JOANNA BÉRENGER

La députée de Vacoas/Floréal (No 16) Joanna Bérenger n’est pas sûre qu’elle pourra participer aux débats parlementaires sur le discours-programme en raison de la naissance imminente de son bébé. Elle commente dans cet entretien les intentions du gouvernement de L’Alliance Morisien et la situation politique au MMM.

D’abord, vos impressions sur le discours-programme du gouvernement de l’Alliance Morisien présenté vendredi dernier ?
Ce gouvernement a pris plus de deux mois pour présenter un discours creux. Pour pouvoir parler d’avenir et de pays à haut revenu, la priorité aurait dû être axée sur l’environnement. Mais ce sujet n’a toujours pas l’importance qu’il mérite. Il y a des mesures intéressantes mais le fossé entre ce qui est annoncé et ce qui se fait dans la réalité est énorme. Rien de concret n’est proposé pour rehausser le niveau d’éducation et l’on se retrouve avec 70% des candidats au SC qui n’ont pas eu les résultats nécessaires pour passer en HSC, mais ils parlent d’économie 4.0. Ils souhaitent introduire un code de conduite pour les parlementaires, mais choisissent un Speaker au passé diplomatique controversé et qui n’a étrangement rien à déclarer comme bien auprès de l’ICAC. Là encore, comment prétendre combattre la corruption quand on sait comment le directeur de l’ICAC est nommé et combien cette institution est politisée ? C’est définitivement de jolies paroles que nous avons entendues, mais il serait mieux qu’elles s’inscrivent dans la réalité.

Pensez-vous que la démarche collective du PTr-PMSD-MMM de boycotter le discours était justifiée ?

Avec notre système électoral dépassé, le gouvernement possède une majorité confortable de députés malgré ses 37% de votes obtenus. Il semble donc logique d’opposer à ce gouvernement, qui fait déjà preuve d’arrogance et de suffisance, un bloc solide pour éviter à nouveau les dérives de 2014 à 2019. Une opposition forte est indispensable à la bonne santé de la démocratie parlementaire, mais encore plus dans la conjoncture actuelle, face à un gouvernement à tendance autoritaire qui se croit tout permis. Nous ferons bloc pour empêcher le gouvernement de bafouer notre démocratie et nos institutions. Aux dernières élections, mis à part les abus en tous genres tels que le rôle de la MBC, le “money politics” ou les manquements, nombreux sont les Mauriciens dont les noms ont été retirés des registres électoraux et qui attendent des éclaircissements. Être absent pour le discours s’inscrivait dans cette démarche et était important pour montrer notre désaccord avec la manière de fonctionner du gouvernement. Mais il nous faut aussi trouver la juste mesure et apporter notre contribution à ces débats en venant cette fois exprimer nos idées et ce que l’on souhaiterait plutôt voir être mis en oeuvre.

Comment, en tant que nouvelle parlementaire, préparez-vous la rentrée de l’Assemblée nationale ?

J’ai envoyé mes premières questions parlementaires à la Clerk de l’Assemblée, mais je ne suis pas sûre de pouvoir assister aux premières séances étant donné la venue imminente de notre petite. J’avoue que je ne sais pas vraiment à ce stade comment et quand se passera ma rentrée, mais je souhaiterais que cela ouvre la réflexion sur la condition des femmes en politique. Le discours-programme réitère la représentation féminine alors qu’il y avait unanimité sous la précédente législature pour faire aboutir une participation féminine accrue à la vie politique. Mais cela ne passe pas uniquement par l’insertion d’un quota. Il faut aussi créer les conditions nécessaires pour cela. La mise en place de crèches au Parlement, dans les ministères et dans les corps para-étatiques par exemple, permettrait aux femmes qui sont aussi mères de mieux concilier leur vie professionnelle et leur vie familiale et ainsi participer pleinement aux prises de décision qui concernent notre pays.

Croyez-vous que les nouveaux parlementaires vont pouvoir se démarquer durant ce mandat ?

C’est vrai qu’il est bon d’avoir du sang neuf au sein de l’hémicycle, mais il faut reconnaître qu’il n’y a pas de substitut à l’expérience. Un équilibre entre les deux est donc essentiel. Notre Parlement et notre pays en général ont besoin d’une bouffée d’oxygène. Je serai ravie que cela passe à travers la venue de « nouvelles têtes ». Mais il faut rappeler qu’en 2014, l’équipe de l’alliance Lepep proposait également beaucoup de nouveaux visages et l’on sait ce qu’il en est advenu et combien ils se sont finalement « démarqués » à travers les scandales. J’espère que cette fois les « nouvelles têtes » sauront se démarquer positivement mais je suis sceptique : beaucoup d’entre eux n’ont pas hésité à mettre au placard ce qu’ils prônaient hier pour pouvoir se faire une place au soleil. Ceux qui ont sincèrement la volonté de servir le pays tout en restant fidèles à leurs idées, à leurs valeurs, sont ceux qui se démarquent par leur courage, selon moi.

Quelle est votre opinion sur ce qui est dit sur une politique de développement responsable et écologiquement durable ?

Encore une fois, le discours est beau mais la parole n’est pas reliée à l’acte. Il y a de belles intentions de développer les énergies renouvelables, mais de l’autre côté ils favorisent les exploitations pétrolières et les ressources minérales. Des campagnes de nettoyage sont annoncées en grande pompe, mais aucune sanction contre les pollueurs. L’augmentation de l’investissement public annoncé et les gros projets de bétonnage ne vont évidemment pas de pair avec un développement responsable et écologiquement durable. Un tel type de développement ne permettrait pas non plus l’agrandissement indéfini du parc hôtelier mais favoriserait l’authenticité, les “eco-lodges” ou autres formes d’habitats, respectueux de la nature. Nous avons affaire à des touristes de plus en plus avertis, écologiquement parlant, et qui ne veulent pas rester enfermés dans leur hôtel mais qui ont soif de découvertes, qui veulent voir des coraux vivants, des poissons, une île propre et préservée, un peuple éduqué et bienveillant, une nature florissante. Il nous faut pouvoir offrir tout ça. Parallèlement, il est prévu d’augmenter la capacité de l’aéroport à accueillir les visiteurs, mais l’avion est considéré comme un des moyens de déplacement les plus polluants de la planète. Avons-nous réfléchi aux alternatives ?

Et les annonces pour un nouveau projet de loi sur le changement climatique et un conseil national de la jeunesse pour l’environnement ?

L’intention est louable. J’attends avec impatience les 12 mesures phares qui seront annoncées en février, si je me fie à la déclaration du ministre de l’Environnement. Cette jeunesse est la dernière génération à pouvoir agir pour l’environnement et faire changer les choses avant qu’il ne soit trop tard. C’est donc une bonne nouvelle que le gouvernement dise vouloir être à l’écoute de leurs revendications. Mais il faudra qu’il aille sincèrement jusqu’au bout de son intention car cette génération est férocement déterminée à préserver la planète et l’humanité.

Sur le plan politique, comment se porte le MMM et quelles ont été les leçons retenues de cette défaite ?

Le MMM est un parti qui a pris naissance il y a 50 ans dans la période post-indépendante. L’épreuve du temps nous a peut-être amochés mais la résilience est notre plus grande force parce que les valeurs fondamentales du MMM, notamment la compétence, la méritocratie, l’intégrité résistent aux tempêtes et constituent notre boussole. Nous avons abordé la campagne électorale 2019 avec sérénité, malgré les moyens dont nous disposions. Au final, les résultats reflètent un système électoral désuet, des pratiques qui ne sont pas dignes d’une démocratie. Nous sommes conscients d’avoir rallié beaucoup de jeunes par nos discours sérieux et un vrai programme pour l’avancement de toutes les couches de la société mauricienne. J’aimerais citer Nelson Mandela : “I never lose. I either win or learn.” Nous avons appris tellement de choses pendant cette campagne : le poids des médias sociaux, le tissu social fragmenté, une jeunesse en déconnexion avec la politique, l’inexistence d’une masse critique en ce qui concerne les questions d’ordre géopolitique. Malgré un début d’année difficile, nos instances restent vivantes et nos rencontres sont toujours des moments où chacun peut “voice out” ses opinions. La culture du débat est plus que jamais renforcée au sein du parti.

Qu’en est-il de la question de leadership du MMM qui sera d’actualité durant ce présent mandat ?

Le changement de leadership est une question qui a été abordée par Paul Bérenger lui-même et il n’y a donc aucun tabou. Je suis confiante que les militants sauront choisir leur leader en temps et lieu et je suis optimiste pour l’avenir. Nous avons vu émerger une nouvelle génération de politiciens au MMM lors des dernières élections. Ces jeunes, compétents et animés d’une réelle fibre patriotique, incarnent le renouveau et, avec l’aide des vétérans, ont réussi à insuffler l’espoir et redonner confiance dans une politique propre et intègre. C’est en soi une belle victoire et je suis sûre que nous avons ainsi jeté les bases pour 2024. Il nous faudra, bien sûr, consolider notre stratégie mais je suis convaincu que le MMM a encore un rôle important à jouer dans l’histoire de notre pays.