#jesuisuncollabo

Quand on pense aujourd’hui à l’Allemagne nazie, ou plus largement à tous les régimes autoritaires ou dictatoriaux, on est en droit de se poser plusieurs questions : aurais-je accepté qu’on mette en prison des innocents, simplement car ils ne plaisaient pas au pouvoir en place ? Serais-je resté tranquille, cautionnant par mon silence les abus de pouvoir de la part du gouvernement de mon pays ? Aurais-je su dire « NON », résister sans céder, en prenant le risque d’être à mon tour enfermé ? Aurais-je soutenu ce pouvoir despote, en trouvant des justifications à leurs actes et à ma passivité ? Bref, aurais-je été un collabo ou un résistant ?
Cette semaine, j’irai faire ma carte d’identité biométrique. En effet, en ouvrant le journal, cette semaine, un triste rappel : à partir de la fin de ce mois, je risque jusqu’à cinq ans de prison si je ne me soumets pas. Comme tous ceux d’ailleurs qui, pour une raison ou une autre, n’ont pas encore fait leur carte d’identité biométrique. Sont-ils des criminels ? Ont-ils commis un délit portant préjudice à un autre citoyen ou à eux-mêmes ? Je ne le pense pas. Mais selon certains milieux, beaucoup ont tort de faire partie de ce mouvement contestataire qui s’oppose aux gouvernements successifs et doivent, à ce titre, être muselés au plus vite.
Nous n’avons pas la chance, à Maurice, d’avoir une vraie force d’opposition parlementaire. La quasi-intégralité de l’opposition d’aujourd’hui est constituée d’anciens partenaires et de potentiels futurs alliés du régime en place. La vraie opposition se fait en réalité tous les jours dans l’ombre de nos quartiers, dans la presse, dans la rue, dans les tribunaux, dans les syndicats, et résulte essentiellement de ce mouvement contestataire que l’on cherche à museler.
Suis-je contre la carte d’identité biométrique ? Clairement, non. Je conçois son intérêt dans un monde qui se tourne vers le numérique. Contre quoi devrais-je donc résister en refusant de faire ma carte d’identité biométrique ? Clairement, contre les moyens employés pour me forcer à le faire. Comment accepter qu’un gouvernement décide, de façon arbitraire, de faire d’un citoyen innocent hier, un criminel qu’il faut pouvoir mettre en prison pour cinq ans demain ? Car la loi, jusque-là, ne prévoyait qu’une peine d’emprisonnement ne pouvant excéder six mois et a été spécialement amendée dans le cadre du passage à la carte biométrique. Sans parler des zones d’ombre et des pratiques autour de cette affaire : amendements votés en urgence avec effet rétroactif, contrats négociés directement par le Premier ministre de l’époque et alloués à des firmes privées étrangères sans appel d’offres, stockage inconstitutionnel de nos données, disque dur égaré, manipulation de la population, termes flous dans la loi qui ouvrent la porte aux dérives dictatoriales…
Dois-je cautionner, par mon silence et ma docilité, qu’on puisse VOLER cinq années de la vie d’un citoyen innocent qui aura simplement voulu lutter pour les libertés fondamentales de ses frères ? Et demain que devrais-je donc accepter ? Les camps de concentration n’étaient, à l’époque de l’Allemagne nazie, perçus « que » comme des camps d’emprisonnement par les Européens. La grande majorité des collabos a donc simplement accepté qu’on enferme des innocents, sans nécessairement y participer.
Cette semaine, j’irai faire ma carte d’identité biométrique. Par ma soumission, je deviendrai un collabo et accepterai qu’on mette en prison des hommes et femmes innocents. Beaucoup de Mauriciens ne réalisent pas les conséquences de leur silence face à cet abus de pouvoir flagrant. Quand ils réaliseront ce qui était réellement en jeu, il sera peut-être trop tard. Aujourd’hui, plus de 950 000 d’entre nous ont déjà répondu, sans le réaliser, aux questions posées au début de ce texte. Et si vous pensez qu’à Maurice, on n’a aucune raison de craindre l’avènement d’un régime autoritaire ou dictatorial, posez donc la question à ceux arrêtés de manière arbitraire ces dernières années… Et croyez-moi, la liste est longue…