En marge de la messe prévue le 1er janvier dans un quartier de squatters à Tranquebar pour marquer la Journée de la Paix, le vicaire général Jean-Maurice Labour explique dans l’entretien qui suit la démarche de l’Église. De par sa fonction au sein de la Commission Justice et Paix du diocèse de Port-Louis, ce dernier est familier au dossier du logement social. Selon son constat, il y a une « réelle crise du mal logement dans le pays », un problème qui touche les familles à revenus faibles aussi bien que celles de la classe moyenne.

Pourquoi la Commission Justice et Paix organise-t-elle cette messe du 1er janvier chez les squatters de Tranquebar ?

La célébration de Noël 2017 a été une prise de conscience que nous ne pouvons rester dans notre église à regarder Jésus dans la crèche alors que Jésus s’est lui-même identifié aux pauvres et que Marie et Joseph, ses parents, avaient eux aussi squatté une mangeoire pour le mettre au monde. Nous avons senti que Dieu nous appelait à aller rencontrer les familles de squatters et ne pas nous enfermer dans les belles liturgies de Noël. Notre démarche est d’abord une expérience spirituelle avant d’être une expérience sociale. Ce que nous faisons rejoint l’expression du pape François qui dit : « Avec Marie et Joseph, les migrants ainsi que les réfugiés du monde entier et les squatters frappent à la porte des gouvernements, de notre tranquillité et de notre confort ». La Commission Justice et Paix, avec les squatters de notre pays, frappe à la porte des autorités, à la porte de ceux qui ont le pouvoir de trouver des solutions à cette crise de logement que connaît notre pays. Je voudrais souligner que ce n’est pas la première fois que l’Église fait entendre sa voix sur la question des logements sociaux.

Qu’est-ce que l’Église veut dire spécifiquement cette fois-ci ?

Notre but en allant à Camp Mana est de sensibiliser l’opinion publique et d’attirer l’attention des autorités sur le grave problème de squatting à Tranquebar. Le plus grand nombre de squatters sont à Camp Mana. L’ancien ministre Soodhun avait affirmé, lors de l’annonce d’un plan de construction des maisons de la NHDC à Baie-du-Tombeau pour le relogement des familles des Site lonzer tol, qu’il n’y avait plus de squatters à Port-Louis et cette déclaration avait attisé la colère des familles de squatters de Tranquebar. Selon un relevé de l’antenne Caritas de Port-Louis, il y a au total 165 familles de squatters dans cette région de la capitale, dont le plus grand nombre se trouve à Camp Mana. Plusieurs d’entre elles sont là depuis plus de trente ans et contribuent à un compte PEL ; nous les avons inscrites comme demandeuses de maisons à la NHDC. À l’orée du 50e anniversaire de l’indépendance, il faut trouver une solution durable au problème de squatting dans le pays. Par ailleurs, il y a une véritable crise du mal logement à l’île Maurice et elle ne concerne pas seulement les squatters. Le relogement social est un défi qui se pose à notre République.

Et pourtant les statistiques officielles disent que 88 % des familles sont propriétaires de leur maison ?

Ce chiffre de 88 % est complètement trompeur sur l’ampleur du problème du logement. Des couples avec des enfants habitent chez des proches parce qu’ils n’ont pas les moyens de se payer un loyer et cela ne fait pas d’eux les propriétaires de la maison. Il n’est un secret pour personne que dans des maisonnettes de la NHDC vivent souvent plusieurs familles nombreuses. La question de logement social a défrayé la chronique il y a quelques semaines avec l’affaire Soodhun. On plaide pour ceux qui sont au bas de l’échelle mais il faudrait aussi songer aux classes moyennes qui s’appauvrissent, elles aussi, avec le coût de la vie et qui éprouvent de grosses difficultés à contracter un emprunt pour acquérir un appartement tout simple.

L’Église aurait-elle une proposition aux autorités en matière de logement social ?

L’Église n’a pas de compétences dans ce domaine et elle ne prétend pas prendre la place des professionnels et des décideurs. Les Nations unies avec le Participatory Slum Upgrading Programme (PSUP) avaient mis en place un ambitieux programme de réhabilitation des bidonvilles dans plus de 120 pays dont Maurice. Dans le cas de Maurice ce programme comprenait trois phases, dont les deux premières déjà réalisées. Mais nous n’entendons pas parler de la troisième phase, soit la mise en œuvre du projet. Les partenaires sociaux devraient interpeller les autorités sur la suite du PSUP.

Selon vous, quelle devrait la priorité en 2018 ?

Outre régler le problème de squatting, il faut mettre en place un programme de logement social. Qu’on ne vienne surtout pas nous dire qu’il faut faire de nouvelles études ! Les données sont là et émanent de nombreuses études faites par des experts. Ce programme que nous demandons doit tendre vers une approche globale avec la participation des partenaires sociaux, des demandeurs de logement eux-mêmes ainsi que des professionnels locaux et étrangers. Il faudrait des solutions durables, qui transcendent les gouvernements qui se succèdent. Ce n’est pas normal que des programmes de logements proposés en fanfare par tel ou tel gouvernement soient abandonnés lorsqu’un autre parti arrive au pouvoir. Comment assurer une continuité dans ces conditions ? On est conscient que la réalisation d’une politique de logement ne saurait se faire en deux jours et à notre avis il faudrait une véritable volonté politique, d’une part pour trouver des solutions durables et de l’autre pour aller jusqu’au bout en dépit de changements de régime.