Jimmy Harmon, chercheur et membre du comité 1er février, s’insurge dans l’interview qui suit, accordée au Mauricien, contre le retard enregistré dans la création du musée des esclaves, comme recommandé par la Commission Justice et Vérité, présidée par Alex Boraine, et préconisée par le nouveau gouvernement. Pour lui, il est « inconcevable » que ce projet ne soit pas réalisé dans les locaux ayant auparavant abrité l’hôpital militaire, non loin de l’Aapravasi Ghat. « C’est un lieu historique qui a été utilisé non seulement par les esclaves venus de différentes régions d’Afrique, d’Inde et de Chine, mais également par les marins français et britanniques », dit-il. Pour rappel, le comité 1er février a procédé à un travail de sensibilisation sur le terrain sur les questions touchant les créoles. Ce comité, qui avait déposé devant la Commission Justice et Vérité, organise chaque année une messe, laquelle se déroulera cette année à Cassis.

Jimmy Harmon, dans la perspective de la célébration de l’abolition de l’esclavage, le 1er février, vous vous êtes manifestés vigoureusement dans les médias sociaux et la presse. Quelle importance accordez-vous au 1er février, et qu’est-ce qui vous amène à attirer l’opinion publique sur cette manifestation  ?

Le 1er février, qui marque l’abolition de l’esclavage, et le 2 novembre, qui marque l’arrivée des premiers travailleurs engagés, sont des moments très importants dans ma vie mauricienne et des temps forts dans le pays. Ce sont deux moments fondateurs pour l’île Maurice. Nous ne célébrons pas le 1er février le décret britannique concernant l’abolition de l’esclavage, mais la liberté à la suite d’un combat mené pour que l’esclavage, qui est un crime contre l’humanité, soit aboli.

Le 1er février est également très important depuis que le Morne a été reconnu comme patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco. Entre 2009 et 2011, nous avons eu la Commission Justice et Vérité qui a été instituée à la suite de tout un combat mené, entre autres, par les Verts Fraternels qui, dans le cadre d’une mouvance internationale, demande la compensation par rapport à l’esclavage. Cette revendication n’est pas uniquement le fait des frères Michel mais c’est grâce à eux que les Mauriciens ont su qu’il y a eu un combat au niveau international en faveur de la compensation. C’est dans le cadre de ce combat que le gouvernement de Navin Ramgoolam avait été amené à mettre sur pied la Commission Justice et Vérité, qui a été un événement historique.

Plusieurs commissions de ce type ont été instituées à travers le monde, mais c’est la première fois dans le monde qu’une telle commission fait une investigation sur les conséquences et les héritages de l’esclavage de la colonisation à ce jour, ainsi que sur les travailleurs engagés. Cette commission avait un caractère historique au niveau international et a été présidée par le professeur Alex Boraine, un professionnel et une personnalité de calibre international, qui était également le vice-président de la Commission Vérité et Réconciliation en Afrique du Sud, sous la présidence de Desmond Tutu. Le Dr Boraine était assisté de Vijaya Teelock comme vice-présidente et des commissaires Benjamin Mootoo, Jacques David et Parapen. Les deux premiers nous ont quittés. C’était une équipe solide.

J’ai eu le privilège de travailler comme chercheur à temps partiel au niveau de l’éducation. C’était un plaisir d’exercer aux côtés de Vijaya Teelock, Sheila Bunwaree et Alex Boraine, entre autres. La commission a finalement publié un rapport en quatre volumes. Il y a eu quelque 200 auditions, notamment sur la question de la terre, et nous attendons toujours l’institution d’un Land Tribunal.

Une autre recommandation majeure a été la création d’un musée des esclaves. Je précise qu’elle ne préconise pas un musée traditionnel, mais un « intercontinental slavery museum », c’est-à-dire un lieu de mémoire et d’histoire qui doit retracer la traite négrière dans l’océan Indien. Beaucoup de recherches ont été réalisées concernant la traite négrière transatlantique, mais la traite négrière dans la région n’est pas suffisamment documentée. Dans ce contexte, Maurice a joué un grand rôle, car c’est ici que les bateaux s’arrêtaient pour se ravitailler et repartir vers d’autres ports. Ce musée doit donc avoir un lien avec Mozambique, Madagascar et La Réunion.

Pourquoi un musée  ?
La commission souligne que ce n’est pas uniquement une question d’intérêt historique, mais que c’est une réparation culturelle et historique. Tout le débat autour de la compensation financière se poursuit et a encore sa justesse. Il y a toujours un débat qui est d’actualité sur la nécessité pour les pays qui ont participé à la traite négrière d’accorder une compensation. La Commission Justice et Vérité ne recommande pas de compensation, mais fait une série de recommandations qui touchent à la réparation dans le domaine de l’éducation, de la culture. Il est impossible de réparer un tort causé depuis deux siècles. Cependant, on peut réhabiliter ceux qui, de génération en génération, ont subi les conséquences de ce grand drame humain qu’est l’esclavage.

Peut-on dire que vous n’êtes pas satisfait avec la façon dont le 1er février est célébré aujourd’hui  ?
Non. Ce n’est pas la célébration en tant que telle qui m’embête. Ce qui pose problème, c’est que depuis 2011, il y a une recommandation pour la mise sur pied d’un musée des esclaves. Une décision a été prise par le cabinet du régime de Ramgoolam à travers laquelle le gouvernement s’engage à mettre en œuvre les recommandations de la Commission Justice et Vérité. Et depuis 2016, l’actuel gouvernement a pris l’engagement ferme de travailler sur le dossier de musée des esclaves. Il y a eu des réunions auxquelles j’ai participé alors que j’étais président du centre Nelson Mandela. J’ai continué par la suite à apporter ma contribution. Malheureusement, il n’y a rien eu de concret jusqu’aujourd’hui. Dosie-la ankor pe dormi.

D’où vient le problème  ?
Je me pose la question. Est-ce que le gouvernement est moins enthousiaste  ? À un certain moment, le dossier avait été confié au ministère de la Culture, mais on ne sait pas quelle suite lui a été donnée. Est-ce que l’ex-hôpital militaire, choisi pour abriter ce musée, a été sécurisé par les autorités concernées  ? Est-ce qu’on a commencé à préparer le site, à le nettoyer  ? Est-ce que le gouvernement a pris possession du site  ? Ce sont autant de questions pour lesquelles on attend des réponses. Il y a eu des interpellations parlementaires inscrites notamment par Joe Lesjongard et Danielle Selvon. Encore une fois, les réponses données sont restées évasives. Pourquoi  ?

Certaines rumeurs veulent que ce projet soit repris par des opérateurs privés.
Je ne suis pas en mesure de faire de commentaires, mais il y a effectivement des rumeurs à l’effet que des intérêts privés et des lobbys ne souhaitent pas voir l’installation de ce musée dans le cadre de l’hôpital militaire. Est-ce les mêmes lobbies qui s’étaient opposés à l’installation du centre Nelson Mandela dans les locaux de la poste centrale qui sont revenus en force  ? Dans lequel cas, l’histoire se répète. Est-ce que ceux-là mêmes qui n’avaient pas voulu que le centre Nelson Mandela soit aménagé dans un endroit visible et accessible comme la poste centrale à côté du Port-Louis Waterfront sont revenus à la charge  ?

Je lance donc appel au Premier ministre : un projet comme le musée des esclaves ne peut être confié uniquement à un ministère. Bien entendu, le ministère des Arts et la Culture a sa contribution à apporter mais il doit être placé sous la responsabilité du bureau du Premier ministre. Les ressources similaires à celles mobilisées pour la Commission Justice et Vérité doivent être mobilisées pour le musée. De même, des moyens comparables à ceux déployés pour la création de l’Interpretation Center de l’Aapravasi Ghat – qui est de haut niveau et reconnu internationalement – doivent être investis pour le musée de l’esclavage. Le problème est que nous n’avons aucune indication visible que le gouvernement veut créer le musée à cet endroit alors que nous sommes en présence d’une recommandation de la commission.

Quelle différence y a-t-il entre le musée de l’esclavage à Port-Louis et celui qu’on se propose de créer au Morne  ?
La commission recommande un musée ouvert au Morne. Le village et la montagne du Morne sont des lieux de mémoire. Les visiteurs peuvent aller sur la montagne et rencontrer les villageois. C’est ce que la commission appelle l’Open Museum. Il y a également la route du marronnage, qui est également un lieu intéressant. Le musée de Port-Louis devrait tenir en considération les bateaux qui sont venus à Maurice, le nombre de navires qui ont transité dans l’île, le nombre d’esclaves qui ont été débarqués, les propriétés sucrières sur lesquelles ils ont été affectés, la liste des propriétés qui ont eu recours à la main-d’œuvre des esclaves. Le musée de Port-Louis serait donc accès d’avantage sur la traite négrière. Ce qui me révolte, c’est qu’à la suite de la décision du cabinet en 2016, le Center for Research on Slavery and Indenture (CRSI), sous la responsabilité de Vijaya Teelock, a organisé des consultations populaires dans les régions où il y a une concentration de descendants d’esclaves, dont Mahébourg et Cassis. La question est de ne pas créer un musée avec des personnalités empaillées, etc., mais d’aménager un lieu qui permet aux visiteurs de vivre une expérience de manière à ce qu’ils puissent à leur sortie se réconcilier avec le passé. Ce n’est pas un musée qui vise à victimiser ou à pointer du doigt X, Y ou Z. Ce n’est pas un musée revanchard, mais un lieu de réconciliation et de mémoire d’héritages. Il doit montrer comment ceux qui ont été victimes de l’esclavage ont réussi à le surmonter. Il y a eu le marronnage, et aussi des “success story” qui doivent être célébrées.

Y a-t-il des modèles à l’étranger  ?
L’ex-Président des États-Unis, Barack Obama, a créé le Smithsonian National Museum of African American History and Culture, qui fait les éloges de la coexistence de « protest and love of country ».

Un tel musée nécessiterait de gros investissements ?
Un musée ne s’ouvre pas en une année. L’État est à ce jour en présence d’une proposition de projet et d’une proposition de budget qui avait été soumise dans le cadre de la préparation de 2016-2017. Depuis, nous n’avons rien entendu. Nous avons travaillé avec des personnes hautes placées au niveau de l’état. Nous aurions pensé que le dossier avancerait très vite. Il ne semble pas que cela ait été le cas. Aucune mention du musée n’est faite dans la décision du cabinet concernant la célébration du 1er février au début de cette année.

Ce communiqué annonce la visite du Premier ministre de la Jamaïque. Ce qui est très bien. Mais si on le fait venir uniquement pour visiter le Morne, koup riban ek lir diskour, cela ne fait pas honneur au pays. La Jamaïque était un des premiers pays à s’intéresser à la création d’une Commission Justice et Vérité sur l’esclavage, mais ils n’ont pas pu le faire faute de moyens et de ressources. Il est aussi intéressant de noter que le mouvement pour la compensation a émergé dans le groupe de CARICOM dont fait partie la Jamaïque. Donc, on s’attend à ce que, durant sa visite à Maurice, il soit amené sur le lieu identifié pour la création du musée des esclaves.

Peut-être que le projet sera intégré dans l’Urban Regeneration Program à Port Louis…
Il est hors de question que le lieu choisi pour la création du musée soit autre que l’hôpital militaire. L’hôpital militaire qui se trouve à côté de l’Aapravasi Ghat, est le plus vieux bâtiment de Maurice et des Mascareignes. Il a été complété en 1740. Lorsque les esclaves débarquaient à Port-Louis à l’époque de Mahé de Labourdonnais, en utilisant sans doute les mêmes perrons que ceux utilisés par les travailleurs engagés, ceux qui étaient malades, de même que les marins. À cette époque, le scorbut faisait ravage en raison du soleil et de l’air marin. Les chambres étaient compartimentées. Il y avait une section réservée aux marins français, une autre aux esclaves… Plus tard, les marins anglais ont également utilisé cet hôpital. Ils l’ont converti en hôpital militaire et le complexe a été élargi. Le père Laval a également connu ce lieu.

C’est un établissement symbolique qui a été utilisé pour soigner les esclaves qui ne venaient pas seulement d’Afrique, mais également de l’Inde et de la Chine. Ils étaient de différentes confessions religieuses. Les esclavagistes et ceux qui ont pratiqué la traite négrière, à savoir les Européens, l’ont également utilisé. Bien sûr, beaucoup de marins anglais et français sont décédés sur ces lieux. La salle utilisée comme mouroir existe d’ailleurs toujours. Tout cela démontre que le gouvernement doit aller de l’avant avec ce projet. La mise sur pied du musée a fait l’objet d’une résolution lors de la dernière réunion du comité scientifique de l’Unesco tenue à Maurice en novembre dernier. Dans le cadre de la décennie internationale des peuples d’ascendance africaine, la question a également été évoquée. Pour nous, le musée sera également un lieu de réconciliation avec notre histoire avec une section ayant pour mission de développer le matériel pédagogique. Il est bien entendu que les constructeurs de l’hôpital militaire sont des artisans du sud de l’Inde. Ce sera donc un lieu qui rappellera la traite négrière, le combat pour la liberté. On retrouvera également toutes les composantes de la population mauricienne.

Ne peut-on pas solliciter l’aide financière des pays ayant participé à l’esclavage pour soutenir ce projet ?
Dans le sillage d’une conférence organisée à l’université de Maurice, les Français de St-Malo, dont des ancêtres ont été soignés ou sont morts dans cet hôpital, ainsi que les autorités françaises ont manifesté leur intérêt de participer à la création du musée des esclaves à Maurice. L’Afrique du Sud, le Mozambique et la Tanzanie sont des pays qui sont concernés par ce musée. On s’attend aussi à ce que la Grande-Bretagne s’intéresse à ce projet.

Alors qu’on célèbre le 50e anniversaire de l’indépendance du pays, ce serait un acte symbolique très fort que l’état mauricien démarre les célébrations en annonçant que le site du musée des esclaves sera un lieu de réconciliation avec notre histoire. Ce sera une façon d’honorer la mémoire de tous ceux qui ont été victimes de l’esclavage et qui permettra de nous réconcilier avec tous ceux ayant participé à la traite négrière par ignorance, par vanité et par cupidité.

Le musée sera donc complémentaire de l’Aapravasi Ghat ?
Cet espace deviendra un haut lieu culturel avec l’Aapravasi Ghat, le musée des esclaves. Plus loin, nous avons le Blue Penny Museum. Donc, commercialement, et touristiquement parlant, ce sera un lieu original dans cette partie du monde. Pour la décennie des peuples d’ascendance africaine, les Nations Unies demandent à ses pays membres de travailler sur la thématique suivante : la reconnaissance, la justice et le développement. À Maurice, nous avons une forte composante de la nation qui a un lien avec l’Afrique. Les Nations Unies, dans leurs publications, citent les créoles du monde comme faisant partie de la diaspora africaine. Une bonne partie de la population créole mauricienne, qui est très métissée, est d’ascendance afro-malgache.

Par ailleurs, comme on parle beaucoup de la stratégie africaine et que nous présentons le pays comme une plateforme vers l’Afrique, il ne faut pas se contenter de parler des relations économiques et des corridors commerciaux. Il est également important de mettre en valeur nos affinités africaines. Je suis convaincu que c’est une chance en or pour Pravind Jugnauth – qui assure la fonction de Premier ministre – au moment où nous célébrons le 50e anniversaire de l’indépendance du pays alors que son père a participé à la conférence constitutionnelle en tant que membre de l’IFB, qui a participé à la lutte pour l’indépendance – qu’il honore la mémoire des esclaves en s’associant à la création de ce musée. Mon souhait le plus vif est que tout le monde soit partie prenante de ce projet tout en mettant en valeur la sensibilité africaine de la population mauricienne.