JOËL RAULT, EX-AMBASSADEUR DE MAURICE EN FRANCE : « Nous ne sommes pas dans la normalité des choses à Maurice »

Joël Rault a été un des plus jeunes ambassadeurs de Maurice auprès de la République de France. Il a été en poste entre le début de 2015 et janvier de cette année, soit une période de deux ans. Il a quitté son poste après le départ du PMSD du gouvernement. Il a, par la suite, ouvert un cabinet de consultant à Paris en attendant de rentrer au pays au moment opportun. Dans cet entretien accordé au Mauricien, il constate que nous ne sommes plus dans la normalité des choses à Maurice. « Nous sommes dans l’anormal », insiste-t-il.

Joel Rault, vous avez été ambassadeur de Maurice à Paris entre 2014 et 2017. Que gardez-vous de cette expérience comme diplomate ?
L’expérience comme ambassadeur de Maurice à Paris est extraordinaire et mémorable à plusieurs niveaux. J’ai eu la chance d’occuper l’ambassade la plus prestigieuse de Maurice à l’étranger pour des raisons touristiques – la France est le premier marché touristique de Maurice, pour des raisons culturelles – nous avons été une colonie française, pour des raisons économiques – la France est un partenaire privilégié de Maurice sur le plan des échanges commerciaux et de talents. La France est un partenaire indissociable pour des nombreuses raisons. Nous avons eu des relations diplomatiques canalisées à travers la politique, le consulaire, l’économie et ce sont des relations très fortes. C’est une relation que nous avons le devoir de conserver. Cela n’a pas toujours été le cas. La France est un lien qu’on ne doit surtout pas négliger.
L’île Maurice a une cote de popularité extrêmement forte en France. Il est donc plaisant de représenter Maurice en France parce que les gens ont tout de suite une sympathie et une complicité avec Maurice. Cela s’entretient à travers une multiplication d’actions, à travers une attention permanente. Il est important d’avoir un mot complaisant envers ce pays. Il ne faut jamais oublier que nous sommes un petit État insulaire malgré les prétentions qu’on peut avoir. On a besoin des grands pays. On ne peut naviguer seul sur toutes les mers.
Mon expérience s’est terminée de manière brutale au mois de décembre dernier. J’ai quitté mes fonctions le 12 janvier de cette année. Pour des raisons personnelles, j’ai décidé de rester en France pour l’instant. Mes enfants sont scolarisés en France, j’ai trouvé inconcevable de quitter la France uniquement parce que le gouvernement mauricien m’a signifié que je devais plier mes bagages et rentrer à Maurice. J’ai plié mes bagages mais je suis resté en France où j’ai ouvert un cabinet qui fonctionne de façon très stable. Ce qui me permet d’assurer l’avenir de mes enfants temporairement en France. Naturellement, j’ai l’intention de rentrer à Maurice dès que possible.

Comptez-vous rentrer au pays bientôt ?
J’ai trois enfants et j’attends qu’ils se stabilisent. J’en ai un qui quitte la maternelle pour aller en primaire et un autre qui quitte le primaire pour aller au collège. Nous verrons quel moment est le plus agréable pour bouger.

À partir de Paris, quel regard jetez-vous sur la situation à Maurice ?
Nous avons évidemment plusieurs regards. Du point de vue d’un Mauricien à Paris, il est indéniable que le pays est dans une crise. Une crise politique assez poussée. Nous sommes aujourd’hui dans une situation qui est extraordinaire. Nous ne sommes pas dans la normalité des choses. Nous sommes dans l’anormal. On a tendance à banaliser la situation qui nous entoure alors qu’elle est grave. Nous avons pris des habitudes en matière de bonne gouvernance. C’est très facile de venir dire : laissons faire les enquêtes, laissons faire la police, laissons faire le judiciaire. Très bien. Je suis un fervent partisan du respect des institutions C’est une bonne chose. Cela ne nous empêche pas de voir même avant la conclusion des enquêtes qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Je peux donner le bénéfice du doute une fois, deux fois, trois fois, mais je ne peux pas le faire systématiquement toutes les semaines voire deux ou trois fois la semaine à un scandale ou une affaire qui surgit. Si cela s’arrêtait à notre petit écosystème mauricien, cela serait grave mais on s’en accommoderait. Ce qui est grave est que comme tout pays insulaire, nous sommes ouverts vers l’étranger. Notre croissance interne vient du regard de l’étranger. Le touriste qui vient à Maurice, l’opérateur qui investit son argent à Maurice, l’acquéreur immobilier qui achète à Maurice, l’homme d’affaires qui transite dans le pays regardent attentivement ce qui se passe ici. Il y a la montée du terrorisme et des catastrophes naturelles dans nos pays concurrents, à qui nous présentons notre sympathie, mais il se trouve que Maurice offre une alternative naturelle et que les yeux sont braqués sur nous. Il y a quelque chose qu’il faut préserver sans qu’on arrive à le faire. L’image de Maurice n’est pas préservée. Elle est diffuse avec une perception de totalitarisme qui tend à occuper le terrain. On ne peut pas dire « venez à Maurice, un pays magnifique où il fait beau toute l’année et où vous trouverez de quoi vous loger et vivre à votre aise » et d’autre part, offrir un spectacle quotidien de répression envers les journalistes, les pilotes, les opposants politiques et syndicaux. Cela prend des proportions alarmantes à mes yeux.

Que faut-il faire ?
Il faut sauver le pays. Il faut sauver l’intérêt général. Il faut dénoncer ce qui ne va pas et réfléchir à des modes de fonctionnement et d’évolution modernes parce qu’il n’y a pas le fameux “lead by example” à Maurice. Si le haut ne fonctionne pas, rien ne fonctionnera à Maurice. Nos institutions donnent l’impression de fonctionner mais ce n’est pas le cas. La presse a dans ce domaine un rôle crucial à jouer.

Comment en sommes-nous arrivés là ?
Le PMSD était dans le gouvernement de Ramgoolam et dans celui de l’alliance Lepep et dans les deux cas, il a claqué la porte. Il avait quitté le premier gouvernement en 2013 en voyant le flirt malsain entre le MMM et le PTr et il ne se retrouvait plus au moment où une alliance PTr/MMM paraissait imbattable. Ce qui démontre qu’il n’était pas attaché au pouvoir et qu’il privilégiait son honneur, sa fierté et ses convictions. Il rejoint l’alliance avec le MSM sur une base de renouveau et d’un rapprochement avec le peuple. Avec du recul, la bonne volonté et la volonté de bien faire n’étaient pas partagées. Sir Anerood Jugnauth a même dit, à un certain moment, qu’il a utilisé le PMSD dans le cadre d’une stratégie. C’est un des exemples révélateurs que le PMSD et, par conséquent, le peuple ont été dupés par cette alliance. Il y avait donc une mauvaise foi dès l’origine. Ce qui a mené à la cassure. Si on quitte une zone de confort pour accepter de vivre dans l’inconfort dans l’opposition, c’est parce qu’il y a quelque chose qui ne va pas. C’était en fait l’abandon d’un char d’assaut qui allait écraser ce qu’il avait de bon dans ce pays en raison de l’obsession du MSM de se débarrasser de ses adversaires politiques. Dans un État de droit, comme Maurice, ce n’était pas à l’État de se substituer au judiciaire ou au législatif. Par conséquent, la volonté de contrôler le DPP était inacceptable. C’était une raison plus que valable de quitter le gouvernement. À voir ce qui se passe actuellement dans le pays, imaginez un instant que le DPP opère sous le contrôle d’une commission. Il y aurait eu un degré élevé de “cover up”. Je me félicite d’avoir été dans la mouvance de quitter le gouvernement même au prix de mes fonctions comme ambassadeur. Si on fait de la politique, c’est pour que le pays vive mieux, et pas pour les intérêts personnels.

Quid de l’économie de Maurice. Comment est-elle perçue ?
Nous sommes dans une ère où le monde change avec l’avènement d’Internet à travers lequel les informations circulent à grande vitesse. Nous sommes également dans un monde volatil et instable. C’est là que Maurice a une carte à jouer. Notre éloignement fait que nous sommes moins affectés moins rapidement. Ce qui fait de nous un refuge. Toutefois, nous ratons beaucoup d’opportunités. Prenons l’industrie touristique, nous sommes témoins des marchés qui peinent pour diverses raisons de sécurité et du climat alors que nous sommes témoins d’une guerre perpétuelle entre les hôteliers, les développeurs et le ministère des Terres. Il faut reprendre les terres à ceux qui ne sont là que pour faire des bénéfices et en donner à ceux qui ont des projets concrets et solides. Le secteur financier repose sur la confiance mais lorsque les investisseurs voient que les institutions ne sont pas respectées, ils se posent des questions.

On célèbre actuellement le 50e anniversaire de l’Indépendance, comment cela vous interpelle-t-il ?
C’est une grande fierté. Ce serait dommage que tous les efforts consentis pour qu’on vive mieux soient anéantis par notre façon de faire. Mon vœu le plus cher est que les jeunes s’intéressent à la politique pas comme un hobby mais comme un devoir en s’engageant dans le parti de leur choix.