurs à dénoncer cette atteinte directe à la liberté de la presse. Quelle que soit l’opinion qu’elle ait suscitée chez ses lecteurs et ailleurs, sa mort prend désormais un aspect politique en Inde. Mais ça, c’est une autre histoire…
Ce qui m’interpelle personnellement c’est qu’à Maurice, l’attentat terroriste qui a frappé le journal français Charlie Hebdo, en janvier 2015, a donné lieu à toute une levée de boucliers sur les réseaux sociaux. Les photos de profil changées en tricolore français, les hashtag #JeSuisCharlie à tort et à travers toutes les ‘mises à jour de statut’, les Mauriciens, dont la plupart ne sont pas de souche européenne, se sont incroyablement identifiés aux victimes de cette attaque. Ce qui m’interloque, c’est que ce drame humain, mais aussi une attaque envers la presse, puisse tellement inspirer lorsque cela se passe en Occident. Je crains que #IamGauri ne soit que trop banal, trop ‘oriental’ pour que mes compatriotes soient touchés par cette même ferveur.  
Mais qui blâmer, si ce n’est la légendaire ‘mentalité mauricienne’ elle-même ? Nous portons historiquement (même presque 50 ans plus tard) un vif intérêt pour cet Occident tellement lointain, aidé par la presse locale qui retransmet principalement des dépêches et bulletins d’information de cette partie du monde. Ce qui attriste, c’est que Gauri, comme toutes les autres victimes non-occidentales des drames de tous genres, n’intéressera pas suffisamment l’Occident, qui préfère vulgariser ce qui lui est plus pertinent politiquement ou géographiquement. On devrait en faire autant à Maurice et nous devrions nous soucier un peu plus de ce qui se passe dans notre région, plus près de nos racines.
Gauri devrait interpeller non seulement les internautes mauriciens, mais aussi un peu plus la presse locale, qui n’a traité la nouvelle que de façon éphémère. Nos journalistes devraient se choquer de la mort de chacun des leurs, dans n’importe quel pays du monde. Chaque journaliste reste un collègue, un confrère ou une consœur. Ceux du métier sont les seuls à connaître les contraintes et les atteintes à la liberté de la presse qui se subissent au quotidien, à Maurice ou ailleurs. Donc, qu’il s’agisse de Charlie ou de Gauri, ne pourrait-on pas se soulever uniformément contre toute attaque de ce genre ? Pas uniquement pour informer son public, mais aussi dans le souci de défendre son propre métier, sa propre vocation ?
À bon entendeur… Je Suis Gauri !