JEAN ALAIN ROUSSEL: Le Maestro mauricien qui a fait chanter le monde

Jean Alain Roussel est le trait d’union entre No woman no cry (Bob Marley), Incognito (Céline Dion), Every Breath you take (Police), Préférences (Julien Clerc), Catch a Bull at Four (Cat Stevens), Jamaica say you will (Joe Cocker). Ce sont quelques-uns des tubes sur lesquels il a travaillé et quelques-uns des artistes avec qui il a collaboré. On peut aussi citer Serge Gainsbourg, Jon Hendricks, Linda Lewis, Jeane Manson, Françoise Hardy et plusieurs autres. Musicien, compositeur, producteur, arrangeur, de France, il nous retrace sa carrière et répond à nos questions par téléphone. Si on vous parle de lui, c’est parce que cet artiste exceptionnel envisage un retour vers sa terre natale qu’il a quittée dans les années 50 : Maurice.
En sus d’avoir “un talent inouï”, Bob Marley était un “être humain adorable.” Ils s’étaient rencontrés et avaient travaillé ensemble au début des années 70 alors que les Wailers enregistraient Natty Dread. Album auquel Jean Alain Roussel avait directement collaboré en studio en tant qu’organiste, claviériste et arrangeur. On l’entend principalement sur Natty Dread, Lively up yourself et No woman no cry, l’un des titres les plus vendus du chanteur. La collaboration s’est poursuivie deux ans après quand Marley a enregistré Rastaman Vibration. Il y a joué de l’orgue Hammond tout comme ce fut aussi le cas pour Joe Cocker sur Jamaica say you will.
Cat Stevens
Entre-temps, sa collaboration avec un artiste émergent continuait. D’ailleurs Jean Alain Roussel a activement contribué à bâtir la renommée de celui que le monde découvrit sous le nom de Cat Stevens. Roussel a souvent été aux côtés de l’auteur de Wild world, Morning has broken, entre autres tubes internationaux. Cité comme pianiste sur son album Catch A bull il a cumulé plusieurs responsabilités sur d’autres projets de Stevens. Pour Foreigner (1973), il s’est partagé entre basse, guitare, claviers, piano, cuivre, arrangements, etc. On voit les deux hommes ensemble dans plusieurs enregistrements vidéo, dont le film musical Majikat réalisé lors du Earth Tour 1976 de Cat Stevens. Jean Alain Roussel garde de bons souvenirs de cet ami : “Il a toujours été un grand. Aujourd’hui il se consacre davantage à l’humanitaire.”
Dion hors de l’Incognito
Produit en 1988 par Jean Alain Roussel, Incognito fit sortir une autre sommité de la chanson de l’ombre. Premier gros succès de Céline Dion, cet album a été double disque de platine au Canada et s’est vendu à 500 000 exemplaires dans le monde. À cette époque, Céline Dion venait d’avoir 20 ans et voulait briser son image de petite fille modèle pour aller à la conquête du monde. Son principal atout restait sa voix : “L’une des plus belles que j’ai entendues.” Jean Alain Roussel est aussi, avec Luc Plamondon, l’un des coauteurs du titre éponyme. Il a aussi composé Jours de fièvre et Comme un cœur froid avec Marney pour Céline Dion. La version française de l’album comprend le titre grâce auquel elle avait remporté l’Eurovision : Ne partez pas sans moi.
Every breath
Qui ne connaît pas la partie piano du mythique Every Little thing she does is magic ? C’est l’une des précieuses contributions apportées par Jean Alain Roussel à The Police, qui, au début des années 80 partait à la conquête du monde. L’histoire retient que c’est le Mauricien qui a insisté auprès de Sting pour placer ces accords de piano si distinctifs sur la très célèbre chanson. Claviériste et arrangeur, il a aussi accompagné The Police sur l’album Ghost in the Machine, ainsi que sur un autre de ses grands succès : Every breath you take, de l’album Synchronicity. Le rappel de sa participation à ce grand classique est une occasion pour Jean Alain Roussel de raconter un peu Sting à Scope pour dire que Gordon Sumner était déjà à l’époque : “Un véritable gentleman. C’est l’un des hommes les plus honnêtes que j’ai rencontrés.”
Sans entracte
Et quand l’on parle de show-biz, c’est avec un naturel déconcertant que Jean Alain Roussel évoque certains souvenirs très particuliers. Ainsi, nous raconte-t-il, il y a quelques années une connaissance lui a fait parvenir une photo prise dans un restaurant des années auparavant. “J’avais un peu oublié ce moment. En regardant la photo la mémoire m’est revenue. J’y suis avec Julien Clerc, je discute avec Serge Gainsbourg et juste à côté de nous, il y a Catherine Deneuve.” Si d’emblée l’histoire semble invraisemblable, un détour par les sites de référence confirmera que les paroles d’Amour consolation de Julien Clerc sont de Serge Gainsbourg et que la musique est signée du chanteur lui-même et de Jean Alain Roussel. Ce dernier a travaillé sur quelques autres titres avec Gainsbourg “qui était un de mes amis”, et sa collaboration avec Julien Clerc a été très fructueuse. Elle a abouti sur plusieurs albums : Julien Clerc (1980), Sans Entracte (1980), Aime moi (1984), Préférences (1985), Les Aventures à l’eau (1987), entre autres. Les deux hommes ont aussi composé Mon Ange pour Françoise Hardy.
On peut aussi citer Jon Hendricks, Linda Lewis, Jeane Manson, Paul Kossoff, Junior Marvin Hanson, Ron Wood (Rolling Stones), Ronnie Wood (Faces/Rolling Stones), Robert Palmer et bien d’autres encore. Des collaborations qui ont eu lieu à travers des compositions, en studio et souvent aussi sur différentes scènes du monde où Jean Alain Roussel a joué avec plusieurs de ceux qui sont aujourd’hui des références mondiales de la musique qu’elle soit pop, rock, reggae, blues, soul ou autre.
Born in the sixties
Certes l’homme, en sus d’avoir une lecture unique de la musique, a un immense talent. Mais il estime aussi posséder ce petit quelque chose qui lui a permis de faire toute la différence pour se retrouver engagé dans des projets qui ont pris des proportions gigantesques. Pour mieux en parler, il nous fait remonter le temps avec lui jusque vers la fin des années 60. Sur les plans politique, économique, industriel, culturel ou musical, le monde vivait de grandes révolutions. C’était dans ce contexte que plusieurs groupes et artistes venaient à Londres pour se lancer. Session musician, Jean Alain Roussel était dans les premières lignes pour les voir démarrer. Nombreux ont fait appel à ses talents pour les y aider.
Maurice, 1951
Sa formation musicale a commencé sur le bateau à bord duquel sa mère et lui quittèrent Maurice en 1954. Petit fils du Dr Bouloux, le Port-Louisien avait alors 3 ans et très vite montra des aptitudes particulières pour la musique. Sa mère l’encouragea en l’inscrivant au Trinity College of Music de Londres. À 14 ans il faisait partie des grands orchestres de Londres, tels que le National Youth Jazz Orchestra, en tant que pianiste, et le London School Symphony Orchestra, en tant que violoncelliste, parmi d'autres. En 1969, changement de décor quand du classique il passe au blues et au jazz avec Jon Hendricks.
Feeling Morisien
Dans ce nouveau registre, il se fait rapidement remarquer. Cat Stevens, Linda Lewis, Bob Marley, Joe Cocker sont parmi les premiers à travailler avec lui. Le bouche à oreille contribue à rendre l’homme incontournable. “J’avais un style qui était très reconnaissable auprès des professionnels. Ceux qui ont travaillé avec moi me disent toujours qu’ils parviennent à identifier ma touche quand ils écoutent une chanson. Cette manière unique que j’ai de jouer, je l’associe au fait que je suis Mauricien. Ce sont mes origines qui ont fait toute la différence pour moi.”
Ouverture
“Il m’a toujours fallu faire preuve d’ouverture d’esprit pour absorber ce qu’il y avait à prendre autour de moi.” Cette faculté innée il l’attribue aussi à ses origines. C’est ce qui l’a aidé à acquérir de nouvelles techniques et à parfaire son apprentissage auprès d’autres musiciens, et pas des moindres. “Souvent j’étais le plus jeune. Parfois ceux avec qui je jouais avaient 5 à 10 ans de plus que moi. Ils étaient déjà des grands, et, quand on a la chance de jouer avec de telles personnalités il faut absolument être à leur hauteur.” Pour mieux comprendre et maîtriser les différents styles qui l’interpellaient Jean Alain Roussel a traversé les eaux et les continents pour remonter jusqu’aux sources. Il a mieux compris le gospel dans l’Amérique profonde, est allé à la rencontre du jazz à la Nouvelle Orléans, a mieux cerné les musiques latines en traversant le continent américain, etc.

Recherche
Pour Jean Alain Roussel, la quête ne sera jamais finie : “La vie elle-même est une recherche perpétuelle. Je suis resté comme un chercheur qui n’a jamais cessé ses recherches.” Les grands ingénieurs de l’époque l’ont initié à tous les secrets de l’analogique. Quand le développement est intervenu, il a suivi naturellement et maîtrise facilement aujourd’hui la technologie de pointe utilisée dans les studios. Installé en France, il encadre et suit quelques jeunes talents “Je ne travaille pas avec beaucoup d’artistes. J’ai choisi quelques jeunes et j’aide à construire leurs carrières. J’ai appris à m’adapter à ce qu’ils font pour mettre mes expériences à leur disposition. Car s’ils ont du talent, il leur manque de l’expérience.”
Koz kreol
C’est aussi pour aider les musiciens mauriciens que Jean Alain Roussel se sent aujourd’hui le désir de rentrer au bercail. 59 ans qu’il n’a pas foulé le sol de sa terre natale, l’homme n’a jamais oublié ses racines. Parlant français avec un léger accent anglais, il tient à nous faire l’entendre : “Mo konn koz kreol. Mo konpran kreol.” Les liens n’ont jamais été rompus. Il pense déjà à des ateliers de travail, des concerts, des moments de partage avec les artistes locaux. Avec pour objectif : “Que l’Île Maurice soit connue comme un berceau de création artistique unique, qui a sa place dans ce Monde.'' Dans son entourage on annonce déjà le retour du Maestro au bercail.
Jean Alain Roussel sait aussi que sa contribution dans la musique est très méconnue ici : “Tout simplement parce que je n’avais jamais ressenti le besoin de me mettre de l’avant et de me faire connaître. Aujourd’hui qu’il me reste 20 ans, 25 ans à vivre, je pense que le temps est venu que je me fasse connaître et que je partage mes acquis.”
Le milliard
Désormais quand l’homme sort de chez lui, “si je vais au supermarché ou ailleurs, il ne me faut pas longtemps pour entendre une chanson à laquelle j’ai collaboré.” Il en est fier : “Mais je suis surtout content qu’à travers ces chansons j’ai aidé à faire sourire les gens et à leur apporter de la bonne humeur.” Ils sont nombreux, très nombreux ceux qui ont un jour ou l’autre fredonné ou chanté Every breath you take ou encore No Woman no Cry. “Il y a quelque temps, des membres des Wailers que j’ai rencontré m’ont appris que cette chanson s’était vendue à plusieurs centaines de millions d’exemplaires. Avec Police, Cat Stevens, Céline Dion et tous les autres, j’ai alors réalisé qu’au total j’avais peut-être déjà fait vendre plus d’un milliard de chansons.”
La suite, bientôt…